Arrestations, détentions provisoires prolongées et absence de procès

Les libertés et les droits de l’homme malmenés en Algérie
le 10.08.16 | 10h00

Des militants oubliés dans les prisons, des citoyens jugés et condamnés pour délit d’opinion…

Les atteintes aux droits de l’homme se multiplient et se banalisent.
Le tout dans un contexte de restriction des libertés démocratiques.
Une chape de plomb s’abat sur tous ceux qui se risquent à franchir
les imaginaires lignes rouges fixées arbitrairement.
Dans la vallée
du M’zab, théâtre de violences cycliques, 25 personnes et militants
pacifistes, dont l’ancien président du bureau régional de la Ligue
algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH),
Kamel-Eddine Fekhar, croupissent en prison depuis plus d’une année
sans jugement. Ils ont été arrêtés le 9 juillet 2015 et accusés de
lourdes charges allant de l’«incitation à la violence» jusqu’à
l’«atteinte à la sûreté de l’Etat».
En tout, 18 charges pèsent sur eux et
rendent l’instruction longue, prolongeant ainsi leur détention provisoire
indéfiniment. Il faut rappeler qu’à la veille de leur arrestation, ils étaient
désignés par des responsables du gouvernement comme étant des
«fauteurs de troubles à Ghardaïa». Connus pour leur engagement
politique et citoyen depuis des années dans la vallée de M’zab,
les détenus subissent le calvaire carcéral entre les prisons de Ghardaïa
et d’El Ménéa, en attente d’un procès qui tarde à être fixé. Mais depuis,
les arrestations n’ont pas arrêté. D’autres personnes ont également été
placées en détention provisoire.
Ce sont 100 personnes qui ont été arrêtées
suite aux événements qu’a connus la région, au début de l’année 2015,
selon les chiffres fournis par la LADDH. Des défenseurs des droits de
l’homme n’hésitent pas à parler «d’arrestations qui ciblent essentiellement
des militants politiques pour sanctionner une région devenue un îlot de
contestation dans le Sud».
Et au moment où les organisations des droits de
l’homme revendiquaient la tenue d’un procès équitable, l’un des avocats des
détenus a été placé, lui aussi, sous contrôle judiciaire. Très actif sur le dossier
des détenus de Ghardaïa, maître Salah Debouz est accusé d’avoir «introduit
des objets interdits en prison», d’«atteinte aux corps constitués» et de
«diffamation».
Depuis le 13 juillet dernier, il est contraint de se présenter
chaque semaine au commissariat de Ghardaïa. Dans la même région, et depuis
plus d’une année aussi, deux cadres du Rassemblement pour la culture et la
démocratie (RCD) sont sous mandat de dépôt. Il s’agit de l’ex-président de
l’APC de Berriane, Nacereddine Hadjadj, et de Noureddine Kerrouchi.
Le premier est secrétaire national du parti chargé de l’environnement et le
second était tête de liste du parti aux élections législatives de 2012.
Pour le
porte-parole du RCD, Atmane Mazouz, ces détentions sont synonymes
d’«atteintes aux libertés qui prennent des allures inquiétantes ces derniers
temps. Qu’il s’agisse de militants politiques ou de simples citoyens, la machine
judiciaire est souvent instrumentalisée et n’obéit toujours pas aux lois en
vigueur». Le responsable du RCD dénonce «une cabale contre les militants et
un traitement en violation des dispositions de la Constitution» et décrit une
situation «très dangereuse alors que la justice est soumise».
Parmi les signes
de cette dégradation des droits de l’homme, il y a la condamnation à cinq ans
de prison ferme, dimanche passé, de Slimane Bouhafs, à Beni Ourtilane (Sétif)
pour «atteinte aux préceptes de l’islam et propos indécents à l’égard du
Prophète». De l’avis de nombreux juristes, c’est «la liberté de conscience qui
est jugée». Bouhafs est connu pour avoir opté pour la religion chrétienne depuis longtemps, ce qu’il assume publiquement.

Délit de liberté de conscience
L’affaire Bouhafs vient rappeler toute la difficulté d’épouser une autre religion que
celle de l’Etat, alors que la Constitution garantit la liberté de conscience. Depuis
quelques années, de nombreux citoyens sont poursuivis sous le prétexte
fallacieux de «prosélytisme». C’est la croix et la bannière.
Depuis la scandaleuse arrestation de Habiba K. à Tiaret, en 2008, qui avait défrayé la chronique à l’époque poursuivie pour «pratique non autorisée d’un culte non musulman», de nombreux
citoyens sont persécutés et poursuivis devant les tribunaux. La condamnation de
M. Bouhafs vient s’ajouter à celle de Rachid Fodil de M’sila, condamné également
pour «offense au Prophète et atteinte aux préceptes de l’islam».
La liste des atteintes
aux libertés d’opinion n’est pas clause, comme le confirme la condamnation de la
militante Zoulikha Belarbi à 100 000 DA d’amende par le tribunal de Tlemcen pour
un banale photomontage publié sur un réseau social. Dans le sud du pays, des
citoyens qui manifestent pour leurs droits au travail subissent régulièrement un harcèlement policier et judiciaire, pendant qu’en Kabylie, des militants pour
l’autonomie de la région sont interpellés ou convoqués dans les locaux de la police.
Dans la plupart des cas, la répression prend le pas sur la négociation.
Le pouvoir
politique semble avoir définitivement opté pour le bâton. Une croissance dans les
atteintes aux droits les plus élémentaires qui illustre la dégradation inquiétante de
la situation des libertés individuelles et des droits de l’homme. Cette dernière risque
de s’aggraver encore avec le verrouillage du champ politique à travers notamment
la promulgation de textes de lois liberticides.

Hacen Ouali