Topographie de l’illusion
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
26 Avril 2015
Topographie de l’illusion
Par Arezki Metref
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Tu broies du noir, bonhomme ! Comme devant une bobine qui fait défiler des images voilées, je revois comme ça des lieux qui ont, par leur fréquentation inopinée, acquis du sens. Le hasard des déambulations d’un après-midi enfin ensoleillé peut réserver bien des étonnements.
Voici une brasserie où il y a vingt ans, j’ai passé des heures et des heures à tirer avec Abdelkrim Djaâd des plans sur la comète. En voici une autre où, avec Azzedine Meddour, nous avons éclusé maintes conversations autour d’un projet de film qui ne se fera jamais au bout du compte. Et là, oui là, c’est avec Ahmed Azeggagh que j’ai passé près d’une journée à vider un malentendu futile mais coriace.
- Pourquoi as-tu mis le mot «crevettes» dans un si beau poème ? Lui dis-je.
J’ai reçu une réponse à la Azeggagh :
- T’as qu’à pas lire !
Une journée de dialogue du même cru !
Traces dans l’air qui se fluidifie. L’errance se poursuit, métaphore de la course à l’inaccessible ! Course de l’illusion !
Je me souviens de l’ami Sadek Aïssat qui sillonnait Paris au hasard de ses pas, les écouteurs du walkman vissés aux oreilles à écouter El Anka. Le trip ! Il avait la sensation, confia-t-il un jour, de se trouver au point de jonction d’un télescopage des mondes. J’écoute, pour ma part, par la plus grande des énigmes, Lmut d’Idir. Tu broies du noir, bonhomme ! Allez, un peu d’optimisme !
Et voilà que je me suis retrouvé dans ce quartier où j’ai vécu jadis. Comme la Madeleine de Proust, quelque chose de diffus dans l’air m’a transporté illico dans les premières années de l’exil. Et je ne sais pas pourquoi ce retour s’avère si douloureux. Peut-être est-ce parce qu’il renvoie aux bruits, à la fureur de la décennie sanglante qui a emporté nombre d’entre nous et qui en a déporté beaucoup d’autres. Ces cafés où nous nous réunissions à plusieurs pour tenter de créer une association, pour partager la souffrance et mutualiser l’espoir !…
Sans trop savoir comment ni pourquoi, je suis passé devant un vieux cinoche de quartier comme il en existe encore à Paris. Un panneau affichait le début de séance d’un film dont j’avais vaguement entendu parler. Je me suis laissé guider –mais était-ce vraiment le hasard – et je suis entré. Une heure 30 plus tard, j’en suis sorti, bouleversé au point d’en modifier mes projets de chronique que je souhaitais initialement consacrer à la peinture.
Tu broies du noir, bonhomme ! Allez, un peu d’optimisme !
Je parlerai donc de ce film et à ce propos de ce passé marqué par la mort qui s’éternise dans un présent lui aussi guetté par la mort. Le film s’intitule Une belle fin (Still life) d’Uberto Pasolini. Peut-être est-ce le patronyme du réalisateur qui a déterminé mes pas. Contrairement à Pier Paolo Pasolini, l’icône italienne des années 1970, l’auteur de l’inoubliable Théorème, Uberto Pasolini - neveu de Luchino Visconti- est plutôt versé dans la comédie britannique. Comédie triste dit-on à propos d’Une belle fin, ou comédie sociale, douce-amère. On lui doit notamment la production de The Full Monty, l’histoire d’une bande de chômeurs à bout de ressources qui se voient contraints de verser dans le striptease pour survivre. Un énorme succès international !
Tu broies du noir, bonhomme ! Allez, un peu d’optimisme !
Retour à mon cinéma de quartier. La salle était quasi vide. Ce qui prouve au bas mot que le film n’est pas commercial, ce qui peut aussi être un gage de qualité. En fait, on en sort complètement plombé de cette «Belle fin», comme un cercueil. L’histoire est simple. John May, la quarantaine, célibataire, un homme gris au sens kafkaïen du terme, travaille dans un service de recherche des familles de défunts morts dans la solitude. Petit employé méticuleux et obsessionnel, son univers est balisé par les chemins qui conduisent de son domicile à son bureau, de son bureau à la morgue et de la morgue au cimetière. Il collectionne les photos des défunts dont personne ne veut.
L’acteur britannique Eddie Marsan campe avec beaucoup d’intensité ce personnage insipide et invisible. Son visage est comme un écran où défilent les images sordides de ces logements ayant appartenu aux défunts – ici des slips alignés sur les radiateurs, là des collants suspendus au plafond de la cuisine –.
Elle a beau être triste, cette comédie l’est pourtant bien moins que la réalité qu’elle dénonce. Le désespoir normalisé d’une vie ordinaire qui prolonge la solitude jusque dans la mort. Voilà un instantané implacable de la société occidentale.
Quand le générique de fin a été happé par l’écran noir, les lumières se sont rallumées et j’ai commencé à entrevoir le sens de cette conjoncture astrale qui m’a bandé les yeux pour me conduire ici et maintenant.
Ce sentiment de solitude dans les métropoles occidentales dopées à la vitesse et à la performance, c’est la première chose que j’ai ressentie quand j’ai quitté ma tribu agitée pour me jeter dans la topographie de l’illusion. Plus que dans l’exil, le voyage vers la mort nous laisse nus et démunis. Tout ce qu’on accumule avec amour, rage ou délectation devient un fossile de la dérision. A la sortie, le soleil avait décliné.
…. Allez, un peu d’optimisme !
A. M.
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