J’ai invité mon épouse à un concert de musique contre les
violences faites aux femmes. Elle a refusé, zaâma trop
fatiguée pour sortir.La baffe que j’ lui ai balancée ! Au début, quand je m’étais dégoté ce boulot, je m’étais dit au fond de moi «mon p’tit père, t’es verni des dieux !» Eh oui ! Dans mes rêves les plus fous, je n’aurais pas pu imaginer un travail aussi pépère. Facteur à la Présidence ! Partout ailleurs, dans le monde, c’est un job d’enfer, mais pas chez nous. Le pouvoir et le Palais ne communiquant jamais, et ne répondant que «3 fois zigueni par an» aux interpellations, je pensais réellement me la couler douce, profiter d’un bureau d’ordre confortable, de la tranquillité d’un gîte oublié de tous, quelque part dans les combles du château, et récolter au bout, une retraite aux p’tits oignons. C’est ce que je croyais. Et les premières années, effectivement, j’ai vécu cette vie de château. Jusqu’à l’épidémie ! Oui, l’épidémie, mon frère ! Je ne sais quelle mouche perverse et un brin zinzin les a piqués, mais ils écrivent tous et tous les jours au Président. Pour te donner une idée, avant, je pouvais me permettre d’arriver au travail vers les coups de dix heures, de prendre une heure pour me préparer un café, de le déguster pendant une demi-heure et ensuite, vers les coups de treize heures, de poser enfin mes fesses sur mon fauteuil. Pour une sieste bien méritée, évidemment. Eh bien là, tout ça, c’est fini ! 7 heures du mat’ au poste, en poste ! Et même comme ça, en arrivant presque aux aurores, je trouve déjà des sacs de lettres devant mon bureau attendant que je les trie. Mais pourquoi et à quoi est due cette inflation de lettres ? Subitement, tout le monde lui écrit. Et tout aussi subitement, ces lettres sont amplifiées par des campagnes de presse incroyablement résonnantes, à défaut d’être toutes raisonnables. Un brin intelligent, du moins, c’est ce que je croyais, j’ai demandé ma mutation au service «Réception et entrées». Erreur fatale ! Je pensais retrouver un peu de sérénité et de farniente perdus au service «Courrier», je n’ai récolté que migraines et surmenage. Parce qu’autre nouveauté là aussi, en plus de le bombarder de lettres, ils veulent tous le rencontrer. Le toucher. Le palper. L’ausculter, pour certains. Lui tirer la peau, les moustaches pour vérifier que c’est bien lui. Comme s’il s’agissait d’une bête curieuse. Non, moi, je te le dis mon frère, les choses ne sont plus ce qu’elles étaient. Et dans le quartier, ma mère, autrefois bavarde
et un brin fière et orgueilleuse, ne raconte plus sur tous
les toits que son fils est facteur à El-Mouradia.
C’est à peine si elle admet entre ses dents chicotées que
son rejeton fume du thé pour rester éveillé à ce cauchemar qui continue.
H. L. |