Tayeb Louh promet une justice «indépendante». Mais elle l’est
déjà, khouya Tayeb.Indépendante du peuple ! Je suis sûr qu’elle existe ! On ne m’enlèvera pas de la tête qu’au sein du régime, du pouvoir, du Palais, appelez-ça comme vous voudrez, cette fonction existe. C’est même un job à part entière, j’en suis certain. D’accord, ce n’est pas un métier traditionnel, commun, connu et identifiable. Par exemple, boucher, boulanger, artisan-ferronnier, postier ou député. Non ! Le job auquel je pense pose déjà un problème de dénomination. Comment nommer cette personne qui l’exerce ? J’ai cherché longtemps. Puis, j’en suis arrivé à cette seule formule, certes pas très folichonne, pas très esthétique ni pratique en terme de désignation, mais c’est la seule, et nous devrons faire avec jusqu’à la fin de cette chronique : le «Regretteur de Signatures». A la réflexion, je me rends compte qu’en bon macho, j’ai décidé de masculiniser cette profession, alors qu’elle pourrait très bien être exercée par une femme. Mais bon, ne chipatouillons pas trop non plus avec les sexes des anges et restons sur l’essentiel. Je suis sûr que le Palais rémunère en douce quelqu’un dont la seule tâche est de convaincre des signataires de lettres dites «sensibles» de revenir sur leurs signatures, de leur faire regretter leur paraphe, de les amener à dédire leur griffe apposée sur des missives disons… indésirables et malvenues. En clair, quelque part, niché dans l’anonymat de ce métier protégé et caché, il y aurait un mec – ou une nana – qui ne se lèverait le matin que pour aller ensuite, la journée, voire le soir, voire même la nuit susurrer aux oreilles de signataires de lettres osées de revenir sur leur audace, de calmer leurs ardeurs et de se remettre dans le bon sens de la file et de la marche. Attention ! Ne pensez surtout pas que ce job est une planque, un poste béni, une aubaine pour celui à qui il échoit. Il faut une certaine compétence pour devenir «Regretteur de Signatures». Je dirais même plus, une compétence certaine. C’est que généralement, l’Algérienne et l’Algérien, voire plus largement encore l’être humain, tient à sa signature comme à la prunelle de ses yeux. C’est un peu son petit truc perso, son ADN encrée, ce qui le différencie et le distingue de la masse. Ce qui le particularise en ces temps de globalisation et d’anonymat. Et donc, il n’est pas évident d’arriver à convaincre un Algérien de dédire son propre paraphe, de le renier, de le biffer, de l’effacer rageusement, voire piteusement. Pour y arriver, il faut des arguments. Des arguments solides. Je ne sais pas pour les autres Palais de la Planète, mais dans notre Palais à nous, ils ont recruté un bon, un super-bon «Regretteur de Signatures». Le mec, il bosse et il est hyper-efficace. Il faut lui reconnaître au moins ça. T’as une lettre noircie de signatures au départ, disons… comme ça, à vue de nez, une vingtaine ou presque. Et rien qu’en s’en occupant, en prenant en charge cette lettre, le «Regretteur de Signatures» arrive à faire disparaître, à effacer, à déteindre, à dissoudre les signatures les unes après les autres, parfois en paquets. Sans même que l’on entende le couinement de l’encre encore fraîche. Du grand art ! De la belle ouvrage ! Vous voulez savoir qui exerce ce métier dans le Palais ? Attention ! Parce qu’à trop vouloir savoir qui est le «Regretteur de Signatures» vous allez réveiller l’un de ses collègues qui bosse dans le bureau mitoyen et dont le métier est d’effacer. Mais non, pas les signatures. Lui, il efface les mecs comme toi, trop curieux !
Je fume du thé et je reste éveillé, le cauchemar continue.
H. L. |