ZI 460, le vol maudit d’Aigle Azur(2)
Chronique du jourIci mieux que là-bas
17 Août 2015
ZI 460, le vol maudit d’Aigle Azur(2)
Par Arezki Metref
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Ni une ni deux, j’ai suivi le troupeau et je me retrouve dans la navette, un microbus vraisemblablement chinois qui tangue comme un esquif dans la tempête. Nous quittons l’aéroport sur les coups de 10h30 et le tableau des départs donne toujours le ZI 460 partant à 9h40. Aucune mention de retard n’y a été ajoutée. Etrange ! Je saurai, plus tard, que tout le monde n’a pas suivi le troupeau comme je le fis moi-même. Une dame, qui en a été, racontera dans la soirée qu’un groupe s’était constitué pour tenter de contraindre Aigle Azur à trouver une solution pour faire partir la totalité des passagers. Deux hommes et une femme ont, semble-t-il, été reçus par une huile de la compagnie. Ce groupe aurait voulu être suivi pour créer un rapport de forces qui oblige la compagnie à dépêcher un autre avion. Mais ils n’étaient qu’une poignée et ils ne possédaient pas tous les atouts de la négociation. Cette femme qui a assisté à l’entrevue rapporte que l’un des deux hommes avait fini par imposer qu’on lui trouve une place sur un autre vol. Comme quoi ! Au cours de la conversation, l’huile d’Aigle Azur aurait dit – je mets cela au conditionnel, s’agissant d’un témoignage de seconde main mais que je n’ai aucune raison de suspecter – que, de toutes façons, la colère des passagers tomberait dès qu’un avion se pointerait. Et à cet instant, tout le monde courrait benoîtement vers l’appareil. Quant au remboursement du billet, un dû de la part de la compagnie coupable d’avoir occasionné ce retard aux passagers, les responsables savent très bien que les formalités consistant à remplir de la paperasse et à les envoyer, découragent une écrasante majorité de gens. Au total, aurait-il évalué, Aigle Azur rembourserait trois ou quatre personnes.
C’est cela, l’hôtel ? Une bâtisse carrée ripolinée de bleu et plantée en face de la mer, sur la plage du Lido, à Bordj El Kiffan. Je connais bien le quartier. Gamin, je venais m’y baigner. Dès l’entrée, les narines sont saisies par une odeur de graillon et vos yeux ont du mal à s’accommoder de la pénombre. Je ne sais pas qui a fait quoi dans cette construction, mais il paraît invraisemblable de bâtir un tel bunker dans un endroit où la lumière du soleil se déverse si généreusement. La qualité de l’établissement est loin d’être au top et c’est sans doute la modicité du prix qui a été à la base du choix par Aigle Azur de cet établissement. Passagers sous-dev, nous ne valons pas mieux ! Nous avons droit à une chambre pour attendre le vol de ce soir. Mais à la réception, on avise tout de suite : pas de chambre individuelle ! On vous colle quelqu’un ou on vous colle à quelqu’un ! Pas le choix. Ou bien tu refuses la chambre. Nous voilà une seconde fois otages !
Vers 13 heures, on a droit à un repas. La qualité est plus que médiocre. Dialogue entre un gamin de 11 ans et sa maman. Le gamin : c’est pas très bon mais c’est gratuit. La maman : ce n’est pas gratuit, tu payes ce repas d’une journée de ta vie.
Et comme par hasard, c’est ce jour-là que cet hôtel ne dispose pas de Wifi. Jamais, en partant le matin vers l’aéroport pour prendre un avion pour Paris, je ne me serais imaginé atterrir deux heures plus tard dans un hôtel sombre et envahi d’odeurs de cuisine au Lido, à me demander ce que je faisais là. Qui allait bien pouvoir s’occuper de tout ce que j’avais à régler comme affaires personnelles ? Aigle Azur n’en avait cure. Ou alors comme le suggérait l’un de ses employés, je n’avais qu’à les traîner devant les tribunaux.
J’ai l’impression d’avoir passé une vie d’ennui et de colère dans cet hôtel, à attendre un hypothétique vol du soir. Vers 19 h, on nous convie à un dîner avant de prendre la navette pour l’aéroport. D’après ce qu’on nous a promis ce matin, le vol ZI 460 partirait à 22h. Le dîner est encore plus médiocre que le déjeuner. Passons. A 20h, nous grimpons dans les microbus.
A l’aéroport, nous nous précipitons vers le lieu idoine en la circonstance : le tableau d’affichage. Ce dernier dit désespérément que le ZI 460 part à 9h40 pour Paris-Orly. Personne d’Aigle Azur pour nous rencarder sur le pourquoi du comment. Quelqu’un propose qu’on gagne la zone internationale puisque nous avons de toutes les façons le ticket d’embarquement. Le policier qui contrôle mes documents de voyage me demande ce qui se passe. Je lui explique que l’avion est en retard de dix heures et que nous ne savons pas encore s’il est arrivé. Optimiste, il me rassure. Il finira bien par arriver. Dans la zone d’embarquement, c’est la débandade. Tandis que nous voyons, meurtris, les derniers avions s’envoler pour Istanbul et Marseille, nous sentant comme des otages incapables d’autre chose que de voir partir les autres, notre malheur est aggravé par l’incapacité à nous renseigner des petits jeunes d’Aigle Azur que les responsables, invisibles, eux, ont jeté en pâture à la colère des passagers.
Il doit être 21 heures. Les gamins commencent à se fatiguer. Certains fondent en larmes. La compagnie n’a prévu ni boisson, ni nourriture à boire pour les enfants, pas plus que pour les malades. Et il y en a parmi les passagers. A un moment, pris d’assaut, un employé d’Aigle Azur promet un décollage à 23 heures. Puis il se ravise : ce sera à minuit. Des groupes de passagers se forment. On sent la tension monter dangereusement. Un jeune demande à l’employé si après ce calvaire, la compagnie allait au moins avoir la décence d’appliquer la loi sur le remboursement. Le type d’Aigle Azur dit qu’il allait nous remettre une attestation de retard mais que, par la suite, ça dépendait du service juridique de la compagnie et que lui, il ne pouvait rien. Une incertitude en totale contradiction avec l’engagement formel du matin. L’employée disait que le remboursement à 80 % était acquis. Quels pigeons nous faisons ! Le jeune réclame une attestation de remboursement menaçant d’inciter les autres à ne pas embarquer. «Dussé-je m’étaler à l’entrée de l’avion, ils me piétineront s’ils veulent embarquer». Au moment de l’embarquement, je remarque que le jeune révolté est le premier à se précipiter vers l’avion, reniant son accès d’héroïsme. Pendant ce temps, le tableau d’affichage n’a pas varié : ZI 460, 9h40.
Je me trouve dans un cercle de révoltés qui surenchérissent dans l’héroïsme. «Moi, je leur ai dit ceci…», clame l’un. «Et moi j’ai envoyé balader un responsable», surenchérit un autre. «Moi, ils vont entendre parler de moi», promet un troisième.
Un des impétrants à l’héroïsme exprime une idée géniale : «Quelqu’un connaîtrait-il un journaliste ? Il faut appeler un journaliste, il tiendrait un scoop.»
- Laisse tomber, tempère un voisin, les journalistes sont tous des carpettes…
Je surprends, à un moment, ce dialogue savoureux entre deux vieux Kabyles émigrés que le double accent trahissait :
- J’aurais presque de la tendresse pour Air Algérie, dit l’un.
- Air Algérie et Aigle Azur, on est pris entre la peste et le choléra, ce n’est pas de chance, rétorque l’autre…
- Oui, Air Algérie, ils font plein de conneries comme ça mais au moins le fric qu’ils nous chipent ne va pas dans la poche d’actionnaires privés…
Il se passera comme ça encore cinq heures d’incertitude, de colère, d’impuissance, et de mépris qu’on manifeste à notre égard. Une passagère :
- Et dire que j’ai payé 500 euros le billet !
Puis vers 1h ou 1h30 du matin, on voit des passagers débarquer. Oui, il est là, l’avion maudit. On s’aligne fiévreusement devant le guichet comme si nous avions peur que l’avion reparte sans nous.
Le miracle se produit. Nous embarquons. On nous délivre une attestation de retard qui, même si elle aboutit, ne dédommage pas de la souffrance et des pertes occasionnées par plus de douze heures de retard.
Dans l’avion, après que nous ayons pris place, le commandant s’excuse de ce retard. Comme s’il ne s’agissait d’une heure ou deux. Le vol maudit ZI 460 qui devait décoller à 9h40 le 13 août s’envole le 14 à 1h30 du matin. Lorsque je me retrouve dans un lit le lendemain à 8h du matin, je m’aperçois que cela faisait 26 heures que j’étais sorti du précédent. Il m’aura fallu 26 heures pour faire Alger-Paris. Et si avec ça, ils ne remboursent pas le billet…
A. M.
Dernière modification par zadhand ; 18/08/2015 à 00h27.
Motif: ZI 460, le vol maudit d’Aigle Azur(2)
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