Un minaret pour le muezzin Mansour
Chronique du jour
22 Juin 2015
Un minaret pour le muezzin Mansour
Par Ahmed Halli
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Ahmed Mansour, Égyptien d'origine, Britannique par naturalisation, Qatari par vocation, l'un des présentateurs vedettes de la télévision Al-Jazeera vient d'être arrêté par les autorités allemandes. Animateur de deux émissions phares, «Un témoin du siècle», et «Sans frontières», il est accusé de kidnapping et de viol, selon les termes du mandat d'arrêt international lancé contre lui par la justice égyptienne. Appréhendé par la police allemande, samedi dernier à son arrivée à l'aéroport de Berlin, il devait être présenté hier devant la justice allemande, pour qu'elle statue sur son extradition vers l'Égypte. Du coup, Al-Jazeera a mobilisé tous ses moyens, pour ameuter l'opinion et accuser l'Allemagne de complicité avec le régime égyptien. Ancien étudiant en littérature, et muezzin occasionnel, Ahmed Mansour est surtout connu comme un militant du mouvement des Frères musulmans. C'est à ce titre, d'ailleurs, qu'il est poursuivi, et ce, pour avoir participé, avec un groupe de militants islamistes, au kidnapping d'un avocat égyptien, Oussama Kamal, et aux exactions physiques exercées à son encontre. Les faits se seraient déroulés lors des journées révolutionnaires de 2011 qui aboutirent à la chute de Moubarak, et à la prise du pouvoir par les Frères musulmans. Ces derniers avaient d'abord pratiqué la contre-révolution en attaquant les manifestants de la place Al-Tahrir, avant de tourner casaque et de surfer sur la vague révolutionnaire.
En octobre 2014, Ahmed Mansour avait été condamné à 15 ans de prison, pour avoir séquestré et torturé l'avocat Oussama Kamal, sous prétexte qu'il était un agent de l'ancien régime. Ont participé notamment aux sévices commis sur la victime des dirigeants Frères musulmans, comme Ahmed Baltagi, le bien nommé, Safwat Hedjazi, le téléprédicateur, outre Ahmed Osman, qui avait fourni certains instruments de torture. Mû sans doute par une impulsion professionnelle irrésistible, le journaliste avait filmé les scènes, pour les exploiter plus tard, à des fins de propagande, a contrario. Le journaliste prêcheur de la chaîne qatarie ne porte pas la barbe drue et fournie de ses compagnons d'armes, mais entretient soigneusement une barbe de plusieurs jours. Il ne cache pas depuis très longtemps son appartenance au mouvement des Frères musulmans, dont il est l'un des porte-voix et harangueurs attitrés. C'est ainsi qu'il a joué un rôle actif dans le soutien et la médiatisation des pseudo-révolutions arabes, et il s'était signalé en particulier par sa remise en cause du résultat des élections présidentielles de 2014 en Tunisie. Oubliant le coup d'État qui s'était déroulé sous ses fenêtres au Qatar, il avait, en effet, qualifié la victoire électorale de Béji Caïd Essebci de «putsch par les urnes». La chaîne Al-Jazeera avait présenté ses excuses, à la suite d'un mouvement de protestation de ses journalistes tunisiens, sans toutefois remettre en cause la liberté de parole et de dérapage du militant islamiste.
Comme attendu, l'accusé a clamé son innocence et crié au coup monté, relayé par sa chaîne et par les canaux d'expression habituels du mouvement des Frères musulmans. Toutefois, si la presse égyptienne évacue l'accusation de viol par la formule parlant «d'atteinte à l'honneur», elle est plus précise sur le reste. C'est Ahmed Mansour en personne qui aurait ligoté la victime, avant sa séquestration dans l'un des locaux d'une agence de voyages. De plus, le quotidien Al-Wafd fournit des détails concernant un vol commis par le journaliste, quand il était étudiant, à l'Université de Mansourah. Les faits remontent à 1983, lorsqu'il avait cambriolé le domicile d'un concitoyen égyptien et lui avait dérobé plusieurs objets et effets personnels. L'affaire avait été réglée à l'amiable, sur l'intervention de notables locaux, et la personne cambriolée avait retiré sa plainte, après qu'Ahmed Mansour ait restitué les objets volés à leur propriétaire légitime.
À titre de preuve, le quotidien publie un facsimilé d'une lettre des responsables de la faculté, sollicités par la police, afin qu'ils donnent leur avis sur le comportement de l'étudiant. La lettre sollicite l'indulgence de la justice, en rappelant que le voleur avait restitué son butin et que le plaignant avait renoncé à le poursuivre, pour ne pas compromettre son avenir.
La lettre de la faculté est accompagnée d'un rapport en annexe qui fait état du mauvais comportement et de la moralité douteuse de l'intéressé, ajoute le quotidien Al-Wafd. Les journaux égyptiens fustigent, par ailleurs, le comportement du Qatar qui vient de naturaliser in extremis son employé. La Turquie, qui mène campagne contre le nouveau régime égyptien et réprime ses journalistes, fait mine de vouloir octroyer une quatrième nationalité à Ahmed Mansour. Ce dernier vient de recevoir le soutien attendu de l'ancien Premier ministre tunisien, Hamadi Jebali, membre du mouvement Ennahdha, dont l'animateur de télévision était fervent partisan. L'ex-chef du gouvernement de transition tunisien a demandé à l'Allemagne de ne pas extrader le journaliste vers l'Égypte, et il devrait certainement être entendu. Quant aux commentateurs égyptiens qui s'extasient sur la victoire diplomatique de Sissi, conséquence de sa récente visite en Allemagne, ils devraient vite déchanter. Ceux qui ont fait arrêter un propagandiste des Frères musulmans, nanti d'une carte de journaliste, rendent un service inespéré aux adversaires de la liberté. Plus dangereux encore que le terrorisme islamiste, il y a ceux qui fournissent des arguments et des armes inespérés à ce même terrorisme.
S'il est encore dans une cellule en Allemagne, Ahmed Mansour doit exulter et apprécier en muezzin accompli la hauteur et la portée du minaret qui vient de lui être offert, en plein Ramadhan.
A. H.
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