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zadhand
03/06/2015, 00h01
A LA UNE
02 Juin 2015

La grande équivoque ! (1re partie)


Par Zineddine


Le monde arabo-islamique qui a connu son âge d’or entre le VIIIe et le début du XIVe siècle est devenu stérile, ne produisant plus comme jadis des savants, des philosophes, des penseurs, des innovateurs, des inventeurs. Ceci n’est pas un scoop, car ce constat peut être fait par tout un chacun, de lui-même. Mais au-delà du constat, il faut se poser des questions, et notamment celles-ci : pourquoi ce déclin interminable et ce sous-développement culturel et scientifique si profond ? Pourquoi les mouvements de redressement lancés à la fin du XIXe siècle par quelques illustres réformistes ont-ils échoué ? Pourquoi les occasions historiques de rebondir, telles que la lutte de Libération nationale, l’accession à l’indépendance, ou la fondation d’un Etat moderne tant du point de vue de son organisation que des principes fondamentaux, ainsi que les importantes découvertes de pétrole et de gaz, et les extraordinaires ressources financières qu’elles ont générées ont été ratées ? Pourquoi faisons-nous du surplace, accrochés à nos minables querelles internes, à nos polémiques stériles, à nos faux problèmes, évitant de nous poser les vraies questions ? Et si nous sommes incapables, en l’état actuel de nos moyens matériels, financiers et humains, de résoudre hic et nunc, les problèmes cruciaux que la stagnation a engendrés, prenons au moins conscience de la gravité de la situation, tâchons d’en cerner, avec toute l’objectivité requise, les causes directes de notre arriération, aidons notre société à se libérer de son immobilisme mortifère, et créons en son sein la dynamique indispensable au redressement et à la renaissance, aux plans spirituel, moral, intellectuel, culturel et scientifique. On peut se moderniser et rattraper le monde qui, lui, continue à évoluer sans renier notre identité, notre religion, notre culture. La longue période de l’histoire appelée «l’Âge d’or de la civilisation arabo-islamique » devrait être, pour nous tous, la preuve irréfragable que nous pouvons parvenir à entrer dans la modernité en étant musulmans. Les réussites exemplaires et la renaissance miraculeuse d’autres pays – tels que le Japon et l’Allemagne, qui avaient été réduits à des ruines et à d’immenses cimetières en 1945 – devraient nous y inciter. C’est cette problématique que je souhaite aborder et exposer dans cette modeste contribution.
Le monde islamique : du zénith au nadir
Dès à présent, une remarque s’impose. Le monde arabo-islamique a plongé dans la stagnation et le déclin, alors qu’à la même période, l’Occident émergeait de l’obscurantisme médiéval, se débarrassait de l’emprise de l’Eglise et de ses clergés, et sans renier ni son identité ni sa religion, prenait le chemin du progrès, franchissant successivement l’étape de la Renaissance, puis celle des Lumières, pour parvenir aux «Temps modernes». Par contre, le monde arabo-islamique, comme pris d’un grand doute métaphysique sur sa capacité à préserver son identité et sa religion, décidait, pour retourner aux sources prétextait-on, de se recroqueviller sur lui-même, de se réfugier dans le passé, et de tourner le dos au progrès, cela après avoir connu l’éclat et la splendeur du VIIIe au XIVe siècle. Un grand homme politique français, sans doute frappé par l’extraordinaire expansion de l’Islam, a dit, fort pertinemment à mon sens : «Pas de conquêtes arabes sans le Coran !» Il aurait pu compléter sa phrase et affirmer sans risque de se tromper : «Et pas d’essor de la civilisation arabe sans l’Islam !» En effet, c’est l’Islam qui a libéré les Arabes et bien d’autres peuples également des lourdes chaînes de la Jahiliya et c’est l’Islam qui a mis le nouveau monde araboislamique auquel il a donné naissance en situation de créer de lui-même et par lui-même l’une des plus brillantes civilisations que l’homme ait connues. Du coup, il y a une autre remarque à faire : le monde arabo-islamique, fâché sans raison valable avec le progrès et ayant opté pour le repli sur lui-même, s’est bien évidemment vite dévitalisé. Affaibli, il est devenu une proie facile pour l’Occident. On peut donc dire que le déclin de la civilisation arabo-islamique qui a commencé entre le XIVe et le XVe siècles fut un immense cataclysme dont nous continuons à subir aujourd’hui encore les conséquences désastreuses. Pour expliquer cette catastrophe historique, on a invoqué mille et une raisons. On ne saurait cependant nier ce fait patent : ce sont les forces rétrogrades et obscurantistes, internes au monde musulman, qui sont à son origine. Ne nous défaussons ni sur les Mongoles qui ont déferlé des steppes asiatiques sur Baghdad en 1258 et l’ont ravagée, ni sur les rois catholiques d’Espagne qui, en reprenant Grenade en 1492, ont mené la «Reconquista» jusqu’à son terme, et moins encore sur l’impérialisme européen du XIXe siècle, car lorsque les Britanniques, les Français et les Italiens ont conquis des pays arabes et des pays musulmans, ceux-ci étaient déjà dans un état avancé de dégradation et de déchéance ! Autrement dit, le colonialisme n’est pas la cause première du déclin du monde arabo-islamique ; il en est la conséquence. Mais il est vrai aussi que le colonialisme, contrairement à ce que prétendent ses chantres, a ajouté plus d’arriération et de misère aux peuples colonisés. Pour donner une idée de l’incommensurable retard intellectuel, culturel et scientifique pris par le monde arabo-musulman par rapport à l’Occident, j’invoquerai ci-après, en quelques lignes, les plus grands noms d’«aslaf», aujourd’hui presque tombés dans l’oubli. Je parlerai ensuite de l’essor qu’ont connu en ces temps-là la culture et les arts, les sciences humaines, et la réflexion religieuse, chez les Arabes et le musulmans.
De quelques glorieux savants «aslaf» de l’âge d’or
Les hommes qui ont fait l’âge d’or de la civilisation arabo-islamique étaient nombreux. En tout cas, il est certain qu’il y avait en ces temps-là une élite intellectuelle, une intelligentsia, une pensée philosophique, sociale, culturelle, scientifique, historique et politique, des débats d’idées, une production intellectuelle, des créateurs et des inventeurs. Ces savants provenaient de toutes les régions formant ce monde. Ils étaient originaires du Moyen-Orient, mais aussi d’Asie, du Maghreb, et d’Espagne. On citera pour mémoire ces glorieux savants : Abbas Ibn Firnas (VIIIes) qui s’était intéressé à l’aéronautique (avant même que ce terme n’existât !) ; Hunayn ibn Ishaq (IXes), médecin, auteur de plusieurs ouvrages sur l’œil, illustrés de schémas et de croquis, et qui supervisait, à la demande du khalife, les services de traduction des ouvrages scientifiques grecs (observons que ce savant arabe était chrétien, sans pour autant nous étonner, car nous savons tous que le théoricien et idéologue du baâsisme, en l’occurrence l’ Arabe Michel Aflaq qui a vécu au XXe siècle, était lui aussi chrétien !) ; Al Hassib Al Misri, mathématicien (IXe-Xe s. ) qui a résolu une équation à plusieurs degrés ; Al Jahiz (VIIIe-IXe s.), écrivain, philologue et lexicographe ; Al Kindi (IXe s.), mathématicien, physicien, médecin, astronome, et musicologue ; Al Farabi (IXe-Xe s.), qui a présenté, dans son livre El madina el fadhila, la cité vertueuse, les bases d’une philosophie politique et conçu un système éducatif à plusieurs degrés dispensant, à côté de l’enseignement religieux, l’enseignement des mathématiques, des sciences exactes, de la littérature et des arts, Al Khawarizmi( IXe-Xe s.), le père de l’algèbre, qui a finalisé un algorithme pour la résolution de problèmes mathématiques, et qui était également astronome et géographe ; Rhazès, en arabe Al Ghazi (IXe-Xe s.), philosophe et médecin, il a mis au point une pharmacopée à base de plantes et de produits minéraux ; Abu Al Qassim (Xe), connu en Occident sous le nom d’Abulcassis, père fondateur de la chirurgie moderne, auteur d’une encyclopédie médicale d’une trentaine de volumes, qu’on étudiait en Occident pendant la Renaissance ; Al Mawardi (Xe s.), juriste, philosophe, auteur d’un ouvrage de sociologie politique ; Al Biruni (Xe-XIe s.) qui était à la fois un scientifique et un philosophe ; Ibn Sina, ou Avicenne pour les Occidentaux (Xe-XIe s.), qui fut médecin et philosophe ; Al Bakri (XIe s.), historien et géographe, Al Idrissi (XIe s.), géographe et botaniste ; Ibn Baja (XIe-XIIe s.), appelé en Occident Avempace, était philosophe, médecin, astronome, géomètre, poète et musicien ; Ibn Rochd ou Averroès pour les Occidentaux (XIIe s.), qui a été l’un des plus grands penseurs de la civilisation arabomusulmane et dont l’influence fut grande sur les penseurs de l’Europe chrétienne ; Nacer ed-Dine At-Tusi (XIIe) qui était à la fois mathématicien, physicien, chimiste, astronome et théologien ; Al Djazari (XIIe s.), astronome et ingénieur qui développa la science et les techniques de l’hydraulique ; Ibn Zohr (XIIe s.), appelé Avenzoar en Occident, médecin, parasitologue et zoologue, probablement donc à l’origine de la médecine vétérinaire, Ibn Tofail (XIIe s.), connu en Occident sous le nom latinisé d’Abubacer, était un philosophe rationaliste, auteur du roman philosophique Hayy Ibn Yaqdhan, ou Le vivant fils du vigilant, traduit en plusieurs langues, mathématicien, poète, médecin et a écrit, en collaboration avec Ibn Rochd, un ouvrage scientifique sur les médicaments ; Ibn Al Baytar (XIIIe s.), médecin et botaniste ; Ibn Nafis (XIIIe s.), le premier à avoir mis en évidence le processus de la circulation du sang dans le corps humain, découverte qui a révolutionné la médecine et la chirurgie ; Al Kachi (XIVe), mathématicien qui a posé un théorème qui porte son nom, généralisé celui de Pythagore au triangle rectangle (loi des cosinus) et calculé seiz décimales du nombre π (pi) ; Ibn Khaldoun (XIVe s.), philosophe, historien et sociologue ; Ibn Battuta (XIVes), explorateur-géographe et écrivain dont les livres ont été traduits dans toute l’Europe ; Sinan (XIVe s.) qui a réalisé les plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture religieuse musulmane, déjà magnifiée par les Mosquées de Damas et de Cordoue.
Savants et savoir encyclopédique, îlm et uléma
De la liste ci-dessus dressée et qui est simplement indicative, trois choses apparaissent nettement. La première est que les notions de îlm et de uléma ne couvraient, en ce temps-là, que la théologie et le fiqh. Le concept de îlm intégrait tous les domaines du savoir et des connaissances, et le titre de âlem n’était pas uniquement réservé aux hommes du culte, aux imams, aux muftis, aux fouqaha. Ce terme désignait en vérité, les scientifiques, les philosophes, et tous les savants dont les connaissances étaient encyclopédiques. La seconde remarque est que l’on s’intéressait, avec une grande ouverture d’esprit, aux mathématiques, aux sciences exactes, à l’astronomie, à la médecine, à la pharmacopée, à la botanique, à la zoologie, mais aussi aux sciences sociales, à la philosophie, à la théologie, au droit, aux belles-lettres et aux beaux-arts.
La troisième est que chacun des savants suscités avait sa spécialité ou un «hobby», dirait-on de nos jours, mais la plupart d’entre eux jouissaient d’un savoir étendu et complet, en un mot d’un savoir «encyclopédique», avant même que ce terme ne connaisse au XVIIIe siècle le succès que l’on sait. Il est clair que si le prix Nobel avait existé à cette époque, les savants arabes et musulmans auraient été nombreux à l’obtenir ! En effet, leur apport au savoir universel et leur participation à la promotion des connaissances scientifiques et techniques, ainsi que des sciences humaines, ont été immenses et décisifs, quoi qu’en pensaient et prétendaient certains «orientalistes», pour qui les Arabes n’ont été que des traducteurs et les transmetteurs à l’Europe des savoirs de l’Antiquité grecque. Les travaux, recherches et thèses de beaucoup de savants et philosophes suscités étaient enseignés jusqu’à la fin du XIXe dans des universités prestigieuses comme celle de Paris (La Sorbonne), celle de Bruxelles, et celle de Montpellier… Certaines cités du monde arabo-musulman d’antan pouvaient prétendre au titre prestigieux et envié de capitales culturelles, avec leurs centres d’études et de recherches, leurs bibliothèques, leurs écoles et universités. Tel était incontestablement le cas de Bagdad, de Damas, de Samarkand, de Boukhara, d’Ispahan, de Chiraz, de Cordoue, de Grenade, de Séville, du Caire, de Kairouan, de Marrakech et de Fez.
Les grandes réalisations culturelles et artistiques de l’Âge d’or
S’agissant des arts, c’est de cette glorieuse époque que date l’apparition d’une architecture religieuse et/ou profane typiquement arabo-islamique, et que l’urbanisation connut un développement sans précédent, tant en Orient qu’en Andalousie. L’architecture, a dit un grand écrivain, est «le grand livre de l’humanité exprimant son état de développement, soit comme force soit comme intelligence». De nos jours, il y a hélas des Arabes qui, au nom de l’Islam, n’ont de cesse que de transformer en ruines le précieux patrimoine immobilier qu’ils ont reçu en héritage des «aslaf» ! Parmi les joyaux de l’architecture arabe en Occident, on citera ici le palais de l’Alhambra de Grenade, qui fait toujours la fierté des Espagnols, lesquels ont su le protéger et le conserver dans un parfait état, malgré les vicissitudes de l’histoire. Cela méritait d’être rappelé ici, au moment où, à Bagdad comme à Damas et ailleurs, des Arabes tirent au canon sur les édifices historiques, larguent des bombes sur des monuments, dynamitent des musées, et rasent des vestiges antiques pour effacer toute trace des grandes civilisations disparues. Ceux qui commettent de tels crimes s’en prennent en vérité non seulement à leurs compatriotes et coreligionnaires, mais aussi, au-delà de ceux-ci, à l’humanité tout entière. Même les Khmers rouges de Pol Pot, qui ont sauvagement massacré leurs concitoyens pour des motifs idéologiques, n’ont pas, sauf mauvaise information de ma part, rasé leurs anciens temples ou leurs monuments historiques ! C’est durant cet âge d’or de la civilisation arabo-islamique que se produisit aussi le formidable essor de la sculpture, de la peinture à travers les miniatures et les enluminures, de la calligraphie, des calligrammes ou images figuratives formées à l’aide de lettres de l’alphabet, et d’une iconographie spécifique, reproduisant avec beaucoup de bonheur, des motifs floraux et des dessins géométriques. C’est également en ces temps-là que prit son essor, dans les pays de l’islam chiite, une iconographie figurative reproduisant des corps et des visages humains, sans que le ciel leur tombât sur la tête. En matière de belles-lettres, ces siècles ont vu naître et se développer des œuvres que l’on classe parmi les plus belles de la littérature universelle. On citera ici comme prosateur de renom, Al Jahez (VIIIe-IXes) dont on a déjà parlé plus haut et à qui on attribue quelque 200 ouvrages. Pour ce qui est des poètes, on n’a que l’embarras du choix entre les plus illustres d’entre eux, en l’occurrence Al Farazdaq (VIIe-VIIIes), Abu Nawas (VIIIes), Al Mutanabi (Xes) et Abu Ala al Maari (Xe XIe). Si, pour leur malheur, ils avaient existé à notre époque, la plupart d’entre eux auraient été cloués au pilori et leurs poèmes jetés au feu ! La musique arabo-musulmane savante est née à Bagdad, s’y développa puis passa en Andalousie, où elle prospéra, encouragée et protégée par le Khalifat omeyyade de Cordoue. La musique, c’est l’harmonie, la mélodie, et l’émotion ; elle touche l’homme dans son cœur et dans son âme. La musique est le meilleur indicateur pour évaluer le degré de finesse atteint par une civilisation. Son développement est lié à celui de l’urbanisation. La musique est forcément citadine. On ne connaît pas de musique bédouine savante ! Les premiers grands maîtres de la musique savante arabe sont les suivants : d’abord, Ibrahim al Mawsili (742- 804), protégé du khalife Haroun Er Rachid ; il créa le premier conservatoire de musique du monde arabe et probablement du monde tout court. On le considère comme le père de la «musique classique » arabo-musulmane. Ensuite, son fils, Ishaq al Mawsili (767-850), qui a continué son œuvre en l’améliorant ; il a codifié les règles de composition des morceaux de musique ; il est l’auteur-compositeur de quelque quatre cents morceaux de musique et de chant. Depuis les Mawsili, on sait que la musique est un art majeur, qu’elle se compose et s’écrit. Le troisième maître est Ziryab (789- 857) qui était aussi poète et artiste polyvalent. C’est en tout cas le musicien arabe le plus célèbre. Il s’établit à Cordoue dès 822 où il bénéficia du bienveillant patronage du khalife. Il y créa une école de musique. Il améliora, en lui ajoutant une cinquième corde, l’instrument musical typique dit el oûd, lequel, avec le rebab, une sorte de vielle, et la cithare, sont les instruments de base de la musique savante arabe. Notons que le oûd est l’ancêtre du luth. Rappelons, à toutes fins utiles, que la musique de Ziryab est à l’origine du genre dit flamenco et qu’elle a profondément influencé la musique espagnole traditionnelle, dont quelqu’un a dit que sa spécificité est de susciter chez les mélomanes la tristesse et la joie, tour à tour. Nietzsche a si justement dit : «Sans la musique, la vie est une erreur !»
Droit, philosophie, mystique et théologie pendant l’Âge d’or
C’est durant les premiers siècles de cette période de grande effervescence intellectuelle, qu’apparurent les quatre écoles juridiques que l’on sait : l’école hanéfite, l’école malékite, l’école chaféite et l’école hanbalite, appelées ainsi du nom de leurs fondateurs respectifs. Elles se rattachent toutes au sunnisme. Elles ont les mêmes référents fondamentaux et les mêmes sources. Elles diffèrent quant à leurs méthodologies respectives, leurs règles d’interprétation des textes et des hadiths et par leurs manières de dégager les principes jurisprudentiels. Ces quatre écoles se reconnaissent mutuellement. Elles sont solidement établies et ont chacune sa zone territoriale d’influence. On convient généralement que le madhab hanéfite est le plus libéral et que le madhab hanbalite est le plus rigoriste. Mais avec le temps, hélas, certaines écoles qui étaient quelque peu dynamiques se sont ankylosées et ont cessé d’évoluer. Ibn Taymiyya (XIIIe siècle) qui était théologien et en même temps faqih, était un disciple de l’Ecole hanbalite et l’un de ses fervents propagateurs. C’est hélas de cette école qu’est né le wahhabisme ! C’est dire en effet combien elle est rétrograde. Quelle personne peut penser que l’Islam interdit aux femmes de conduire des automobiles ? Les wahhabites, seulement ! Rappelons pour en terminer avec les écoles juridiques classiques, qu’Abu Hanifa est né en 702, Malek Ibn As en 716, Es-Shaféi en 767 et Abu Hanbal en 780. S’agissant de ce que j’appellerais la pensée religieuse, on sait qu’il y a eu au moins trois mouvements importants, en l’occurrence, le soufisme, l’asharisme et le mutazilisme. Chacun d’eux a eu ses maîtres, ses disciples mais aussi ses adversaires. Dans le soufisme, on dit aussi mystique, deux noms dominent : Al Hallaj (857-922), d’origine persane, et Ibn Arabi, né en 1165, en Andalousie. Al Hallaj professait que la foi est chose intérieure, qu’elle a son siège dans le cœur du croyant, qu’elle est essentielle et primordiale ; les rites, par contre, n’occuperaient à ses yeux qu’une place secondaire. Il prônait l’ascétisme, l’austérité, la retraite spirituelle et une vie d’anachorète, totalement vouée à la contemplation et à la prière. Les ermites bénéficient généralement de l’empathie des masses populaires, mais les autorités s’en méfient surtout quand ils se mettent à prêcher en concurrençant les imams et prédicateurs officiels et à tenir des discours moralisateurs ou dénonciateurs. C’est bien pour cela qu’Al Hallaj a mal terminé sa vie. Un excès de langage qu’il eut l’imprudence de commettre en criant publiquement «Ana al haqq !» lui attira l’hostilité des gardiens de l’orthodoxie sunnite, puis leur implacable inimitié. Malgré les protections dont il se prévalait, Al Hallaj fut condamné à mort et exécuté ; son cadavre fut brûlé. Ibn Arabi, quant à lui, était très respecté ; certains l’appelaient «Al Cheikh al Akbar», et d’autres «Ibn Aflaton» ou fils de Platon. Il professait que l’homme parfait est celui qui possède à la fois le savoir philosophique et l’expérience mystique. C’est par conséquent celui qui sait allier de façon judicieuse la réflexion et l‘analyse, d’une part, et la contemplation et l’adoration, d’autre part. Quoique fortement critiqué par Ibn Taymiyya (XIIIes) qui est, pour une part importante, à l‘origine de l’expansion du salafisme, Ibn Arabi est resté, aux yeux de la majorité des musulmans, l’un des pivots de la pensée métaphysique et du mysticisme musulmans. Ibn Arabi était également juriste et poète. Disons-le clairement, pour éviter tout amalgame, qu’à l’exception de deux d’entre elles, les zaouïas contemporaines ne sont que de pâles copies et de grossières imitations du soufisme. Ce sont des associations cultuelles plus ou moins dignes d’intérêt, mais en aucun cas des associations culturelles ou scientifiques. Certaines d’entre elles sont des lieux où activent des charlatans qui entretiennent les pratiques superstitieuses. Ce sont ces impostures, rappelons-le, que dénonçait Abdelhamid Ben Badis. L’asharisme, du nom de son fondateur Al Ashari (873-935), est une école en tous points conforme à l’orthodoxie selon les uns, mais excessivement conservatrice selon d’autres, car elle récuse le libre arbitre de l’homme et soutient au contraire la thèse de la prédestination. Pour cette école, la foi et la raison sont incompatibles : la vérité est révélée et point n’est besoin de recourir à la logique et à la raison pour la démontrer. On n’a donc pas besoin, concluent-ils, de philosopher pour comprendre le monde ! Ibn Taymiyya rejette, notons-le, l’asharisme, qui serait à ses yeux encore trop imprégné de philosophie et donc plus proche de l’hérésie que de l’orthodoxie, telle qu’il la conçoit lui-même. Observons ici que les philosophes matérialistes du XIXe siècle, comme par exemple l’Allemand Ludwig Feuerbach du courant hégélien, soutenaient eux aussi que la raison était incompatible avec la foi. Ces athées concluaient : on n’a pas besoin de la religion pour comprendre le monde ni pour vivre ! Etrange, n’est-ce pas que deux courants de pensée diamétralement opposés, puisque l’un est religieux et l’autre athée, partant tous les deux de la même prémisse selon laquelle «la raison et la foi sont incompatibles», font des démonstrations quasi parallèles qui aboutissement à s’exclure mutuellement et à se condamner l’une l’autre ! Mais heureusement pour la philosophie et les religions, qu’il existe beaucoup de gens qui pensent que «la raison est divine aussi» ; ce mot est de Lamartine, dont l’empathie pour l’Islam est avérée. Il faut aussi se féliciter de ce que les philosophes
et des savants qui croient en Dieu sont aujourd’hui comme hier nombreux !

Z. S. (A suivre )

zadhand
05/06/2015, 12h04
A LA UNE
03 Juin 2015

La grande équivoque ! (2e partie et fin)


Par Zineddine

Le courant mutazilite, ses heurs et malheurs

Le mutazilisme est l’école de la logique et de la raison. Cette école affirme notamment que le libre arbitre de l’homme n’est pas incompatible ni avec l’omniscience ni avec l’omnipotence de Dieu. Pour cette école philosophique fondée par des musulmans profondément croyants, l’homme est l’auteur de ses actes ; il en est donc seul responsable. Ils le démontrent en recourant au raisonnement logique. Mais ils peuvent invoquer à l’appui de leur démonstration et argumentation philosophiques plusieurs dispositions coraniques qui appellent le croyant à la raison. La notion de aaql et l’expression af la taaqiloun sont en effet très nombreuses dans le Coran, tout comme les phrases qui proclament la responsabilité de l’individu, telle que celle-ci par notamment : «Celui qui a fait un atome de bien, le verra/Celui qui a fait un atome de mal, le verra (S. 99 v. 7 et 8). Le mutazilisme a été, sous le khalife abbasside Al Mamoun et trois de ses successeurs, la doctrine théologique officielle de l’Etat. Rappelons ici les réalisations culturelles et scientifiques d’Al Mamoun, en l’occurrence : Dar el Hikma, la riche bibliothèque y attenante, et l’Observatoire d’astronomie de Bagdad. C’est au XIe siècle qu’Al Ghazali (1058-1111), immense philosophe, théologien et soufi, a écrit Tahafut al falasifa, pour réfuter, de la façon la plus académique et sans recourir à l’insulte et à l’anathème, les idées développées et les thèses soutenues par le courant de pensée mutazilite, mouvement hautement intellectuel, auquel ont appartenu plusieurs savants dont notamment Ibn Sina et les deux Andalous, Ibn Tofail et son disciple et néanmoins ami, Ibn Rochd. C’est du reste ce dernier qui apporta la contradiction à Al Ghazali, dans une œuvre magistrale, intitulée d’une façon géniale : Tahafut at-Tahafut traduit en français par «L’effondrement de l’effondrement». Indiquons ici qu’Ibn Rochd, symbole et modèle de l’intellectuel arabo-musulman, fut persécuté par les gardiens almohades du dogme et les fouqaha du malékisme qui se sont autoproclamés détenteurs exclusifs de la Vérité. Ibn Rochd fut, à leur instigation, expulsé d’Andalousie et mourut en exil à Marrakech. Selon Ibn Arabi, il a été enterré en Andalousie, pays où il est né. Rappelons aussi qu’Al Ghazali critiquait la stérilité de la scolastique et la morne sècheresse de la casuistique des fouqaha de l’école malékite, dont les disciples d’aujourd’hui ont une tendance pavlovienne — si j’ose dire — à suspecter de bid’aa et à traiter d’hérésie tout effort intellectuel qui sort des sentiers battus qu’ils ont tracés. Ils prétendent pratiquer l’ijtihad alors qu’ils ne font en vérité que du taqlid, c’est-à-dire de l’imitation aveugle, et la répétition ad vitam æternam de doctrines et de jurisprudences déconnectées des réalités sociales.
Du malékisme en Algérie : exemples concrets de dérives intégristes
Je citerais pour illustrer le conservatisme dans lequel se sont enfoncés les fouqaha de l’école malékite le Mukhtassar de Khalil, une sorte de codification ou de code. Il est l’œuvre d’un imam et faqih égyptien du XIVe siècle, vénéré comme un «saint» en Algérie au point où on l’appelle encore aujourd’hui Sidi Khalil. Il était sunnite et appartenait au madhab malékite. On peut lire dans l’article 1385 de son code, qu’il faut, entre autres conditions pour devenir juge, être de sexe masculin. Le texte de Sidi Khalil, livre de chevet de tout étudiant en droit musulman, a été réédité en 2011 par notre Haut-Conseil islamique. Il est évident que la disposition de l’article 1385 de ce code très ancien est caduque. Tout le monde sait en effet que le corps de la magistrature algérienne compte actuellement entre 25 à 30% de femmes ! Ce texte est, me semble-t-il, l’exemple type du texte législatif ou jurisprudentiel, qui tourne le dos à la réalité et que la société qu’il est supposé régir a décidé de laisser «en rade» en passant outre ses prescriptions. Ce «code» a donc un besoin pressant de toilettage, sinon de réécriture avec des mises à jour, des bas de page contenant des notes interprétatives ou critiques… Pour en finir avec Ibn Taymiyya que j’ai déjà cité et dont les thèses jouiraient d’une grande popularité en Algérie, notons que ce faqih a récusé et combattu tout le monde : l’asharisme, le soufisme, le mutazilisme, Ibn Arabi et Al Ghazali… A ses yeux, tous sont dans l’erreur et pas loin d’être des hérétiques, sauf lui, bien entendu ! Sa postérité est assurée par une multitude de prédicateurs, dont le célèbre Cheikh Al Albani mort en 1999, que Dieu ait son âme. Les cassettes audio de ce prédicateur circuleraient partout ; il continuerait, croit-on savoir, à exercer sur ses auditeurs une véritable fascination hypnotique. Mais dans leur fond, ses prêches et fatwas sont des modèles de littéralisme obtus et de rigorisme étroit. Un exemple de cela, une fatwa qu’on trouve sur le web par laquelle il recommande à la femme musulmane de se couvrir de la tête aux pieds, afin d’éviter chez l’homme, je cite : «l’excitation des désirs charnels», «la tentation», «l’incitation à la perversion». Trop, c’est trop : il y a en effet dans ces expressions des signes évidents de misogynie, de sexisme, mais aussi de frustration et des fantasmes. Le plus désolant est que cet homme ait osé, pour les besoins de sa démonstration, parler des femmes du Prophète (QSSSL). Quelle outrecuidance ! Cheikh Al Albani — qu’Allah lui pardonne — aurait-il supporté que quelqu’un, fut-il le plus distingué des imams prédicateurs, utilisât les mêmes mots que ci-dessus pour justifier les raisons pour lesquelles son épouse, ses filles ou ses sœurs se couvrent de la tête aux pieds ? Ces genres de fatwas sexistes peuvent expliquer qu’une haute autorité universitaire ait pu récemment déclarer qu’elle s’en était remise, pour juger du degré de pudeur ou d’impudeur des jupes des femmes algériennes, aux agents de sécurité des établissements universitaires. L’un des agents de sécurité de l’université d’Alger, agissant, dit-il, en exécution des instructions du rectorat, a gravement humilié une jeune dame universitaire qui était accompagnée, il faut le souligner, de son époux. Sous prétexte que les chastes yeux de cet employé subalterne ne sauraient voir de jupe courte, l’accès à l’administration a été refusé à cette dame honorable. Pis encore, l’agent en question a intimé à cette dame qui sera peut-être bientôt avocate d’aller se rhabiller. Même le FIS, quand il était aux affaires, ne s’est pas permis, que je sache, de telles excentricités, lui qui cependant espérait nous faire porter, à nous les hommes, des «tenues islamiques» et avait instauré dans les APC qu’il tenait deux types de guichets, en fonction du sexe des citoyens et administrés ! Il s’en est fallu de peu qu’il n’instaurât comme dans les pays qui pratiquent l’apartheid entre les Blancs et les Noirs des autobus réservés aux femmes et d’autres pour les hommes… Mais pour en revenir à l’acte choquant commis par ce désormais célèbre agent de sécurité de l’université d’Alger, rappelons que cet acte, qu’il ait été commis sur instruction de son chef ou pas nous importe peu, est un méprisable double affront fait à une femme de niveau universitaire et à son mari qui l’accompagnait ! On aura décidément tout vu dans ce pays, car tout, hélas, s’est inversé dans nos malheureux cerveaux d’Algériens. Les femmes agressées et humiliées sont considérées comme coupables d’outrage à la pudeur, voire d’attentat aux mœurs, et ceux qui les agressent, les frappent et les humilient passent pour des justiciers et les gardiens de la vertu ! Ne doit-on pas se poser la question suivante : n’est-ce pas les fatwas d’Al Albani et de ses semblables, qui, revenant comme des antiennes dans les vidéos, les prêches du vendredi et les fatwas des médias, ont transformé nos adolescents en animaux en rut, puisqu’on a pu récemment voir sur le Net des jeunes sauvageons agresser publiquement de jeunes femmes et déshabiller l’une d’elles dans une rue de la capitale, en plein jour, devant des badauds amorphes. De plus, puis qu’on semble faire de l’habillement des femmes un abcès de fixation dans les débats religieux, les prêches du vendredi et les fatwas cathodiques, qu’on nous explique pourquoi les Algériennes qui ne portaient ni hidjab, ni khimar, ni voile dit «islamique», il y a vingt-cinq à trente ans, n’étaient pas agressées dans la rue par des obsédés sexuels ? Car n’en déplaise aux «prêcheurs» en eau trouble, la sécurité régnait, et les attentats aux bonnes mœurs ainsi que les outrages publics à la pudeur étaient rarissimes et quand il s’en produisait, les auteurs et complices étaient sévèrement punis. Personne n’avait l’audace ni de justifier leur comportement de délinquants ni de leur reconnaître la moindre circonstance atténuante. J’ai lu aussi sur internet, pour m’informer sur ce qui se trame dans «l’underground» de notre société, le «verbatim» d’une autre consultation donnée par le cheikh Al Albani à un croyant pris de doute à propos de la licéité des violences commises sous prétexte de djihad. Le Cheikh a beaucoup louvoyé et en fin de compte esquivé le fond du problème. Je n’ai pas lu en effet une seule fois dans cet entretien un seul mot à propos de la différence fondamentale qui existe entre le djihad et la fitna – plus dévastatrice que la guerre, est-il dit dans le Coran, au moins à deux reprises —, ni une seule mise en garde contre les assassinats que Dieu punit avec la plus extrême sévérité (S 3-v 93), ni contre les attentatssuicides, sachant que le suicide est formellement condamné par Dieu, ni contre les autres atrocités et carnages qui se commettent, sous prétexte de djihad. La seule chose que ce cheikh voulait faire passer à travers sa fetwa-entretien, c’était, me semble-t-il, ce message : le djihad doit être collectif, organisé, et dirigé par un chef unique, qu’on le nomme émir ou khalife ! On comprendra qu’il y ait encore beaucoup de gens qui préfèrent être musulmans avec Al Afghani, Abdou, Ben Badis et leurs illustres prédécesseurs les savants de l’Âge d’or et du courant mutazilite, qu’avec Ibn Taymiya ou Al Albani, ou les prédicateurs de la mouvance wahabbite ou avec les autres prétendus rigoristes qui ne sont, en vérité, que des intégristes.
De quelques réformateurs et de leurs idées
C’est tardivement, vers la fin du XIXe siècle, que s’est amorcé dans deux à trois pays du monde arabo-islamique un mouvement dédié à la renaissance de ce monde. Formé à ses débuts d’une poignée d’intellectuels, ce mouvement, issu spontanément de ce que l’on appelle aujourd’hui la société civile, était libre de toute tutelle politique ou administrative. Il avait pour leader éclairé Djamel Eddine Al Afghani (1838-1897), originaire, comme son nom l’indique, d’Afghanistan alors sous occupation britannique et aujourd’hui malheureusement sous la terreur des Talibans. Al Afghani fut enseignant à Istanbul qu’il quitta rapidement suite aux pressions exercées contre lui par les religieux turcs, connus pour aimer coiffer de gros turbans, puis au Caire. L’Égyptien Mohamed Abdou (1848-1905) était son plus proche collaborateur. Tous les deux se reconnaissaient dans les idées du mouvement mutazilite. Ensemble, ils formèrent des cercles de formation où les gens venaient débattre de questions religieuses, philosophiques, scientifiques, culturelles ou politiques, et s’instruire. Ayant fait l’objet de pressions de la part des occupants britanniques aux yeux desquels ils étaient suspects et des religieux égyptiens conservateurs, ils quittèrent Le Caire pour Paris. Ils y fondèrent en 1884 la revue El ‘Orwa al Wothqa qu’on traduit par Le lien indissoluble, et qui leur permettait, en bons communicateurs, de diffuser leurs thèses et leurs messages en direction des intellectuels arabes du Machreq et du Maghreb (Abdou a visité l’Algérie), avec pour objectif d’atteindre à travers eux les masses populaires. Pour ces deux grands intellectuels musulmans, la renaissance du monde arabo-islamique et sa modernisation passent nécessairement par : l’affirmation du rôle de la raison comme guide de la foi, une large ouverture aux sciences modernes, la relance de l’ijtihad, la lutte contre la superstition, une réforme de la langue arabe, la réforme de l’ école, la réforme de l’Etat, l’adoption d’un régime parlementaire, possibilité ouverte par le principe coranique de la choura, la réforme de la justice, la promotion de la femme.
Ils appelaient également à l’unité de l’Oumma et prônaient sinon l’unité entre le sunnisme et le chiisme, du moins une sorte d’œcuménisme entre ces deux branches de l’islam, par l’organisation d’échanges et de consultations, la pratique du dialogue, l’instauration de relations sereines et pacifiées. Ils étaient bien évidemment hostiles à la présence étrangère dans leurs pays respectifs et revendiquaient le départ des occupants. Al Afghani, informé des médisances sur l’islam proférées par Ernest Renan, lors d’un cours donné au Collège de France, lui répliqua en lui rappelant dans un long article publié dans Le Journal des Débats, ce que fut, aux plans intellectuel, scientifique et culturel l’Âge d’or du monde arabo-islamique. Ernest Renan avait dit entre autres inepties : «L'islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile ; c'est l'épouvantable simplicité de l'esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle…» Apparemment, E. Renan était mal informé sur l’apport des savants musulmans des siècles précédents à la science universelle. Al Afghani est mort à Istanbul et y est enterré. Mohamed Abdou, de retour dans son pays en 1884, devint cadi, puis mufti d’Égypte. Son influence fut importante sur l’évolution de l’Égypte. On doit noter ici qu’il était, en tant qu’homme de religion, hostile à la polygamie et qu’il prit une fetwa déclarant licite les dépôts d’argent effectués auprès des caisses d’épargne qui rémunèrent les dépôts. On sait qu’il aimait dire : l’islam est venu pour libérer la raison, non pour la rejeter ou l’entraver ! En Algérie, le chef de file du courant réformiste a été, sans contestation aucune, Abdelhamid Ben Badis, né en 1889 à Constantine et mort prématurément, à l’âge de 51 ans, dans la même ville. Il a créé plusieurs écoles à travers le territoire national ; on y enseignait, à côté de la religion, la littérature, l’histoire et la géographie. Il recommandait la scolarisation des filles. Il a permis la mixité scolaire. Il a lutté contre le maraboutisme, forme dégradée du soufisme contre la superstition et de manière générale contre le conservatisme et son alter ego, l’obscurantisme. Il a édité au moins quatre journaux dont Ech-Chihab et El Baçair, et créé pour ce faire une imprimerie et une maison d’édition, sans solliciter aucune subvention publique. Il a fondé l’Association des oulémas en 1931, et créé le Congrès musulman algérien en 1936. Il a aussi favorisé la création d’associations culturelles, le scoutisme et participé, si mes renseignements sont exacts, à la formation d’un club de football, le MOC. De nos jours, il semble qu’on insiste plus sur son nationalisme que sur les réformes importantes qu’il préconisait. Cette lourde insistance sur son nationalisme dont au demeurant personne n’a vraiment jamais douté, n’était-elle pas une façon de minimiser son réformisme qui dérangeait et dérange toujours les conservateurs et tous ceux qui appartiennent au courant intégriste et obscurantiste ? C’est plus que probable ! On répète à l’envi sa fameuse phrase, «L’Algérie est mon pays, l’arabe ma langue et l’islam ma religion » , prononcée dans un contexte historique précis, et par laquelle il mettait en garde contre la politique de la puissance coloniale qui «divise pour régner» et n’assimile que pour acculturer. Mais on passe sous silence son attachement à son «amazighité», lui qui tenait à ce qu’on l’appelât aussi Es-Sanhadji. On oublie souvent (intentionnellement ?) de citer cette profession de foi qu’il a écrite dans le mensuel Ech Chihab de mai 1931, où il affirmait : «L’islam a libéré l’intelligence de toutes les croyances fondées sur l’autorité. Il lui a rendu sa complète souveraineté dans laquelle elle doit tout régler par son jugement et sa sagesse… En cas de conflit entre la Raison et la Tradition, c’est à la Raison qu’il appartient de décider.» On croirait lire Mohamed Abdou, Al Afghani et les philosophes mutazilites de l’Âge d’or de la civilisation arabo-islamique ! Et on comprend que cette profession de foi ait déplu et déplaise encore à tous ceux qui en Algérie sont attirés par le wahabbisme. On dit, du reste, que certains obscurantistes se sont bien gaussés des péripéties arrivées le jour de l’inauguration, à Constantine, de l’année de la culture arabe, à la statue de Ben Badis, à côté de laquelle de jeunes inconscients se photographiaient dans des poses ridicules. La statue a été rapidement déboulonnée et c’est tant mieux ! L’illustre Cheikh méritait un meilleur hommage que cette statue de très mauvais goût. A sa mort, ses plus proches compagnons ont repris le flambeau de la Renaissance. Mais l’histoire s’est accélérée en mai 1945 et repartit de plus belle le 1er Novembre 1954. Puis il y a eu la proclamation de l’Indépendance, suivie de la mise sur pied d’un Etat. Il s’ensuivit des crises politiques, des divisions idéologiques, des violences graves. En ces années-là, les évènements se bousculaient et les priorités changeaient vite et souvent. En conséquence, la renaissance et les réformes, au sens donné à ces deux concepts par Al Afghani, Abdou, Benbadis et ses fidèles disciples, étaient chaque fois renvoyées sine die.
Conclusion
Aujourd’hui, compte tenu des nombreuses et graves dérives constatées, il y a nécessité urgente de relancer dans ce pays le processus des réformes de fond et d’’insuffler à la société algérienne la dynamique du progrès. Cette relance doit partir de l’école et de la mosquée. L’école doit produire des «têtes bien faites». La mosquée, lieu du culte par définition, doit redevenir un foyer de savoir, de culture, de civilisation, de tolérance ; on doit éviter qu’elle ne soit transformée en tribune politique. Cela n’est pas sa vocation.


Z. S.

harroudiroi
05/06/2015, 12h34
Une vision réaliste pour certains, alors que pour d'autres toujours en rut, une ou des fatwas guerrières seraient les bienvenues ....


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