Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
08 Mars 2015
Balade dans le Mentir/vrai(47)
Istanbul selon Pinar Selek

Par Arezki Metref
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Je viens de me rendre compte que cette chronique paraîtra le 8 mars pile poil. Même si je m’octroie, dans ce journal, des plages de liberté et de décalage, je dois néanmoins tenir compte de l’actualité, qui plus est lorsque je transforme cette contrainte en plaisir. En fait, c’est plutôt bon que ça tombe un 8 mars car j’avais justement l’intention de parler d’une auteure, femme donc, et féministe.
Ah oui ! Un autre élément survenu dans l’actualité de la littérature me conforte dans l’idée d’évoquer cette auteure. Il s’agit du décès, cette semaine, de l’immense écrivain turc Yechar Kemal. L’auteur de la série des Memed, qu’on surnommait l’Homère de l’Anatolie, est cet écrivain qui – avec Nazim Hikmet – nous a donné à voir autrement la Turquie. Eh bien, Yechar Kemal, longtemps journaliste à Istanbul, faisait partie du comité de soutien à Pinar Selek, cette auteure dont je voudrais ici causer. De passage à Berlin en 2009, j’appelai comme de coutume en pareille circonstance, mon ami le regretté Missoum Boumediene. Il logeait alors chez un ami commun, Olivier. Ils m’invitèrent à les rejoindre pour un dîner auquel ils avaient convié des amis turcs. J’arrivai le premier et en attendant les autres, Missoum entreprit de me parler de Pinar Selek, elle aussi invitée. «Tu verras, me dit-il, combien elle est chaleureuse et combattive.».
Plus tard dans la soirée, Pinar Selek nous rejoignit. Elle connaissait le français, ce qui favorisa l’échange. On parla de tout, de rien. A ce stade, j’ignorai tout d’elle. A un moment, elle sortit des cassettes de son sac et demanda à ses hôtes si on pouvait les écouter. C’était de la musique kurde.
- Etes-vous kurde ? lui demandai-je timidement.
Timidement parce que quelques années plus tôt, en voyage à Istanbul, je m’enquis auprès d’une connaissance turque qui m’entretenait sur un ton neutre de la question kurde, de savoir si lui-même l’était. Sa réaction fut surprenante d’agressivité. Depuis j’ai appris à modérer mes questions. Pinar Selek me répondit qu’elle ne l’était pas, mais qu’elle avait une sympathie certaine pour les Kurdes, et que d’ailleurs, son exil naissant leur était dû en partie. Plus tard dans la soirée, elle nous raconta ce qu’il lui était arrivé et qui s’appelait déjà «l’affaire Pinar Selek», laquelle prendra par la suite une ampleur internationale. Mais d’abord, elle nous dit comment Missoum Boumediene était devenu son cicerone dans Berlin : «Il m’a appris à prendre le bus, le métro, quelques mots usuels d’allemand. Je lui en serai toujours reconnaissante.»
Des années après, en 2013, je la retrouvai dans une librairie rue Oberkampf à Paris où elle présentait son premier roman, La Maison du Bosphore. Elle avait franchi le cap car au cours de cette soirée berlinoise de 2009, elle avait déjà parlé de cette envie de s’exprimer par la fiction.
L’affaire Pinar Selek est à la fois simple et effrayante. D’abord, avant d’aborder l’affaire elle-même, il faut préciser que le père de Pinar Selek, Alp Selek, un célèbre avocat stambouliote, avait été embastillé pendant 4 ans et demi après le coup d’Etat militaire de 1980. Son grand-père, Haki Selek, était l’un des fondateurs du Parti des travailleurs de Turquie. On voit qu’elle a de qui tenir !
Sociologue, elle avait choisi de travailler sur un tabou : les groupes opprimés en Turquie. Elle partagea la vie des enfants de la rue Ulkër à Istanbul durant plusieurs mois – jeunes homosexuels et transsexuels, enfants de prostituées –. Elle en fera le sujet de son mémoire de DEA soutenu en 1997. Déjà mal vue pour ce travail, ce fut lorsqu’elle entreprit une enquête d’histoire orale sur la diaspora politique kurde au Kurdistan, en Allemagne et en France qu’elle devint réellement suspecte.
Le 11 juillet 1998, la police turque l’arrêta. Interrogée, elle refusa de donner le nom de ses enquêtés kurdes. Soumise à la torture, elle persista dans son refus. En représailles, on lui colla sur le dos un «acte de terrorisme», l’explosion du Bazar aux Epices qui fit le 9 juillet 1998, 7 morts et plusieurs dizaines de blessés. La police produisit des preuves falsifiées censées prouver que l’attentat était dû au PKK et que Pinar Selek y était impliquée. Pourtant, plusieurs experts indépendants avaient établi formellement que l’explosion était due à une fuite de gaz. Libérée et en attente de jugement, elle créa l’Association Amargi contre la violence faite aux femmes.
Premier procès en 2006. L’un des faux témoins se rétracte et dit l’avoir accusée sous la torture. Elle est relaxée. En 2008, sur appel du procureur, elle est rejugée et à nouveau relaxée. Mais le procureur fait encore appel. Elle en profite pour fuir la Turquie. C’est là que je la rencontrai pour la première fois en Allemagne. Depuis, vivant en exil entre l’Allemagne et la France, Pinar Selek sera plusieurs fois jugée et relaxée. Chaque fois la cour de cassation cassera le jugement. En 2011, troisième acquittement. En 2013, elle est condamnée à la perpétuité. Le 11 juin 2014, la cour de cassation annule la condamnation de 2013. Elle sera rejugée.
Dans cette affaire qui a pris des dimensions d’enjeu quasi diplomatique, c’est l’indépendance de la justice turque qui est évaluée à l’aune de l’admission de la Turquie dans l’Union européenne. Autant que les protagonistes de son roman, ces jeunes d’Istanbul épris de liberté, Pinar Selek est à la fois un personnage littéraire guidé par son idéalisme, et une passionaria dont le talent est mis au service des minorités opprimées et invisibles.
Son dernier livre, Parce qu’ils sont arméniens (Liana Levi), la rend encore plus sulfureuse aux yeux du pouvoir turc. Il y est question du génocide arménien. Le tabou des tabous...
A. M.

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