Jeûneur ordinaire
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
21 Juin 2015
Jeûneur ordinaire
Par Arezki Metref
[email protected]
Ramadhan. Troisième jour. Ou quatrième. Ou... Pas moyen de compter. Comme tout le reste, les neurones entrent en hibernation. Délices de la paresse. Délectation de la diète. Rien ne se crée, rien ne se perd. Et rien ne se transforme, pas même ce bon vieux chimiste et philosophe Lavoisier. Tout est en suspension. Figé. Statufié. Dans l’état d’hébétude viscéral dû au carême sans qu’il soit adouci par le moindre chouia de spiritualité, qu’as-tu à dire ma foi ? Comment et avec quoi t’acquitter de l’apostrophe ?
Essoré par lacération des entrailles, gorge sèche, regard fou et nerfs en marmelade, nulle goutte de syllabe n’érodera l’airain de ton humeur.
Soit ! Tu es un jeûneur ordinaire.
Renfrogné. Visage fermé comme un livre sous cellophane. Irascible. Nerveux comme un putois, tu schlingues la mauvaise foi. Et le pire, c’est que, à l’instar du cholestérol, tu crois que c’est de la bonne. De toute façon, tu es persuadé que tu crois…
T’inquiète, tu es un jeûneur ordinaire !
Tu te lèves le matin, déjà la lippe boudeuse, le teint hâve, l’œil en rampe de lancement de missiles terre-terre. Ton réservoir d’amertume est rempli à ras-bord. Tu prends ta bagnole en pestant contre ces caravanes de chameliers égarés au volant de véhicules à crédit. Tu te surprends à vociférer comme un charretier :
- Regardez-moi cette bande de culs-terreux ! Et dire que vous traînez aux commandes de berlines aux yeux bleus !
Evidemment, on te surprendrait fortement si on t’incluait parmi ceux que tu dénonces. Tous des culs-terreux ! Moins un ! Tous des envahisseurs échappés de la cambrousse où on pratique des rites barbares. Tous, sauf toi !
Toi tu es un citadin de souche, un beldi pure laine d’Ecosse, un fils de la Ville, la seule, l’unique, la tienne. Tu es un raffiné, un vrai de vrai, la réincarnation de Ziryab. Tu n’as rien à voir avec ce troupeau de moutons enragés par la faim. Et en plus tu es cultivé. Tu sais.
Tu es un jeûneur ordinaire.
Tu arrives au boulot après avoir échappé à des bagarres matinales, donné et essuyé quelques insultes estampillées hallal. Et comme tout un chacun, tu convoques Dieu à chaque hémistiche.
Tu remercies en ton for intérieur les trésors de sagesse qu’insuffle chez tes compatriotes la sainte religion. Qu’est-ce que ce serait si on ne l’avait pas ?
Tu n’es pas sûr qu’au boulot tes collègues travaillent moins que d’habitude. Si, si, peut-être, quand même un peu ! Il est certain par contre qu’ils sont plus irritables. Euphémisme. Ce sont des grenades dégoupillées, le moindre faux geste provoque la déflagration.
Et tu les vois recevoir le public. Tiens, le préposé au Guichet-1 par exemple. Il porte le prénom de l’un des compagnons du Prophète. Ça lui donne de l’autorité. Il interroge, péremptoire, sur le ton de l’ange Azraïne :
- As-tu rapporté le récépissé ?
Le petit vieux dont la bouche arrive à peine au niveau de la béance du guichet lui tend le papier.
- La date est illisible, tonne Azraïne et le son de sa voix est amplifié par l’écho stroboscopique du cauchemar. Il m’en faut un autre. Reviens après l’Aïd et on verra.
Le petit vieux essaye de protester :
- Mais je ne pourrai pas toucher ma pension sans…
Azraïne s’emporte :
- C’est pas possible ! Déjà que le Ramadhan est pénible, alors avec des gens comme toi, ça devient un enfer !
Le petit vieux s’enhardit :
- Mais le Ramadhan, mon fils, il est pour moi comme pour toi !
Le gars, furibard :
- Vous pigez rien. Faut pas s’étonner que le pays marche avec un déambulateur !
De telles scènes, tu en vois tous les jours. Tu en vis tous les jours.
Tu es un jeûneur ordinaire.
Et comme tes collègues, comme tes amis du quartier, tu es d’inspiration œsophagique. Le tube digestif tapi en toi comme la Démon de Socrate se dresse sur ses ergots et te sert de bâton de pèlerin. Tu parles de bouf à satiété. Tu élabores des menus gargantuesques. Tu concoctes des recettes délirantes. Tu dresses des plans géostratégiques d’ingurgitation de glucides oints à l’eau de Zem-Zem. Tu es la preuve vivante et irréfutable de cette très sérieuse thèse selon laquelle les intestins comportent des neurones. Sauf que toi, tu vas plus loin. C’est ton cerveau tout entier qui siège dans tes tuyaux.
Oui, tu es un jeûneur ordinaire.
En début d’après-midi, comme la plupart de tes collègues, tu te tires en catimini de ton bureau et t’en vas traîner ta carcasse desséchée par la dalle aux étals des boulangers et des pâtissiers. Tu achètes 7 sortes de pains et 13 de gâteaux. C’est entendu, tu bouffes avec les yeux.
Tu es un jeûneur ordinaire.
Le moment palpitant, ce sont ces quelques minutes avant la rupture du jeûne. L’esprit embrumé, dénué de toute capacité d’évaluation ou d’analyse, tu fais le bilan de ta journée. Tu as échappé à des bagarres, tu es couvert d’insultes. Tu as entendu les pires propos irrespectueux à l’égard des plus faibles, mais Dieu merci, tout cela enrobé dans quelques formules religieuses. Tu écoutes à la télé ou à la radio un prédicateur hors échelle dans la Fonction publique, te faire le sermon que le Ramadhan est un mois de Concorde, de Générosité, de Grandeur d’âme, de Spiritualité. Et tu le crois quand il multiplie les majuscules.
Tu es un jeûneur ordinaire.
En dépit de ce que tu vis et de ce que tu vois de tes propres yeux, l’estomac qui te sert de cerveau te pousse à t’en prendre à tous ceux qui ont l’outrecuidance de décrire la décomposition du Ramadhan. Vendus ! Kaffirine ! Suppôts du Mal !
Tu es un jeûneur ordinaire.
Tu te prends même pour le dépositaire exclusif et intégral de la spiritualité du peuple. Tu incarnes la transcendance !
Après l’Adan, tu es bien entendu le premier servi. Tu déglutis à table quelques remerciements sacrés, et dans ta gandoura canonique, tu vas t’adonner à ces prières surérogatoires qui te vaudront quelques points supplémentaires pour l’entrée au paradis.
Pas de doute, tu es un jeûneur ordinaire.
Et pas de doute, non plus, je suis un jeûneur ordinaire.
A. M.
Atlas-HD-200 B102 B118
Icone I-5000
ZsFa