«Un phénomène qui met en danger la paix sociale»


Dr Mahmoud Boudarène. psychiatre
le 11.09.16 | 10h00



- Les kidnappings et les meurtres d’enfants prennent des proportions dangereuses en Algérie.
Comment expliquez-vous la propagation de ce type de crime, nouveau dans notre société ?

Les enlèvements et assassinats d’enfants sont en effet un phénomène
nouveau. En tout cas leur répétition doit interpeller la communauté et
les autorités publiques. Il se passe sans doute quelque chose dans la
société qui n’est pas seulement en relation avec la violence ordinaire.
Il s’agit de quelque chose de très grave qui met en danger la paix sociale.
Nous ne pouvons pas, en effet, nous contenter de retenir l’idée qu’il s’agit
de comportements en relation avec la simple délinquance.Le dernier enfant
à avoir été enlevé et assassiné est ce petit garçon de Oum El Bouaghi.
Il a été, selon ce que rapporte la presse, tué par sa propre tante. Quelle
lecture pouvons-nous faire de cet acte abject ?
Un enfant qui se fait
assassiné par un membre de sa famille. Ce n’est pas un fait banal. L’enquête
apportera sans doute des éléments d’explication et jettera la lumière sur
les motivations qui ont conduit à cet assassinat, mais je peux dire sans
risque de me fourvoyer dans des conjectures que l’appartenance familiale,
que le lien de filiation, n’ont pas suffit dans ce cas à protéger l’enfant. Cela
veut dire que les mécanismes régulateurs et les interdits qui organisent et
fondent les relations à l’intérieur de la communauté familiale ne sont plus
opérants.
Quelque chose de grave s’est produit dans notre société.
Appartenir à la même famille ou au même groupe social ne constitue plus
une garantie de protection. Un cas de figure que l’on observe ou qui n’arrive
que dans les communautés défaites, déconstruites et en proie à une situation
de désordre social, d’anomie. La presse s’est régulièrement interrogée à ce
sujet et a manifesté à juste titre son inquiétude sur la criminalité croissante à
l’intérieur des familles. La société algérienne a changé, je crois qu’il est essentiel
d’en prendre conscience afin d’apporter avec lucidité les solutions appropriées.

- Peut-on connaître les causes qui contribuent à l’émergence de
ces violences à l’égard des enfants ?

La violence ordinaire s’est accrue dans notre société. Une sorte de violence plus spécifique, disons plus orientée, en particulier envers les femmes et les enfants,
est apparue depuis quelques années. Un fait qui n’est pas banal et qui doit être
décodé. C’est ce que je viens de tenter d’expliquer.
Mais si cette criminalité à
l’intérieur des familles ou plus généralement dans la communauté concernent
pus souvent les enfants et les femmes, c’est parce qu’ils en sont les maillons
faibles. Pour des raisons différentes, bien sûr, et qu’il ne me sera pas possible
d’expliquer ici. Il est certain que l’enfant est une proie facile qui est à la merci
du prédateur potentiel. Un enfant ne peut pas se défendre et peut être abusé,
en particulier par le délinquant sexuel qui aura jeté son dévolu sur lui.

Rien de plus aisé quand la victime est dans la ligne de mire de son bourreau.
Les exemples d’enlèvements pour des raisons de pédophilie sont fréquents à
travers le monde. Ils sont le fait d’individus antisociaux qui présentent des
troubles de la personnalité. Des sujets habituellement identifiés comme des
déséquilibrés psychiques qui ne reconnaissent aucune autorité et qui mènent
une existence dans la transgression sociale permanente.
Ce qui ne les exonère
pas de leur responsabilité pénale et sociale. Si cette délinquance s’exprime
aujourd’hui plus souvent dans notre société c’est parce que les remparts
sociaux qui mettaient à l’abri l’enfant ne sont plus. L’enfant comme la femme
sont sacralisés dans notre communauté. De toute évidence, ce n’est plus le cas.
Les interdits, je le soulignais plus haut, qui servaient de digue protectrice sont
tombés facilitant ainsi les comportements de prédation en créant l’opportunité.

- Quelles propositions préconisez-vous pour lutter contre ces crimes ?
Il faut que l’ordre social revienne. Pour cela, il faut appliquer la loi et réprimer
sévèrement ce type de crime. Cela est un lieu commun. Le code pénal a été
amendé, dans ce sens, avec l’ajout de l’article 293 bis. Mais cela ne suffit pas.
Chacun sait que l’ordre social est dans une relation dialectique avec l’ordre
institutionnel.
Cela veut dire que l’ordre doit revenir aussi dans le fonctionnement
des institutions de la République. Cela veut dire aussi que la loi pour qu’elle soit
respectée et opérante doit s’appliquer pour tous de la même façon.Or, la société
assiste, depuis plusieurs années,à des scandales de corruption et de prévarication
des richesses nationales, qui ont concerné des responsables d’un haut niveau,
sans que ceux-ci ne soient inquiétés.
Des crimes économiques qui sont restés
impunis. Cela fait désordre et n’est pas bon pour l’autorité de l’Etat. L’exemplarité
n’est pas un miroir aux alouettes, il est un facteur important, déterminant, pour
assurer la pérennité de l’ordre social, par la présence notamment de modèles de
probité et de droiture.
Force est de constater que l’image que renvoie présentement l’autorité de l’Etat en est loin. Mais il n’y a pas que cela. La concorde civile et la réconciliation nationale ont d’une certaine façon failli et montré des limites dans leur application. Elles ont sans doute laissé dans l’esprit des citoyens, plus à raison
qu’à tort, l’idée (la conviction) de l’impunité des auteurs des actes terroristes.
Nombreux en effet ceux qui ont été absous de leurs crimes pour s’être seulement
repentis.
Bien sûr, si cet épisode de l’histoire récente de notre pays n’a pas encore
livré tous ses secrets, il est évident qu’il participe au désordre social qui s’est
actuellement emparé de notre société. Si je dois résumer ma pensée, je dis qu’il
faut punir sévèrement les auteurs de ces actes mais qu’il est primordial, sinon
fondamental, de restaurer l’image d’une justice qui s’applique de façon impartiale
pour tous.
Le jour où la loi s’appliquera pour les intouchables, ceux qui sont
considérés ou qui se considèrent comme tels, quels qu’ils soient, alors l’autorité
de l’Etat reviendra et l’ordre social reviendra avec. Les interdits s’érigeront à
nouveau dans la conscience sociale, dans l’inconscient de chacun, et les
mécanismes régulateurs sociaux se remettront naturellement en place.


Ahcène Tahraoui