Ma machine à remonter le temps
SOIT DIT EN PASSANT
27 Mars 2016
Ma machine à remonter le temps
malika boussouf
journaliste, écrivaine
Malika Boussouf.jpg
par malika boussouf
[email protected]
Il y a des jours comme ça où éviter de regarder dans le rétroviseur exige des efforts monstrueux.
Comment prendre de la distance avec des situations antérieures à ces quinze dernières années et rompre
toute relation avec cette maudite machine à remonter le temps dans laquelle on se précipite comme par
besoin de reprendre langue avec un passé chargé de références qui réconfortent. Pourquoi ce réflexe qui
s’apparente à de la régression ? Beaucoup vous diront que l’acte thérapeutique exige, souvent, que l’on aille
chercher loin les raisons d’un mal-être présent. Aller puiser, loin derrière, les éléments qui permettraient,
aujourd’hui, de comprendre les raisons qui font que beaucoup ont baissé les bras ? Chez un marchand de fruits
et légumes, pas loin de chez moi, deux jeunes gens tiennent le commerce. Jusqu’à il y a quelques jours,
tout semblait aller pour le mieux. Les jeunes vendeurs me donnaient l’impression d’être bien là où ils étaient.
Taquins, gentils, respectueux, ils me renvoyaient une image de personnes heureuses de leur sort. Ne voilà-t-il pas
qu’un matin, l’un des deux me répondit en anglais, tout en sourire, face à mon air amusé. «Je prends
des cours d’anglais le soir à la fac. Je veux partir en Europe», me dit-il ! Le jeune homme, qui n’a pas l’intention
de vendre des légumes toute sa vie, veut mieux comme travail et pour ça, il se donne toutes les chances de réussir
ailleurs, et il est certain d’y arriver. Son copain, lui, vient d’obtenir son visa pour le Canada ! Il planait de bonheur
en me l’apprenant. Partir, il ne pense plus qu’à ça et me pèse les légumes en esquissant un pas de danse ! Le visa
en poche, il remet au goût du jour les projets qu’il avait abandonnés. «Vous savez bien que ceux qui tiennent le pays
ne veulent pas des gens comme moi. Ici, il n’y a pas de place pour moi. Tout est fichu. Ils ont tout pris pour eux» !
Je n’avais pas entendu pareil désespoir depuis quelques années. Les cadres supérieurs se barrent, les cadres moyens
en font de même et voilà que les jeunes qui n’ont pas vraiment abordé la vie active ne se sentent pas le courage d’essayer.
M. B.
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