Ici mieux que là-bas By Arezki Metref
Chronique du jour : 09/11/2014
Balade dans le Mentir/vrai(33)
Requiem pour Sandra
Par Arezki Metref
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Je ne sais pas si Sandra m’écoutait réellement, lorsque j’ai senti à nouveau le besoin de lui raconter comment j’en suis arrivé à être addict de Mozart. Elle connaissait pourtant l’histoire à fond. Thèmes et variations. Amusée et parfois juste ce qu’il faut irritée, elle me faisait remarquer, au hasard, la subtilité ayant voleté d'une intention à l'autre, le détail qui modifiait le discours selon l'interprétation. Mon récit prenait des allures d'anagrammes, gardant toutes les séquences mais en ordre dispersé. C’était toujours la même histoire qui ne se ressemblait jamais.
Nous avions dormi vraisemblablement dans un camping bon marché au bord du Danube, à la périphérie de Vienne, que nous avions rallié en métro, pris un petit-déjeuner succulent dans une des pâtisseries du centre puis nous nous dirigeâmes, presque anxieux pour ma part, compatissante pour la sienne, vers le numéro 5 de la Domgasse, le seul des nombreux domiciles de Mozart qui ait survécu à la transfiguration de la capitale autrichienne depuis plus de deux siècles.
C’était un matin du mois d’août 1985. Le ciel viennois était nappé d’un panache couleur bonbon, et dans l’air léger j’avais l’impression de voir danser, comme des notes échappées de leur portée, les miaulements volatiles de «La flûte enchantée». Pourtant, il paraît que lorsqu’on demandait à Mozart, qu'est-ce qui joue plus faux qu'une flûte, il répondait deux flûtes.
Mozart ! Et à Vienne ! ça avait la dégaine du pèlerinage au sens sacré du terme. Ça évoquait quelque chose d’indéfini en rapport avec l’âme humaine et le ballet de ses tourments, d’infini…
Mais voilà qu’en longeant la masse baroque de la cathédrale Saint-Etienne, je fus saisi d’un doute.
Et si l’histoire que je me racontais, et que j’infligeais inlassablement à l’indulgence de Sandra, n’était qu’un tissu de fables. Et si, en fait, je gonflais les choses, je surdimensionnais ce que j’étalais comme un appel, une immanence et qui n’était peut-être au fond qu’un cinéma niais que je me jouais pour donner du sens à ce qui n’en avait pas ?
Tout comme moi, Sandra avait dû se poser la question de savoir si je ne forçais pas un peu la dose pour livrer de moi une image de passionné, ce que je n’étais pas.
Au fond, tout cela était stupide !
Si j’avais interprété le possédé de la musique de Mozart pour la séduire, pourquoi diable continuais-je à le faire alors que, logiquement, elle était, selon la formule consacrée, désormais avec moi ? Je sentais qu’elle m’acceptait avec mon faux-nez mais sans doute, prisonnier de mes propres mensonges, j’étais obligé, pour leur donner un vernis de vérité, de m’y tenir.
Je garde ce souvenir lié à Sandra et à Mozart comme la marque brûlante d’un tison sorti du feu de l'enfer pour transpercer mon cœur.
A partir de ce soir-là, j’aurais dû, comme Cioran détestant en bloc l’humanité entière parce qu’il avait vu la jeune fille qu’il courtisait partir avec l’un de ses amis, plonger dans la misanthropie et peut-être même la misogynie. Mais quand je m’aperçus que Sandra n’était pas venue à ce premier rendez-vous sur le parvis de la Grande-Poste d’Alger, je ravalai ma colère et j’échouai dans un tripot où, une fois n’est pas coutume, la radio donnait la 25e de Mozart. Plus tard, je sus gré à Sandra de m’avoir posé un lapin car j’en étais récompensé en éprouvant, dans la lévitation suprême de la musique et des libations, ce «bonheur d’être triste», ainsi que Victor Hugo définissait la mélancolie.
C’est alors que l’idée de forger cette histoire me vint. J’étais sûr que Sandra y serait sensible. Seulement, j’ai fini par y croire moi-même, et peut-être qu’elle aussi y a-t-elle succombé. Nous cheminâmes si loin dans cette histoire, qu’elle ne me posa plus jamais de lapin et qu’on en était, quelques années plus tard, à mettre nos pas, — sceptiques —, dans ceux de Mozart à Vienne et à Salzbourg.
Il y a deux choses auxquelles mon éducation scolaire et familiale ne m’avait pas préparé et que j’ai dû découvrir, à l’adolescence, tout seul, comme un grand : me brosser les dents et écouter Mozart. Un grand ? A l’époque, le seul moyen de tomber sur Wolfgang Amadeus Mozart, le petit génie de la musique classique, c’était de tenter sa chance en calant l’aiguille du poste à galène sur la fréquence de la Chaîne III de la radio nationale.
Je finis par y parvenir. Je crois bien que le premier morceau que j’aie jamais entendu de lui, c’est la 40e symphonie. Le staccato des premières notes a agi sur moi comme un aimant qui me plaquait et, du même coup, m’extrayait du quotidien acnéique et morose qui était le mien. Je compris très vite avec Mozart ce qu’était la transcendance. Bien entendu, devant cette véritable irradiation, personne autour de moi ne pouvait en parler. Je dus écrire à la Chaîne III pour me rencarder davantage sur Mozart. Aucune réponse et aucune mention à l’antenne de ma missive. A peine me contentai-je de trouver absurdes ces gens qui péroraient à la radio et qui négligeaient la lettre que je m’étais appliqué à écrire avec la précision et la fougue d’un Schiller. Je les plaignais presque de passer à côté du prodige que j’étais convaincu d’héberger.
L’histoire telle que je l’ai façonnée après coup pour appâter Sandra démarrait donc dans un appartement exigu d’un quartier populaire d’Alger portant le toponyme sylvestre de Peuplier, où le nom même de Mozart n’avait aucune chance d’être prononcé, ne fût-ce que par accident.
Collégien, je jouais comme tout un chacun au foot compulsif dans un terrain vague. Je me délectais, faute de mieux, à me baigner, les jours fréquents de canicule, parmi les détritus ménagers et les déchets industriels la plage du Caroubier, à un cloaque de l’estuaire d’oued El-Harrach.
Auditeur captif de l’ennui de ma cité, j’écoutais, les soirs d’été sur la place aux platanes, du chaâbi parasité par l’effet Larsen de la sono antédiluvienne dans les mariages du quartier. Et de temps en temps, quand ma grand-mère et ma mère fuguaient de la chaîne kabyle, je volais des ondes pour capter la Chaîne III.
Un jour d’été où la chaleur semblait embraser tous les murs de l’appartement, comme une dalle de hammam, je suis tombé sur la 40e. Je grillais quand soudain, le petit gars écrasé déjà par le spleen d’une vie enserrée dans un boyau se sentit désincarné pour se reconstituer quelques strates plus haut, là où l’air semble pur.
On m’aurait dit que la musique avait le pouvoir de te désintégrer dans ta petitesse pour te reconstruire à la fois identique et différent, jamais je ne l’aurais cru. Et pourtant !
Voilà comment je chopai le virus Mozart qui allait me conduire vers Sandra. Ou comment la tendresse de Sandra m’a conduit à fabriquer le virus Mozart.
A. M.
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