Jeannette Bougrab.
Mauvais sang ne saurait mentir !
«Bensalah poussé vers la sortie !» Combien de fois vous ai-je dit que les mots ont leur importance ? Qu’on ne peut pas les employer à tort et à travers. Qu’il est primordial de bien choisir les termes. Bensalah poussé vers la sortie ? Ils n’ont pas dû le pousser fort, le gentil Si Abdelkader. J’ai même le sentiment qu’il s’est autopoussé. Qu’il a du moins aidé ceux qui le poussaient. D’ailleurs, je ne les ai pas sentis très fatigués, voire même épuisés ceux qui étaient censés pousser Bensalah vers la sortie. Y a comme ça des poussettes de tout repos. On t’en charge, tu appréhendes la chose, mais finalement tu en sors soulagé, presque étonné que ça se soit aussi facilement passé, limite goguenard ! Faut aussi dire que le profil du monsieur à pousser est particulier. Lui, il n’aime pas trop qu’on tripote son dos, qu’on y mette des pressions ou qu’on lui enfonce les omoplates. Faut respecter ! Y a des gens comme ça, fragiles du dos. Et de toutes les manières, le propos n’est pas vraiment là aujourd’hui, le dos de Bensalah. Non ! Je suis littéralement fasciné par une autre partie d’un autre corps. Le doigt ! Oui ! Ess’bô. Ce doigt magique appartenant à une personne douée de superpouvoirs. Figurez-vous qu’elle existe. Cette personne, juste avec son doigt, l’index peut changer la face du pays, la destinée de plus de 40 millions d’hères. Cette personne dont je ne connais pas l’identité peut d’un geste lent de son Ess’bô, plié et déplié à maintes reprises vers sa poitrine, ordonner à une autre personne de venir illico presto : «Toi ! Oui, toi ! Tu viens ici ! Tu vas occuper tel fauteuil et attendre les prochaines consignes de mon doigt.» Le même instrument donneur d’ordre peut ensuite, dans un mouvement inverse, de l’intérieur vers l’extérieur, dans un va-et-vient rapide, saccadé, partant de l’épaule du monsieur vers le visage de l’autre bonhomme, celui ainsi ciblé lui signifier : «Toi ! Oui, toi ! Tu fais tes cartons ! Tu te casses du bureau ! Tu rentres chez toi. Tu t’assoies devant ton téléphone. Et tu attends que mon doigt forme ton numéro pour de nouveaux ordres, une nouvelle destination, un nouveau bureau, ou le même, mais juste réaménagé, décoré autrement.» Et c’est là où tu te dis quand même ! Ce qu’un simple index peut faire ! L’immense pouvoir de ce petit membre de la famille des doigts de la main. Mais attention, y a bien évidemment doigt et doigt. J’ai essayé pour voir. J’ai agité le mien de doigt dans tous les sens. Je l’ai plié, déplié, l’ai obligé à entrer en transe dans des arabesques folles. Rien ! J’ai juste eu droit à cette réponse cinglante de ma compagne : «Si tu veux un café, pas la peine de me pointer avec ton doigt. Tu te lèves et tu te le sers !» Eh oui ! Forcément ! Y a Ess’bô et Ess’bô ! Je me suis donc levé, je me suis servi mon café et j’ai même fumé du thé pour rester éveillé à ce cauchemar qui continue.
H. L.
|