Brésil, «le serpent est toujours en vie»
Par Hassane Zerrouky
L’expression est de l’ex-Président Lulla empêché par la justice d’être chef de cabinet de la Présidente brésilienne
Dilma Rousseff qui a fait l’objet d’une procédure de destitution dont le moins qu’on puisse dire rappelle l’histoire
des corrompus qui crient «halte à la corruption». Car les 367 députés (137 contre) qui ont voté sa mise à l’écart,
la main sur le cœur, invoquant la morale, Dieu et la patrie, au nom de la lutte anti-corruption, sont loin d’être
des parangons de vertu. Au moins 300 d’entre eux sont impliqués dans des affaires de corruption. Quant à
la commission spéciale qui a recommandé sa destitution, 36 des 65 députés qui la composent sont inculpés ou
déjà condamnés pour corruption.Pire, Eduardo Cunha, le président de la Chambre des députés, adversaire déclaré de
la Présidente brésilienne, est lui-même accusé de blanchiment et de corruption : Panama Papers a dévoilé qu’il disposait
de nombreux comptes en Suisse et de sociétés off-shores. Quant à celui qui doit assurer la présidence brésilienne si
Dilma Rousseff est définitivement écartée du pouvoir, le vice-président Michel Temer, il est également inculpé pour
malversations dans le cadre du dossier Petrobas, la compagnie nationale pétrolière. Enfin, l’ancien maire de São Paulo,
Salim Paulo Maluf, autre ennemi de Dilma Rousseff, est l’objet d’un mandat d’arrêt aux Etats-Unis et en France.
Il ne faut, par conséquent, pas se fier aux images diffusées et aux commentaires de nombreux médias occidentaux qui
ne prennent même pas la peine de rapporter les faits, donc la vérité, et ce, même si le Parti des travailleurs au pouvoir
au Brésil depuis 13 ans n’est pas exempt de reproches. Les médias brésiliens, notamment le groupe Globo, à la pointe de
cette campagne contre la Présidente du Brésil, sont majoritairement détenus par ceux qui veulent sa tête, à savoir
cette bourgeoisie compradore et d’affaires, qui n’a jamais accepté la politique de réformes sociales conduite par
l’ex-Président Lulla puis par son successeur Dilma Rousseff et qui a permis à près de 40 millions de Brésiliens de sortir de
la pauvreté et l’accès des Noirs et des Indiens à l’éducation et à la santé.
Et au fait, quel est le crime commis par la Présidente brésilienne ? Ses adversaires en conviennent, la chef d’Etat du Brésil
n’est pas accusée de corruption ou d’enrichissement personnel dans un pays où malversations, pots-de-vin et autres pratiques
mafieuses sont un sport national. Ils l’accusent de «crime de responsabilité». De quoi s’agit-il ? Pour aller vite : de deux choses.
La première concerne le scandale Pétrobas, compagnie publique pétrolière à une époque où Dilma Rousseff était ministre de
l’Energie. Petrobas s’était partagé avec d’autres entreprises des marchés juteux au Brésil, au Venezuela et à Cuba
en contrepartie de versements de dessous de table à des hommes et des formations politiques dont le Parti des travailleurs,
pour financer ses campagnes électorales. «Dilma ne pouvait pas ne pas savoir», accusent ses détracteurs. La seconde,
d’avoir maquillé les comptes publics en 2014, à savoir d’avoir recouru à des emprunts souscrits auprès d’institutions bancaires
pour financer les dépenses sociales et de ne les avoir ni déclarés ni enregistrés alors que le Brésil faisait face à une grave
crise économique et qu’il fallait faire dans la rigueur budgétaire néolibérale.Au regard de ces faits, d’aucuns assurent, non
sans raison, que cette procédure de mise à l’écart de la Présidente du Brésil, si le Sénat y donnait suite, ne serait rien d’autre
qu’un coup d’Etat qui ne dit pas son nom.En attendant, la fin de ce feuilleton politico-judiciaire a été fêtée par une foule
enthousiaste de «petits Blancs» dont certains n’ont pas hésité à poser avec des portraits du colonel Carlos Alberto Ustra,
ex-tortionnaire de Dilma Rousseff, durant son emprisonnement sous la dictature militaire du maréchal
Castello Branco (1964-1985). C’est dire.Sans attendre, les marchés financiers et les milieux patronaux ont salué la probable
chute de Dilma Rousseff. Lundi, les places boursières brésiliennes ont ouvert en hausse. Les seconds, qui veulent remettre
en cause les acquis sociaux, projettent de privatiser le secteur pétrolier. Autre enjeu de cette destitution, le Brésil de Dilma et
Lula n’est pas en odeur de sainteté à Washington et chez ses alliés.Seule note optimiste : depuis quelques jours, le «petit»
peuple des «favelas» et des quartiers populaires des villes brésiliennes, grand bénéficiaire des politiques d’amélioration sociale
sous les présidences de Lula et de Dilma Rousseff, commence à bouger. Cela suffira-t-il à tuer «le serpent» ?
H. Z.