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Re : fatwa contre Kamel Daoud
-Sid Ahmed Semiane, auteur : «Non, je ne suis pas Kamel Daoud…»
Un appel au meurtre. Un appel au meurtre publié, signé et assumé publiquement et fièrement par son auteur, l’étrange M. Hamadache, sinistre charlatan, névrosé du hadith qui, sans être mandaté, se désigne avocat d’office de Dieu sur Terre, se joignant ainsi à un plus large collectif d’avocats de Dieu dans le monde musulman, collectif plus proche du crime organisé et de la terreur que de la parole apaisée de la foi.Un pas a été franchi. Un pas de plus que personne n’avait osé franchir jusque-là, du moins de cette manière. L’appel au meurtre est une affaire sérieuse, même quand il est proféré par un sombre imbécile, parce qu’il existera toujours plus imbécile pour le mettre à exécution, d’où le danger. La balle est déjà sortie de son canon. Le chien a été activé.
Dans le fonctionnement d’un Etat sérieux, cette affaire est prise en charge dans les minutes mêmes où elle se profile par les plus hautes autorités. Elle concerne en premier lieu la police et la justice, deux institutions dont les mécanismes sont suffisamment rodés pour en saisir immédiatement toute la gravité et ainsi dégoupiller toute forme de menace éventuelle, en apportant les réponses les plus rapides et les mieux adaptées.Mais comme cette affaire est politique aussi, c’est celle du gouvernement.
Un appel au meurtre relève de la responsabilité de l’Etat et de ses institutions. L’affaire Kamel Daoud ou celle de Lyes Salem, depuis quelques semaines, nous plongent au cœur de la déliquescence de cet Etat. De son affaissement. Et de la difficulté à le mettre debout. Ces deux affaires posent de manière grave le problème de la légitimité du pouvoir politique et de la fragilité, de l’émiettement même de ses institutions.
Le vrai problème, son nœud gordien, n’est pas M. Hamadache. Soyons sérieux. Le vrai problème est l’état de santé de l’Etat algérien. Le vrai problème n’est pas de savoir pourquoi ce salafiste, dans sa version la plus radicale, la plus caricaturale, a appelé au meurtre, mais comment est-il possible d’appeler au meurtre sans en être inquiété ?Il y a vingt ans, les appels au meurtre étaient anonymes, ils portaient en bas de pages des acronymes d’organisations criminelles. Ces appels étaient affichés clandestinement sur les façades des mosquées ou ailleurs. Aujourd’hui, ils sont signés et les auteurs ne se cachent pas au maquis, dans des grottes, mais habitent chez eux, juste en face de chez vous. C’est un voisin de palier.
Il n’est pas du tout étonnant qu’aujourd’hui cet homme, ce sinistre personnage, condamne à mort publiquement un écrivain. C’est dans la logique même de l’effondrement de l’Etat qui, chaque jour, s’affaisse un peu plus. C’est un procédé physique. Le principe de la poulie, le corps de l’Etat dégringole, celui de l’inquisition et de la maffia remonte. Le dernier des maçons vous le dira.
Mais, au-delà de la déliquescence de l’Etat en phase terminale, diagnostic établi et avéré depuis longtemps, il y a un autre effondrement, tout aussi inquiétant, c’est celui de l’éthique et d’une certaine idée de la démocratie.
Pendant plusieurs semaines, nous avons été confrontés à la haine et la hargne baveuse, dans le verbe et le geste, d’une armée vociférante, parfois d’amis, qui, loin d’être de parfaits islamistes ou les prototypes du barbouze marginal, se retrouvaient de facto sur la même ligne de front que les prédicateurs les plus zélés, les fanatiques les plus extrémistes ou les plus retors des fonctionnaires de l’Etat policier. Une odieuse campagne a été menée contre Kamel Daoud, dans les bistrots branchés de l’intelligentsia algéroise et sur les réseaux sociaux du Net.
Cet homme, qui écrit avec talent depuis 20 ans, a été du jour au lendemain qualifié de néo-colon, d’intellectuel à la solde de la France, d’auxiliaire du sionisme, de vendu à l’Occident… Les raisons ? Nous ne sommes pas d’accord avec ce qu’il écrit, disent-ils. Etrange perception des choses.
Cette haine n’a pas appelé au meurtre, c’est vrai, mais son réquisitoire était suffisamment à charge pour permettre à un sombre crétin de le faire. Et là, nous sommes dans l’effondrement de l’éthique et d’une certaine idée de la démocratie.
En quoi un appel au meurtre est-il une information qu’il faut relayer en donnant la parole à celui qui la profère pour qu’il la confirme à satiété ?
Dans ce jeu malsain de la démocratie fermée, Echourouk et Ennahar, ces deux médias plus proches de l’esprit génocidaire de la radio des Mille collines au Rwanda que d’une quelconque déontologie professionnelle, le font pourtant allègrement, en toute impunité, rajoutant ainsi de la confusion à la confusion.
Ces deux médias racistes, haineux, irrationnels, dont le fantasme est à mi-chemin entre l’Etat policier et l’Etat intégriste, soutiennent l’appel au meurtre et invitent d’autres personnalités pour en approuver la justesse. Pas uniquement des islamistes agités, comme on pourrait le croire. Boudjedra Rachid enfonce le clou et sert de caution «laïque» une fetwa religieuse des plus odieuses, appelant à l’extermination d’un homme. D’un écrivain. Là aussi, nous sommes dans l’effondrement de l’éthique et d’une certaine idée de la démocratie.
Boudjedra, au crépuscule de sa carrière d’écrivain, offre la piètre image d’un guignol aigri, un pitre sans épaisseur, sans grandeur d’âme, sans générosité intellectuelle, proférant des âneries, des imbécillités, des contre-vérités, des approximations douteuses et des certitudes tragiques pour un écrivain. Il est le revers imbécile et athée du fanatique obtus. Triste époque.
Sur les réseaux sociaux des gens s’activent pour apporter leur soutien. Mais pourtant là aussi, dans cette manière même d’apporter son soutien, il y a un effondrement de l’éthique et d’une certaine idée de la démocratie. Deux manières de faire s’affrontent. Il y a ceux qui se reconnaissent en Kamel Daoud, s’identifient à lui en abusant du slogan : «Nous sommes tous des Kamel Daoud», et les autres, ceux qui nuancent leur propos, expriment leurs désaccords et se démarquent avec l’ensemble ou une partie des idées de Kamel Daoud, mais qui, chemin faisant, offrent tout de même leur soutien.
Cette mythique envolée voltairienne, dont la véracité est de plus en plus contestée, qui consiste à dire que je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais que je me battrai pour que vous puissiez le dire, est un poncif stupide de la paresse et d’une certaine manière de l’arrogance. «Je ne partage pas toutes les idées de Kamel Daoud, mais je suis solidaire de lui… parce qu’il a été condamné à mort»… Merci pour la bonté. Notre solidarité est biaisée. Elle met en exergue notre générosité d’âme, notre suffisante tolérance, mais pas l’entière et libre possibilité à Kamel Daoud de pouvoir exprimer les idées les plus contestées et les plus contestables, si nécessaire. En somme, le droit à l’outrage. Et Dieu, pourquoi cette obsession à vouloir partager les opinions de l’autre ? Cette obsession à vouloir partager coûte que coûte l’opinion de l’autre est malsaine. Elle construit le terrain vague de la pensée unique et de l’unicité de la pensée. Il est plus intéressant de ne pas les partager, les opinions, ça crée de la richesse.
Je ne partage pas les opinions de personnes, même si toutes les opinions peuvent me partager…
Je ne suis pas Kamel Daoud, je suis (au mieux ou au pire, c’est selon) son frère. Peu importe si je partage ou pas ses opinions, pourquoi faut-il d’ailleurs que je précise ce détail, aujourd’hui, quand un sinistre personnage appelant au meurtre m’en donne le La ?
Ses idées ne sont pas les miennes, c’est normal puisqu’elles sont les siennes. Les opinions ne sont pas faites pour être partagées, c’est une grossière erreur, elles sont là pour être discutées. Pour être malmenées. On partage des repas. Des émotions. On partage une fraternité, mais pas les opinions.
L’opinion est singulière, même si elle a des possibilités de croiser sur son chemin des sosies. Une opinion n’est pas un dogme. Une idéologie. Une secte. Un parti. Une charte ou un programme politique. Une opinion, c’est une idée versatile (par définition), une réflexion toujours en devenir, une idée électron pas forcément juste, mais juste une idée. Une opinion, ce n’est pas une religion. Ce n’est pas un piquet de grève qu’on maintient au-dessus de nos têtes jusqu’à satisfaction de l’ensemble de nos revendications.
Se battre pour la ressemblance, la gémellité, le clonage de la pensée est une erreur. Il faut se battre pour la différence, la dissemblance, l’altérité, la singularité, Il ne faut pas que la pensée nous fasse plaisir, il faut qu’elle nous fouette, pour nous sortir de l’esclavage de la paresse. Il faut que nous soyons plus apaisés dans notre appréhension du monde. C’est tout.
Toutes les idées de Kamel Daoud que je partage, à la limite et en exagérant à peine, ne m’intéressent pas. Elles ne m’apportent rien, ou si peu, elles encombrent mon cerveau, c’est tout. Elles se superposent à celles qui étaient déjà en moi. Celles qui m’intéressent, c’est celles qui me font bondir de mon siège, c’est celles qui me font hurler, celles avec lesquelles nous nous sommes, et à chaque fois, engueulés avec délectation, poussant l’autre dans ses derniers retranchements. C’est celles qui me poussent à réfléchir plus, qui m’ouvrent de nouvelles portes dans ma propre réflexion, parce que différente de la sienne. Ce que je ne partage pas me nourrit, et ce qui me nourrit me partage, me fragmente.
Si je dis que je suis Kamel Daoud, j’enlève à l’autre la possibilité d’être ce que seul lui peut se prévaloir d’être, c’est à dire être Kamel Daoud. Je ne suis pas Kamel Daoud et je ne veux pas l’être. Kamel Daoud est une voix unique qui doit exister seulement en tant que telle. C’est une intelligence et une mécanique singulière.
Nous voulons que l’autre nous ressemble, que ce qu’il écrit nous agrée, que ce qu’il filme nous apaise, que ce qu’il pense nous rassure… L’autre n’est pas l’autre mais une excroissance de soi validée par soi.
Nous voulons une démocratie avec les vestiges du parti unique. Nous voulons la pluralité dans l’uniformité la plus sinistre.
Et gare à celui qui quitte la tribu. Nous sommes dans la tribu. Nous ne voulons pas être dans la cité, nous voulons le village.
Nous ne voulons pas penser, nous voulons acquiescer, dodeliner de la tête, comme par nostalgie de l’ancien temps, lors de ses bavardages stériles de la télévision unique, où quand un homme parlait les autres bougeaient la tête en signe de consentement. La politesse n’est pas un signe de bonne santé démocratique. Pensons à comment vivre ensemble en étant différents, pas en étant semblables. Vivre ensemble dans la consanguinité de la pensée et des gènes est une maladie. Une redoutable maladie. C’est pour tout cela que je ne suis pas Kamel Daoud. Je refuse de l’être. Kamel est un autre destin. Une autre voix. Une autre singularité. D’où tout son intérêt.
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