Mesures d’austérité sans précédent en Algérie. Parce
qu’il la juge trop coûteuse, Abdekka annule purement
et simplement la procédure…… d’extradition de Chakib Khelil ! Les deux hommes sont en bas de chez moi. Les mêmes que les jours précédents. Du moins, je le suppose. Lunettes noires. Costumes noirs. Cheveux noirs pour l’un. Pas de cheveux pour l’autre. Ils sont postés aux grilles béantes qui marquent l’entrée de ma cité. De vieilles grilles rouillées qui ne protègent plus de rien depuis longtemps, mais qui délimitent encore symboliquement la zone de nos barres d’immeubles avec le champ de choux-fleurs voisin. Je remets discrètement en place le rideau de la fenêtre du salon, mon poste d’observation. Mon nid d’aigle qui me sert à repérer les «Contrôleurs». Je ne me rappelle plus précisément quand le Palais a mis en place les brigades des Contrôleurs. En 2014, je crois. Oui, ça me revient ! C’était en décembre de cette année maudite de 2014. Fin décembre plus exactement. Sans prévenir, des patrouilles de deux hommes avaient fait leur apparition aux entrées des domiciles le matin très tôt, et en fin de journée, vers 17 heures. Les binômes vous accostaient dès votre sortie de l’immeuble ou à votre retour chez vous. Au début, les premiers jours de ces contrôles inopinés, je me souviens de la surprise des gens ainsi abordés. Une surprise qui avait d’ailleurs viré à la colère. Et dans certains cas, fort nombreux au cours du premier trimestre 2015, au drame, puisque des morts et des blessés avaient été enregistrés. Des associations de défense des droits de l’Homme s’étaient bien fendues de communiqués de protestation, mais la diffusion de ces communiqués était restée anecdotique, le papier ayant cessé d’être importé officiellement la nuit du 31 décembre 2014. Puis, de morts en enterrements, d’emprisonnements en bannissements après des jugements expéditifs et des condamnations en désobéissance civile et en rébellion à l’ordre nouveau, les gens avaient fini par céder. Ils s’étaient habitués à rester près d’une heure, parfois plus, dans la queue occasionnée par les Contrôleurs. Des députés avaient tenté lors d’une cession historique du Parlement de proposer un texte de loi qui doublerait les brigades ou qui instituerait des quatuors de Contrôleurs à la place des binômes afin d’alléger les séances de fouilles au corps. Mais entre-temps, à l’intersession, l’APN, devenue trop coûteuse, avait été dissoute. Et les députés, privés alors de leur immunité, ont dû, eux aussi, à leur tour se plier aux Contrôles. «On s’habitue à tout, finalement !» me suis-je dit en remontant mon pull de quelques centimètres et en tâtant la boucle de mon ceinturon. L’agrafe était à la bonne encoche. Le trou numéro 5 décrété officiellement la veille, lors du journal télévisé comme celui en cours de validité jusqu’à nouveau décret. J’avais mis un temps fou ce matin tôt à serrer ma ceinture afin de l’ajuster aux recommandations du Maître des Ceintures. Mais j’y étais arrivé, finalement ! Je pouvais maintenant sortir, quitter mon immeuble et me prêter à la fouille. En priant tout de même secrètement pour que les Contrôleurs ne sentent pas dans mon haleine que j’avais, juste auparavant, chez moi, après le petit-déjeuner virtuel, fumé du thé pour tenter de rester éveillé à ce cauchemar qui continuait.
H. L. |