| Amar S. de Neuilly : «Nous sommes tous des… … Charlots !» Je ne reviendrais pas ce matin sur ce vieil homme malade qui, avant d’être aussi vieux et aussi malade, ne s’est jamais allongé d’un mot, d’une voyelle, d’un rictus de douleur lorsque des journalistes de son pays étaient abattus, mais qui s’est fendu d’un communiqué dans lequel il pleure à chaudes larmes les victimes de Charlie Hebdo. Non ! Je n’y reviendrais pas parce que ça accentuerait mon dégoût déjà énorme. Par contre, ce qui m’a frappé après cet ignoble massacre de consœurs et de confrères français dans les locaux du journal satirique, c’est la mobilisation immédiate et spontanée des Français dans la rue. Dans les rues de toutes les villes de France. 100 mille. Peut-être plus. Sûrement plus, sans organisation préalable, sans réelle logistique sauf des stylos brandis, sans préparation. C’est humain, même si en ces moments terribles pour la France et le monde de la libre expression, ça peut paraître un peu égocentré de se poser ce genre de questions, tant pis ! Elle me taraude. Elle me bouffe de l’intérieur. Je la pose : combien de gens dans les rues d’Algérie si le siège d’un journal algérien était attaqué par les tangos et que s’y commettait un carnage ? Et c’est au bord de ce questionnement que me reviennent les images, le film des attentats contre l’Hebdo Libéré et contre la Maison de la presse. J’ai beau triturer ma mémoire, faire un effort sur ce passé enfoui, être même tenté de grossir à la loupe les réactions, je n’y arrive pas. Il n’y a pas eu foule en ces jours maudits qui ont suivi l’irruption d’un commando au siège du journal dirigé à l’époque par feu Abderrahmane Mahmoudi pour y exécuter son horrible «contrat». Comme il n’y a pas eu foule non plus après l’attentat ayant visé la Maison de la presse. Pis pour ce second «événement», nous étions en plein Ramadhan. Et à l’approche de l’heure de l’Adhan, les bons musulmans que nous sommes sont allés se remplir la panse, respecter le rituel de chorba, ne laissant sur place, en train de fouiller les décombres, que les pompiers et les services de sécurité. Alors, oui ! Combien serions-nous demain pour pleurer l’exécution de journalistes algériens dans leurs locaux ? Je ne répondrais pas. Parce qu’il ne faut pas préjuger de tout. Parce que tout n’est pas pourri. Parce que les gens sont étonnants. Parce que les époques ne sont jamais dessinées sur des calques. Mais j’ai des doutes. J’ai des appréhensions terribles. Et j’ai surtout dans la tête le regard bleu intense de cette vénérable mémé de près de 80 ans, le bout du nez rougi par le froid, Place de la République à Paris et qui déclarait, une bougie à la main droite et la pancarte «Je suis Charlie» accrochée autour du cou à l’aide d’un cordon : «Je n’ai jamais été totalement fan de l’humour de certains dessinateurs de Charlie Hebdo, mais je ne pouvais imaginer être ailleurs que sur cette place, ce soir». Je fume du thé et je reste éveillé, le cauchemar continue.
H. L. |