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Voir la version complète : Ici mieux que là-bas By Arezki Metref



zadhand
26/10/2014, 04h33
Chronique du jour : 26/10/2014

Balade dans le Mentir/vrai(31)
Dans les Brigades internationales



Par Arezki Metref
[email protected]
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/10/26/arezkimetref.jpgD’après les documents trouvés dans la malle, et interprétés par Tessa, Amar serait né en 1908. C’est bien plus tard qu’elle comprendra ce que signifiait le mot «présumé», accolé à son année de naissance. Amar n’avait pas été inscrit à l’état civil sitôt né, mais quelques années plus tard. Ces documents comportaient une claire indication de son village d’origine : Taksa. Ce hameau perché sur un piton du Djurdjura – encore le hasard borgésien —, ne m’était pas inconnu. C’était le village natal de mon meilleur ami Omar. Je connaissais ce dernier quasiment depuis l’enfance. Je fréquentais sa famille et lui, la mienne. Peut-être que, ce qui nous a soudé, une fois devenus adultes, c’est l’intérêt porté à nos arbres généalogiques respectifs. Cet intérêt a fait naître une curiosité mutuelle pour nos mythologies familiales. Je savais le roman de ses origines. Il savait le récit des miennes. La survenue d’Omar dans cette parenthèse se justifiera après coup.
Revenons à Amar, le père de Tessa. Il fréquenta l’école du village puis le collège à Beni Yenni. En 1928, recalé à l’examen d’entrée à l’Ecole normale indigène, il rejoignit son père immigré à Paris.
Tout cela était explicitement rédigé dans une tentative d’autobiographie trouvée dans ses affaires. La même année, son père rentra en Algérie. Amar avait partagé avec lui un garni durant quelques mois. A vrai dire, il était plutôt soulagé du retour paternel. Il se sentait ainsi plus libre d’envisager sa nouvelle vie parisienne. Il put, en dehors de son travail de gratte-papier dans les bureaux de Renault Boulogne-Billancourt, reprendre des cours du soir, ce à quoi son père se serait opposé.
A la rentrée de 1935, il fut admis à un cours de philosophie à la Sorbonne qu’il suivit avec avidité, moins pour des motifs de carrière que par goût du savoir. Il le dit clairement dans son journal : «J’aime la philosophie.» Collégien, il dévorait les classiques grecs et latins, et les principaux philosophes européens et arabes du dernier millénaire. Dans son travail, il fut heureux d’être «recruté» — dans le texte — par le délégué de la CGT qui, extra-muros, le conduisit vers une cellule du PCF. Lorsqu’en 1936, après le coup d’Etat de Franco en Espagne, il rejoignit les Brigades internationales, il était déjà très mûr politiquement. Des pages entières de son journal expliquent ses motivations et la situation de l’époque. Puis, curieusement, ses écrits restèrent muets pendant plusieurs mois. Tessa supposa qu’il avait été soit dans l’incapacité physique de tenir son journal, à cause d’une blessure notamment, soit qu’il avait été victime de cette guerre dans la guerre qui opposait le Kominterm au POUM, soit encore que, trop pris par l’action de terrain, il n’avait pu trouver le temps d’écrire. Bien qu’il parle très peu de ses compagnons de lutte, de leurs actions en opérations, et encore moins de leurs dissensions, il évoque explicitement certains camarades illustres : «Aujourd’hui, j’ai rencontré un compatriote algérien, Maurice Laban, un communiste. Il m’a dit qu’il y avait dans les rangs républicains d’autres Algériens.»
En revanche, des pages entières non datées indiquent comment il prenait des cours d’espagnol à la fois pour comprendre ce peuple qui se battait contre le fascisme, et pour pouvoir lire dans le texte Don Quichotte de Cervantès. C’est en s’intéressant à ce dernier qu’il découvrit un écrivain argentin du nom de Borges sur lequel il rédigea un essai en espagnol resté au stade de manuscrit, intitulé : Las huellas de la oralidad en la literatura de Borges. Ce que l’on pourrait traduire par : les traces de l’oralité dans la littérature de Borges. Conséquence, Tessa dut elle-même apprendre l’espagnol pour mener à bien sa quête.
Son père établissait un rapport somme toute assez cohérent, du moins du point de vue littéraire, entre le combat des Républicains contre le fascisme et celui de Don Quichotte contre les moulins à vent. Evidemment, ce rapport était perçu sous l’angle philosophique, loin de toute allusion péjorative comme l’énoncé aurait pu l’induire. Il mettait également en corrélation la fastueuse El Andalus, lieu de passage de la tradition grecque à l’Occident médiéval, et la cosmogonie du savoir de Borges. Dans ses affaires Tessa découvrit d’ailleurs un exemplaire de Fictions de l’auteur argentin, dans le texte original, criblé de notes. Rien n’indiquait si son père le possédait déjà du temps de la guerre civile en Espagne. Il parut cependant peu probable à Tessa que l’exemplaire en question ait été en la possession d’Amar avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.
La passion d’Amar pour Borges était donc indiscutable. Je compris alors pourquoi Tessa me dit que, cherchant un père, elle en avait trouvé deux, celui-ci et Borges. Les années qui suivirent cette rencontre furent pour Tessa celles de la découverte de tout ce qui appartenait à l’univers de son père. Elle apprit à lire Cervantès dans le texte, acquit de solides connaissances sur le monde berbère grâce à des cours d’anthropologie, devint incollable sur la guerre civile espagnole, et bien sûr sur Borges. En dépit de toutes ses recherches, elle ne comprit jamais comment un communiste orthodoxe comme son père avait pu déjouer la police de la pensée pour s’enticher d’un écrivain plutôt conservateur. Ni pourquoi, dans sa foisonnante littérature personnelle, son père n’écrivit pas un seul mot sur la Seconde Guerre mondiale à laquelle il avait pourtant participé. Elle sut seulement qu’il avait été mobilisé, s’était battu, qu’il avait obtenu la croix de guerre, et une médaille militaire qui traînait, oubliée parmi les vestiges d’une vie réduite à quelques objets. Il arrivait à Tessa, me confia-t-elle, en contemplant ce bout de métal épinglé à un morceau de tissu, de se demander de quelles souffrances et de quelles douleurs Amar l’avait payé.
Ce matin de 1986, lorsque j’avais en main ce livre de Borges, dans un avion en partance pour Lyon, et qu’une hôtesse de l’air en remarqua la couverture, j’ignorais encore que cette situation devait me prédestiner à être légataire d’une histoire désormais orpheline.
A. M.
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NB: je ne sais s'il est au bon endroit sinon svp déplacez le.Merci

zadhand
03/11/2014, 01h18
Chronique du jour : 02/11/2014

Balade dans le Mentir/vrai(32)
Fin de l'histoire inachvée...

Par Arezki Metref
[email protected] ([email protected])
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/11/02/arezkimetref.jpgC’est peut-être encore Borges qui soutenait quelque part qu’une nouvelle histoire n’était rien moins que la même histoire racontée autrement. Je perdis de vue Tessa mais je me retrouvai avec son héritage de tourments sur les bras. Il me parut inconcevable que cette histoire s’effilochât. Je passai un temps incommensurable à imaginer le moyen de la continuer. Il était hors de question que je la laisse s’enterrer dans l’oubli et l’indifférence.
Transgressant la promesse faite à Tessa de ne plus jamais chercher à la revoir après notre dernière rencontre, je la rappelai quelques années plus tard. Excitant mon agacement, un serveur me répondait immanquablement : «Ce numéro de téléphone n’est pas attribué.»
Entretemps, nos propres démons sont entrés en action et le pays sombra dans la violence et le meurtre politique comme jadis l’Espagne d’Amar. Cette nouvelle situation, au lieu de m’éloigner du destin d’Amar – et sans doute incidemment mais davantage de celui de Tessa –, m’en rapprocha.
Par une intuition finalement féconde, je repris contact avec mon ami Omar de Teksa. Il avait pris une retraite anticipée de l’université où il enseignait l’anthropologie à Alger, pour retourner à Teksa garder les moutons. Je pris coutume de lui rendre régulièrement visite. Il mettait à ma disposition une partie de la vieille maison ancestrale. Depuis une petite ouverture, à peine plus grande qu’une meurtrière, creusée dans la pierre de taille du mur de la maison, j’avais une vue sur le mont appelé La Main du Juif. La première fois que je surpris Omar parlant à son troupeau, je m’en amusai :
- Dans quelle langue vont-ils te répondre ?
Il me rétorqua le plus sérieusement du monde :
- Je ne sais pas, mais en tout cas je suis persuadé qu’ils me comprennent mieux que mes anciens étudiants.
Sans tarder, j’exposai à Omar le motif de ma reprise de contact. Un soir, je lui racontai dans le détail ma première rencontre avec Tessa à l’aéroport d’Alger, et les conséquences qui s’ensuivirent. Je lui parlai de Borges, des rendez-vous au Select, de la malle, des documents que Tessa y trouva, d’Amar et de sa naissance à Teksa. Omar comprit très vite que la mention de Teksa, le village où nous nous trouvions, dans cette histoire, était le véritable motif de ma présence. Pour la partager, il connaissait l’intensité de ma quête lorsque celle-ci me saisissait. Il m’écouta longuement ce soir-là et il me dit :
- Il est 2 heures du matin. Il est tard, demain nous en reparlerons.
Nous étions dans la cour cimentée de la vieille maison, assis autour d’une meïda, sous les frondaisons opulentes d’un figuier lourd de ses fruits. Le ciel était limpide et sa clarté trompeuse donnait l’illusion de se trouver en pleine aube d’automne. Je ne sais pas pourquoi mais une évidence pressante me traversa l’esprit.
Depuis toujours, quelles que soient les circonstances historiques, les gens de Teksa – Amar, son père et toute la lignée de leurs aïeux – avaient vu ce même ciel traversé de filaments rosâtres annonçant le jour, et cette main plantée dans la montagne comme l’œuvre monumentale d’un architecte de l’invisible.
Le lendemain, je retrouvai Omar autour de la même meïda sur laquelle fumait un café fort dans une cafetière en fonte, et un plat de beignets chauds et huileux.
Il avait en main ce registre que je lui avais toujours vu, un volumineux dossier du type de ceux que l’on trouve dans les archives de l’état civil. Ce dossier contenait toutes les infos glanées sur sa recherche généalogique. Il détenait, évidemment, toutes celles concernant Amar, le père de Tessa.
Dans ce village de Teksa où l’arbre généalogique avait été tressé par trois familles, chacun possédait un lien de parenté avec les autres. Le jeu des alliances endogamiques avait dessiné une famille aux liens plus ou moins étroits.
Omar avait un lien de parenté avec Amar, c’était indéniable. Comme par passion, il était devenu un limier généalogiste, il m’expliqua avec une précision mathématique son cousinage avec Amar. Bien entendu, je me perdis un peu dans l’entrelacs de liens, la multiplicité des patronymes, la récurrence des mêmes prénoms jouant à saute-moutons avec les générations. Le fait est que je localisai, pour le perfectionnement de l’histoire, le lieu d’où était parti Amar avant de vivre ce qui ressemblait à une épopée. Mon seul regret était de ne pas pouvoir en faire part à Tessa, dont j’avais déjà perdu la trace depuis un bon moment.
Omar nota dans son grimoire l’existence d’un cousin de son père, plus ou moins éloigné, qui, contrairement à la plupart des gens du village, de sa génération, avait pu achever sa scolarité à Teksa avant d’accéder au collège de Beni Yenni, puis à l’Ecole Normale de Bouzaréah à Alger. Pour des raisons inconnues, il abandonna ses études à l’Ecole Normale, et dut rejoindre son père émigré à Paris.
Le registre d’Omar précise qu’Amar était l’unique fils et le benjamin d’une famille qui comptait neuf filles. Pour des raisons tout aussi obscures, son père rentra définitivement de France quelques mois après l’arrivée de son fils à Paris. Puis, la trace d’Amar se perdit. Les gens de Teksa émigrés à Paris – qui par le jeu complexe des alliances avaient nécessairement des liens avec Amar – l’avaient eux aussi perdu de vue dès qu’il avait quitté son emploi à Renault Billancourt qui recrutait beaucoup dans la communauté.
Tout ce qu’Omar m’apprit le concernant provenait, comme il me le précisera, de rumeurs et de spéculations. Omar lui-même dut se baser sur très peu de faits avérés pour tracer un canevas de l’histoire de la perdition d’Amar. Au village, comme le veut la tradition, tout émigré ne donnant plus signe de vie était considéré comme un «amjah», un homme en perdition.
C’est donc ainsi qu’Amar entra dans l’histoire du village. Omar ne put m’expliquer d’où provenait cette rumeur selon laquelle Amar aurait combattu contre le franquisme au sein des brigades internationales. Je fus heureux de lui confirmer la chose et de compléter le parcours d’Amar avec des informations issues du journal retrouvé par Tessa. L’histoire se terminait ainsi, me laissant un goût d’inachevé. Mais a-t-elle encore un sens puisque je ne peux plus la transmettre à Tessa ? Cependant au-delà de Tessa, il me semble difficile, voire incongru, de la conclure sans la raccrocher à Borges qui nous a, Tessa et moi, un temps réunis.
A. M.

P.S. : cette chronique coïncide avec les 10 ans d’Ici mieux que là-bas. Début novembre 2004 démarrait ce propos hebdomadaire qui a sinué sans jamais perdre de vue, je l’espère, un but : curiosité et plaisir. C’est l’occasion parmi d’autres à venir, je le souhaite, d’adresser mes remerciements à ceux qui ont la patience de lire ces lignes.

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zadhand
09/11/2014, 00h27
Chronique du jour : 09/11/2014

Balade dans le Mentir/vrai(33)
Requiem pour Sandra


Par Arezki Metref
[email protected]
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/11/09/arezkimetref.jpgJe ne sais pas si Sandra m’écoutait réellement, lorsque j’ai senti à nouveau le besoin de lui raconter comment j’en suis arrivé à être addict de Mozart. Elle connaissait pourtant l’histoire à fond. Thèmes et variations. Amusée et parfois juste ce qu’il faut irritée, elle me faisait remarquer, au hasard, la subtilité ayant voleté d'une intention à l'autre, le détail qui modifiait le discours selon l'interprétation. Mon récit prenait des allures d'anagrammes, gardant toutes les séquences mais en ordre dispersé. C’était toujours la même histoire qui ne se ressemblait jamais.
Nous avions dormi vraisemblablement dans un camping bon marché au bord du Danube, à la périphérie de Vienne, que nous avions rallié en métro, pris un petit-déjeuner succulent dans une des pâtisseries du centre puis nous nous dirigeâmes, presque anxieux pour ma part, compatissante pour la sienne, vers le numéro 5 de la Domgasse, le seul des nombreux domiciles de Mozart qui ait survécu à la transfiguration de la capitale autrichienne depuis plus de deux siècles.
C’était un matin du mois d’août 1985. Le ciel viennois était nappé d’un panache couleur bonbon, et dans l’air léger j’avais l’impression de voir danser, comme des notes échappées de leur portée, les miaulements volatiles de «La flûte enchantée». Pourtant, il paraît que lorsqu’on demandait à Mozart, qu'est-ce qui joue plus faux qu'une flûte, il répondait deux flûtes.
Mozart ! Et à Vienne ! ça avait la dégaine du pèlerinage au sens sacré du terme. Ça évoquait quelque chose d’indéfini en rapport avec l’âme humaine et le ballet de ses tourments, d’infini…
Mais voilà qu’en longeant la masse baroque de la cathédrale Saint-Etienne, je fus saisi d’un doute.
Et si l’histoire que je me racontais, et que j’infligeais inlassablement à l’indulgence de Sandra, n’était qu’un tissu de fables. Et si, en fait, je gonflais les choses, je surdimensionnais ce que j’étalais comme un appel, une immanence et qui n’était peut-être au fond qu’un cinéma niais que je me jouais pour donner du sens à ce qui n’en avait pas ?
Tout comme moi, Sandra avait dû se poser la question de savoir si je ne forçais pas un peu la dose pour livrer de moi une image de passionné, ce que je n’étais pas.
Au fond, tout cela était stupide !
Si j’avais interprété le possédé de la musique de Mozart pour la séduire, pourquoi diable continuais-je à le faire alors que, logiquement, elle était, selon la formule consacrée, désormais avec moi ? Je sentais qu’elle m’acceptait avec mon faux-nez mais sans doute, prisonnier de mes propres mensonges, j’étais obligé, pour leur donner un vernis de vérité, de m’y tenir.
Je garde ce souvenir lié à Sandra et à Mozart comme la marque brûlante d’un tison sorti du feu de l'enfer pour transpercer mon cœur.
A partir de ce soir-là, j’aurais dû, comme Cioran détestant en bloc l’humanité entière parce qu’il avait vu la jeune fille qu’il courtisait partir avec l’un de ses amis, plonger dans la misanthropie et peut-être même la misogynie. Mais quand je m’aperçus que Sandra n’était pas venue à ce premier rendez-vous sur le parvis de la Grande-Poste d’Alger, je ravalai ma colère et j’échouai dans un tripot où, une fois n’est pas coutume, la radio donnait la 25e de Mozart. Plus tard, je sus gré à Sandra de m’avoir posé un lapin car j’en étais récompensé en éprouvant, dans la lévitation suprême de la musique et des libations, ce «bonheur d’être triste», ainsi que Victor Hugo définissait la mélancolie.
C’est alors que l’idée de forger cette histoire me vint. J’étais sûr que Sandra y serait sensible. Seulement, j’ai fini par y croire moi-même, et peut-être qu’elle aussi y a-t-elle succombé. Nous cheminâmes si loin dans cette histoire, qu’elle ne me posa plus jamais de lapin et qu’on en était, quelques années plus tard, à mettre nos pas, — sceptiques —, dans ceux de Mozart à Vienne et à Salzbourg.
Il y a deux choses auxquelles mon éducation scolaire et familiale ne m’avait pas préparé et que j’ai dû découvrir, à l’adolescence, tout seul, comme un grand : me brosser les dents et écouter Mozart. Un grand ? A l’époque, le seul moyen de tomber sur Wolfgang Amadeus Mozart, le petit génie de la musique classique, c’était de tenter sa chance en calant l’aiguille du poste à galène sur la fréquence de la Chaîne III de la radio nationale.
Je finis par y parvenir. Je crois bien que le premier morceau que j’aie jamais entendu de lui, c’est la 40e symphonie. Le staccato des premières notes a agi sur moi comme un aimant qui me plaquait et, du même coup, m’extrayait du quotidien acnéique et morose qui était le mien. Je compris très vite avec Mozart ce qu’était la transcendance. Bien entendu, devant cette véritable irradiation, personne autour de moi ne pouvait en parler. Je dus écrire à la Chaîne III pour me rencarder davantage sur Mozart. Aucune réponse et aucune mention à l’antenne de ma missive. A peine me contentai-je de trouver absurdes ces gens qui péroraient à la radio et qui négligeaient la lettre que je m’étais appliqué à écrire avec la précision et la fougue d’un Schiller. Je les plaignais presque de passer à côté du prodige que j’étais convaincu d’héberger.
L’histoire telle que je l’ai façonnée après coup pour appâter Sandra démarrait donc dans un appartement exigu d’un quartier populaire d’Alger portant le toponyme sylvestre de Peuplier, où le nom même de Mozart n’avait aucune chance d’être prononcé, ne fût-ce que par accident.
Collégien, je jouais comme tout un chacun au foot compulsif dans un terrain vague. Je me délectais, faute de mieux, à me baigner, les jours fréquents de canicule, parmi les détritus ménagers et les déchets industriels la plage du Caroubier, à un cloaque de l’estuaire d’oued El-Harrach.
Auditeur captif de l’ennui de ma cité, j’écoutais, les soirs d’été sur la place aux platanes, du chaâbi parasité par l’effet Larsen de la sono antédiluvienne dans les mariages du quartier. Et de temps en temps, quand ma grand-mère et ma mère fuguaient de la chaîne kabyle, je volais des ondes pour capter la Chaîne III.
Un jour d’été où la chaleur semblait embraser tous les murs de l’appartement, comme une dalle de hammam, je suis tombé sur la 40e. Je grillais quand soudain, le petit gars écrasé déjà par le spleen d’une vie enserrée dans un boyau se sentit désincarné pour se reconstituer quelques strates plus haut, là où l’air semble pur.
On m’aurait dit que la musique avait le pouvoir de te désintégrer dans ta petitesse pour te reconstruire à la fois identique et différent, jamais je ne l’aurais cru. Et pourtant !
Voilà comment je chopai le virus Mozart qui allait me conduire vers Sandra. Ou comment la tendresse de Sandra m’a conduit à fabriquer le virus Mozart.
A. M.

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zadhand
16/11/2014, 02h19
Chronique du jour : 16/11/2014

Balade dans le Mentir/vrai(34)
Amadeus


Par Arezki Metref
[email protected] ([email protected])
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/11/16/arezkimetref.jpgPlus j’y pense, davantage j’évalue la difficulté à finir cette histoire. Certes, toute histoire est difficile à raconter si on ne tient pas le bon angle. Celle-ci sans doute plus que les autres.
Avant de nous transporter dans Vienne sur les pas de Mozart, je crois que j’aurais dû commencer par préciser que Sandra était en fait professeur de musique. En l’écrivant, je m’aperçois a posteriori que cet élément est fondamental. Je mesure tout le chemin qu’il m’a fallu parcourir, durant les 10 années où nous avons parfois été complices et souvent adversaires, pour lui ressasser un propos crédible sur Mozart.
Comme dans les films, je faisais de l’autostop sur la route Moutonnière, lorsque je vis, un peu éberlué, s’arrêter une belle jeune femme au volant d’une Golf rutilante. Elle stoppa son véhicule à quelques mètres. Je ne bougeai pas, persuadé que ce ne pouvait être pour moi. Toujours comme dans un film, je regardai dans sa direction et remarquai, à travers la lunette arrière de la Golf, qu’elle me faisait un geste de la main. J’avançai prudemment. Arrivé à sa hauteur, la jeune femme se pencha :
- Dépêchons ! Dépêchons ! me dit-elle.
En montant dans la voiture, j’étais loin d’imaginer que le fait que, deux siècle plus tôt, un garçon de génie, né à Salzbourg, mort à 35 ans, et ayant passé 10 ans, 2 mois et 8 jours trimballé en Europe, de cour en cour, comme un chien savant, serait pour moi une information capitale. La seule information sur Mozart qu’elle ne possédait pas, elle qui connaissait du musicien tout ce qu’on aurait pu savoir.
Sandra regardait droit devant elle en manœuvrant pour s’insérer dans la circulation. Enivré par l’odeur de cuir neuf de l’habitacle mêlée aux effluves de son parfum – un Mitsuko de chez Guerlain auquel elle sera toujours fidèle, 10 ans plus tard –, j’étais comme paralysé. Il faut dire que ni au Peuplier, où je demeurais encore, ni à mon travail à quelques encablures de l’oued El-Harrach, ni dans les rues ou les cafés que je fréquentais alors, je n’étais familier de ces odeurs de cuir et de parfum de femme. Mes palettes olfactives étaient autrement moins nuancées.
Elle me demanda si la musique ne me dérangeait pas. Je répondis avec une bonne dose d’opportunisme d’excellente foi, que Mozart ne me dérangeait jamais. Plus tard, l’ayant souvent accompagnée dans sa voiture, je saurai qu’elle adorait rouler en écoutant le requiem que Mozart composa juste avant sa mort.
- Vous allez où ?
- Déposez-moi où vous pourrez en ville.
Le trajet dura un peu plus d’une demi-heure. Mais j’eus cette sensation d’éternité au cours de laquelle une force impétueuse m’aurait poussé à lui livrer toute ma vie. Conscient de l’indigence et de la vacuité de mon existence, je dus pas mal broder. Par contre, d’elle, je n’appris que trois choses. Son prénom : Sandra. Le fait qu’elle ait été prof de musique dans un lycée voisin. Enfin, qu’elle adorait Mozart et qu’elle rêvait d’aller en pèlerinage à Salzbourg et Vienne.
Je ne pus m’empêcher, encore sous l’hypnose de sa lumière tout autant que de mes ténèbres, de commettre l’audace de supplier :
- S’il vous plaît, il faut qu’on se revoie.
Sans ciller, elle me laissa descendre. Je restai là, sidéré par le cruel poids de son indifférence. Elle redémarra et j’entendis crisser ses pneus. Elle s’arrêta à nouveau quelques mètres plus loin, réitéra son geste. Je me précipitai :
- Demain, 18 heures sur le parvis de la Grande-Poste.
J’ai déjà raconté que Sandra ne vint pas à ce rendez-vous, et que, furieux, j’échouai dans un bistrot où – encore le hasard –, la radio jouait la 25e, et que l’idée me vint de raconter la légende de mon obsession mozartienne.
J’avais perdu Sandra. Déboussolé, il ne me restait plus qu’une chance, celle de me pointer à l’endroit où elle m’avait pris en stop. Le miracle opéra. Elle revint et durant une décennie, nous ne nous sommes plus quittés. J’eus tout le temps de peaufiner cette légende dont elle n’était pas dupe. Elle eut cependant à mon égard une indulgence que je finis par prendre pour de l’affection.
Dans cette histoire, l’année 1985 aura été décisive. Le film de Milos Forman, Amadeus, que nous vîmes à Alger, nous décida à entreprendre ce pèlerinage dont elle me parla dès notre première rencontre. Sans doute ce voyage que nous improvisâmes de bout en bout, était-il écrit comme l’épilogue de notre relation autant que celui de la légende que je racontais à Sandra.
Je ne sus pourquoi elle attendit que nous soyons au 9 de la Gettreidegasse, à Salzbourg, dans la pièce – même – devenue un musée – où était né Mozart le 27 janvier 1756, à 8 heures du soir, pour me déclarer :
- Ici nos routes se séparent. Nous allons rentrer chacun de notre côté.
Dix ans de racontars m’avaient à ce point endurci que cette issue absurde me causa moins de chagrin que son indifférence lors de notre première rencontre. Je pensai juste, me souvenant de la pauvreté de l’existence de Mozart telle que racontée par Forman, et son enterrement suivi seulement par un chien, que le monde était mal fichu.
Ce petit bonhomme qui était mort dans des guenilles de miséreux aurait pu acheter aujourd’hui, avec tous ses droits d’auteur, toute l’Autriche, mètre carré par mètre carré, et tous les bâtiments qui y sont construits. Quand je repense aujourd’hui à cet épisode de ma vie, l’enterrement de Mozart se superpose à celui de cette histoire avec Sandra.
A. M.

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zadhand
22/11/2014, 23h54
Chronique du jour : 23/11/2014

Balade dans le Mentir/vrai(35)
Fanny



Par Arezki Metref
[email protected] ([email protected])
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/11/23/arezkimetref.jpgComme dans la vie des hommes, dans celle des récits au long cours, il y a des haltes, des accélérations, des creux, des bonheurs et le malheur. Avec le décès de Fanny Colonna, cette balade dans le Mentir/vrai est frappée par le deuil.
Quand mardi soir, j'ai appris qu'elle venait de s'éteindre, je me suis senti affligé par la disparition subite d'une amie, mais aussi par le fait que cette chronique perdait, en pleine exaltation, une marraine. Car il faut dire que depuis que cette chronique a basculé dans le mentir/vrai, avec ce que cela induit de construction littéraire et intellectuelle, Fanny Colonna en était une lectrice fidèle, exigeante et vigilante qui ne laissait rien passer.
Même si elle réagissait à tous les épisodes, ce n'est qu'en mars 2014 qu'elle me téléphona, lorsque j'abordai la séquence sur Albert Cossery à Paris, et au Caire où elle avait vécu au milieu des années 1990.
- De sa voix mélodieuse reconnaissable entre toutes, elle m'intima :
- ll faut qu'on se voie, j'ai quelque chose à te dire !
Ah ce «quelque chose à te dire», c'était son expression ! Rendez-vous fut pris quelques jours plus tard dans un café :
- Ce pourrait être intéressant de réunir en volume ces textes sur les auteurs qui t'ont inspiré, toi et ceux de ta génération, car ils me semblent bien oubliés.
Elle ajouta : - Non seulement, il faut que tu continues cette série, mais tu dois aussi envisager chaque épisode comme le chapitre d'un ouvrage.
Elle m'avoua que ce qui l’intéressait dans cette démarche, ce n'était pas seulement le caractère anecdotique, bien que, reconnut-elle, cet aspect ne soit pas déplaisant. Étudiant la production des savoirs, elle y voyait un intérêt intellectuel, sinon sociologique. Elle m'expliqua que peu de gens savaient qu'en dépit de l'enfermement physique et mental qui fut et reste celui des Algériens, ces derniers sont capables de se jouer de tous les obstacles pour aller à la conquête de la construction de savoirs. Elle évoqua comme cas d’espèce les voyages littéraires de ces chroniques, en y voyant cette volonté tenace d'abattre les murs que les pouvoirs politiques dressent entre nous et la connaissance libre. Elle développa beaucoup cet aspect de sa propre réflexion concrétisée par des écrits sur l’émergence de classes moyennes post-independance dont l’accès à l'instruction avait aiguisé l’appétit de savoir contredit par des limites idéologiques imposées par les institutions.
Jusqu'à cette discussion avec Fanny, je n'avais pas conscience que ces écrits factuels puissent être perçus autrement que comme des souvenirs de voyages, de rencontres et de lectures.
Je lui répondis du tac au tac :
- Evidemment, je suis d'accord pour en faire un ouvrage !
Puis, après un examen plus sérieux de la proposition :
- A condition que tu préfaces l'ouvrage et que les arguments que tu viens de développer et que je n'avais pas franchement envisagés, y figurent.
Cet échange m'avait doublement boosté. C'est ce que je crus du moins de prime abord. D'une part, il ne me déplaisait pas que ces récits suscitent un intérêt comme celui de Fanny Colonna, allant au-delà de la narration et, au mieux, de la littérature. D'autre part, je découvrais cette excitante possibilité qu'un livre puisse se construire par étapes publiées et dans une sorte de plaisir éphémère et renouvelé. Mais, paradoxalement, je comprenais du même coup que l'euphorie de cette découverte portât en elle ses propres chaînes. Dès le moment où je me mis à m'efforcer chaque étape comme un fragment d'ouvrage, l'exigence de cohésion et de singularité me faisait perdre en spontanéité et en fraîcheur. Je quittais le journalisme dans son acception indulgente de littérature de l’éphémère, qui pardonne la maladresse, pour passer sous les fourches caudines de la littérature avec ce qu'elle comporte de contraignant, c'est-à-dire de définitif.
Fanny Colonna, qui suivait chaque étape, ne se rendit pas compte de mon malaise d'avoir renoncé au droit à la spontanéité. Bien au contraire, elle trouva le résultat de plus en plus élaboré. Universitaire soucieuse de précision, elle commença, à un certain moment, à concevoir les exigences de l'ouvrage qui devait être, selon elle, complété par l'adjonction de tout un système de références, et par des indications bio-bibliographiques de tous les auteurs lus, rencontrés, croisés.
Comme je ne savais par moi-même à quel moment achever cet ouvrage, je sollicitai son avis :
- C'est à toi de voir. Quand tu te sentiras prêt, je te ferai une préface et je t'aiderai à élaborer tout l'appareil critique.
Depuis plusieurs mois, nous communiquions par intermittence et souvent par de brefs courriels. Après avoir publié au mois d’août dernier dans Le Soir d'Algérie un reportage sur Apulée de Madaure, elle me téléphona de nouveau pour me dire qu'il fallait absolument l'insérer dans la série. Je rétorquai que cela ne faisait pas partie de la balade du Mentir/vrai. Elle objecta que mon argument était strictement formel et que le reportage procédait bien de la même démarche.
Une fois encore, rendez-vous fut pris pour en parler de vive voix. Reporté ! Le temps passa. Depuis septembre, elle ne réagissait plus à la chronique. De mon côté, pris par divers déplacements, je repoussai indéfiniment le projet de lui téléphoner... En 20 ans, j'ai beaucoup travaillé avec Fanny Colonna. Il y aurait encore bien des choses à dire. Mais je préfère m’en tenir à ce compagnonnage autour du Mentir/vrai car je sais que quand j'écris, Fanny Colonna veille avec rigueur et sympathie.
A. M.


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zadhand
30/11/2014, 23h28
Chronique du jour : 30/11/2014


Balade dans le Mentir/vrai(36)

Le chamelier et la basilique
Par Arezki Metref
[email protected]
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/11/30/arezkimetref.jpgCette rencontre avec Jules Roy, longtemps je la crus essentielle. Avec le recul, et au moment où je m’apprête à la raconter, après maints et maints reports, je m’aperçois qu’elle est toute relative. En tout cas, pas si essentielle que ça.
Comme la plupart d’entre nous, je connaissais Jules Roy pour avoir beaucoup apprécié Les chevaux du soleil. Dans cette saga d’une famille de colons du côté de sa mère, installée à Sidi Moussa, Jules Roy parvient à subvertir l’histoire en légende. Pour autant, il ne s’agit pas de cette histoire héroïsante de la colonisation qui aurait, à l’instar des pionniers de la conquête de l’Ouest américain, affronté les sept plaies d’égypte pour rendre vivable une terre abandonnée par des indigènes qui ne la méritaient pas. Ce roman est un travail de bénédictin, monumental et minutieux à la fois, qui décrit l’arrivée des troupes du maréchal de Bourmont, les soldats dans leur uniforme dépeint jusqu’au dernier bouton de guêtre, ainsi que l’avancée de l’armée de conquête, mètre par mètre, depuis le débarquement à Sidi Ferruch.
En 1989, je crois l’avoir déjà raconté quelque part, me trouvant à Berlin-Est, je fis la connaissance d’une jeune attachée d’ambassade, un jour où elle avait en mains Mémoires barbares du même Jules Roy, qui venait tout juste d’être publié. Constatant mon intérêt pour cet ouvrage, elle m’avait promis, sachant que je ne le trouverai pas en Algérie, de me l’envoyer sitôt lu. Quel ne fut pas mon bonheur de le recevoir un jour par l’entremise d’un ami étudiant, de passage à Alger. Dans ces mémoires, ce que j’aimais en premier lieu, c’était le mot «barbares» que j’assume dans ce qu’il signifie de rébellion contre l’autorité inique. Barbare comme Jugurtha, Spartacus, Ho Chi Minh, Cochise…
J’aimais aussi dans cet ouvrage, et c’est une leçon de littérature, la franchise pugnace, à la limite de l’agressivité, avec laquelle il décrit ses jours, et brosse le portrait de ses amis et de ses ennemis. Un travail de mémorialiste un brin provocateur et nimbé de panache.
Mais peut-être eût-il fallu commencer bien plus tard, ce jour de fin 1994 lorsque ma consœur de l’hebdomadaire parisien dans lequel je sévissais, Florence C., vint me trouver :
- Accepterais-tu, me demanda-t-elle, de rencontrer l’un de mes proches, pied-noir, pour parler de l’Algérie ?
Je lui répondis que oui, dans tous les cas, sauf s’il avait été OAS. Elle me rassura. Quelques jours plus tard, j’étais invité chez Ivan V., son ex-époux, en compagnie de Florence et de leur fils Alex, un passionné de rugby qu’il pratiquait comme son père. Il s’apprêtait d’ailleurs à se rendre, l’année suivante, en Afrique du Sud pour la coupe du monde de rugby.
Au cours de cette soirée, je devais découvrir qu’il avait été dans l’armée pendant la guerre :
- J’étais jeune et franchement je ne comprenais pas les enjeux.
Comme pour s’amender d’une erreur de jeunesse, il s’était pris d’une profonde affection pour les Algériens.
Je ne crois pas me tromper en affirmant que non seulement, il n’avait jamais lu Jules Roy, mais qu’en outre, il en avait une vision mitigée. C’est, du moins, ce qui apparut à un certain moment de ce dîner lorsque, voulant montrer que la colonisation française était le fruit d’une conquête armée important une population européenne pour l’établir sur des terres spoliées à leurs immémoriaux propriétaires, je citai le nom de Jules Roy. Je m’appuyai sur la saga de la famille Paris racontée dans Les chevaux du soleil.
Puis on en vint à Jules Roy :
- J’espère, lançai-je, que j’aurai l’occasion de le rencontrer un jour.
On passa ensuite à autre chose. Quelque temps plus tard, Florence C., croisée au siège du journal, me signala qu’elle avait retrouvé les coordonnées de Jules Roy, et que si je le souhaitais, elle lui demanderait de nous recevoir. Elle l’appela. Il nous fixa rendez-vous chez lui à Vézelay pour le 26 janvier 1995.
Cette discussion sur Jules Roy avait aiguisé ma curiosité et, armé de cet intérêt nouveau, je fis l’acquisition d’Un après-guerre amoureux, son roman épistolaire, tout juste publié. Pour un certain nombre de traits d’esprit, révélateurs de la personnalité de l’auteur, ce roman m’a profondément intéressé. C’est pourquoi je reviendrai certainement sur ce qui est à mon sens une inflexion de son œuvre – et son dernier ouvrage qui ne soit pas un essai –.
La veille de ma visite à Jules Roy, je participai avec Slimane Benaïssa, à l’une de ces conférences de l’époque où, conviés à parler de la situation en Algérie, nous nous croyions investis de je ne sais quelle mission de sensibilisation de l’opinion française favorable à l’islamisme. Nous nous étions rendus à Blois. Le débat s’était poursuivi tard dans la nuit. Rentrés au petit matin sur Paris, il faut dire que nous n’avions pas beaucoup dormi.
Mais il fallait tout de même honorer l’engagement de rallier Vézelay, dans l’Yonne, où Jules Roy nous attendait. Nous partîmes, Yvan au volant, Florence devant et moi, sur le siège arrière, enveloppé d’un plaid dans ma tentative de rattraper un peu de sommeil perdu. Une blague était née quelques jours auparavant.
Lors des préparatifs de ce voyage, Yvan qui n’arrêtait pas de répéter que son rôle à lui était juste de conduire la caravane à bon port, s’était vu attribuer le sobriquet de chamelier. Je ne sais pas comment ni en combien de temps nous nous retrouvâmes sur la petite place de Vézelay, pile en face de la basilique. Bien entendu, le premier passant nous indiqua la maison de Jules Roy.
A. M.

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zadhand
07/12/2014, 22h04
Chronique du jour : 07/12/2014


Balade dans le Mentir/vrai(37)
Jules Roy en sa tanière

Par Arezki Metref
[email protected] ([email protected])
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/12/07/arezkimetref.jpgMême en tenue d’intérieur négligée, chandail, pantalon large et savates, Jules Roy avait de la prestance. Port altier, cheveux blancs cendrés lui dessinant un profil de médaille césarienne, tout cela rendait synchrone son surnom de Julius avec son physique d’empereur romain.
C’est dans le vaste salon de sa maison de Vézelay, dans l’Yonne, qu’il nous reçut. Ivan, Florence et moi nous installâmes, un peu tendus il faut le dire, autour de l’immense table de ferme. Jules Roy était intimidant. De sa voix grave faite pour le commandement, il nous présenta Tania, son épouse, qui nous souhaita la bienvenue et nous demanda si nous désirions boire quelque chose.
Jules Roy s’éclipsa, puis revint avec un grand registre et s’installa face à nous. Il s’enquit de nos noms et prénoms qu’il nota soigneusement sur son cahier, ainsi que les motifs de notre visite. Ce fut Florence qui s’y colla :
- Comme je vous l’ai dit au téléphone, il n’y a pas d’autre motif à cette visite que de vous rencontrer pour discuter avec vous.
Jusqu’alors sur la réserve, Jules Roy enfin se détendit, et commença à parler de l’Algérie, de toute évidence, un de ses sujets favoris.
- Pensez-vous que je puisse aller sur la tombe de ma mère à Sidi Moussa ?
Je lui fis part de ma totale incapacité à formuler quelque réponse que ce soit. Je crois avoir ajouté qu’il pourrait, comme je le faisais moi-même, tirer les conclusions qui s’imposaient de l’actualité plutôt dramatique. Puis la discussion s’orienta vers son passé d’aviateur qui s’étonnait que le 29 décembre 1994, deux ou trois semaines auparavant, un groupe du G.I.A. ait pu, visiblement avec une assez grande facilité, pénétrer à l’intérieur de l’Airbus 300 d’Air France assurant la desserte Alger-Paris. Le dénouement de cette affaire eut lieu 17 heures plus tard avec la liquidation des quatre pirates de l’air par le GIGN français à l’aéroport de Marseille-Marignane.
Ayant lu quelque part que le chef de ce groupe, Abdul Abdallah Yahia, était originaire des Eucalyptus, Jules Roy se sentit étrangement concerné, comme si l’intrusion de ce toponyme sylvestre dans une affaire de terrorisme sanglant réveillait en lui une vieille mémoire de l’appartenance paradoxale :
- Mais les Eucalyptus, c’est à proximité de chez moi, à Sidi Moussa ! s’exclama-t-il.
Puis, par un de ces enchaînements attendus, il bascula dans la nostalgie et répéta alors presque mot pour mot ce que j’avais lu dans Mémoires barbares à propos de son enfance champêtre coloniale à Sidi Moussa, son rapport avec Meftah, «l’Arabe», l’homme à tout faire de la propriété qu’il évoqua avec un mélange d’affection filiale et de paternalisme civilisateur.
Puis, par une autre de ces dérivations que savent prendre les discussions impromptues, il se mit à passer en revue tous les sobriquets péjoratifs par lesquels les colonisateurs nommaient les autochtones. Je l’interrogeai, en particulier, sur la genèse de ce qualificatif qui m’avait toujours troublé :
- Pourquoi tronc de figuier ?
Je crois qu’il me répondit qu’il n’en savait trop rien mais qu’il pensait que c’était probablement à cause de cette image de déchéance qui déclassait les colonisés en en faisant des fainéants qui, au lieu de travailler la terre comme le faisaient les pionniers de colons, préféraient se ratatiner contre un tronc d’olivier pour paresser jusqu’à se confondre avec lui. A ce niveau du récit, il me faut préciser que je restitue les faits et les paroles de cette journée uniquement de mémoire, sans le secours de quelque note que ce soit. La seule note écrite étant une référence que Jules Roy a lui-même inscrite dans son journal Les Années de braise(1) et que je citerai plus loin. Evidemment, la mémoire peut avoir des failles. Mais ne vaut-il pas mieux une mémoire aléatoire que pas de mémoire du tout ?
Dans son salon, parmi d’autres portraits, trônait celui de Jean Amrouche.
- Même s’il était alors plus jeune que moi, me dit-il, je considérais Amrouche comme l’un de mes pères.
Puis il se remémora des bribes de leur jeunesse, le compagnonnage houleux entre Amrouche et Camus qui avaient l’un et l’autre un amour-propre d’auteur, voire de star, très aiguisé, et qui divergeaient sur l’avenir de l’Algérie. Il ajoutait que même si la parole de Camus sur l’Algérie était pour lui fondamentale, à son avis c’était Amrouche qui avait raison de croire à l’indépendance de l’Algérie et de la soutenir. Son avis sur ses deux amis rivaux, Camus et Amrouche, était évidemment nuancé et je les soupçonne, pour en avoir reparlé plus tard avec lui, lorsque nous nous connûmes mieux, d’être évolutifs et adaptables à l’humeur du moment. Voilà ce qu’il écrivait dans son journal à la date du 30 mai 1986 : Dans le De Gaule et l’Algérie de Jean Daniel, «je suis un peu surpris aussi de la place éminente consacrée à Amrouche aux dépens de Camus. Là, nous nous rejoignons : la part de Camus est immense au début ; après, elle diminue jusqu’à la désolation»(2).
Avec son humour un peu grinçant, il nous avoua qu’il avait quelques heures de pleine lucidité par jour, et que nous étions bien tombés. Dans un long soliloque, il évoqua ensuite sa mère, son oncle Jules, René-Louis Doyon, son père en anticonformisme, des flashs de sa vie d’aviateur, tout cela débité sur un ton grave et parfois sentencieux.
Il nous montra son dernier livre, Un après-guerre amoureux, qui venait de paraître. Je ne sais plus qui de Florence ou de moi, feuilletant l’ouvrage, s’écria spontanément :
- Quel talent !
- Et alors, qu’est-ce que vous croyez, répondit-il, renfrogné.
A un moment, il revint sur l’idée de retourner sur la tombe de sa mère, «avant ma mort», précisa-t-il. Ivan, le chamelier, lui-même né en Algérie comme je l’ai déjà dit, silencieux jusqu’alors, sortit de sa réserve :
- Je vous accompagne.
Voici comment Jules Roy décrit dans son journal cet épisode. C’est en le lisant que je compris a posteriori pourquoi il prenait des notes dans son registre.
«1995 (…) 26 janvier Pour l’Algérie, qui pourrait encore me permettre d’y aller ? Depuis l’accrochage de l’Airbus, toutes les liaisons aériennes et maritimes françaises ont été suspendues.
Autant dire que… Hier, avec un journaliste kabyle, Arezki Metref, qui voulait me voir arrivent une femme, d’un journal inconnu de moi où elle travaille comme pigiste, Politis, et un solide pied-noir, qui leur sert de guide, Ivan Viale, un descendant d’Italiens, pour qui j’éprouve une vive sympathie. Lorsqu’il entend que je désire aller en Algérie sur la tombe de ma mère, il me dit spontanément : «Je vous accompagne». Ainsi, un signe m’est donné, que je reçois. Quand les choses iront mieux, nous irons à Alger, ce Viale et moi».(3)
A. M.

1, 2, 3, Jules Roy, Les années de braise, Journal 3, 1986/1996, Albin Michel, 1999.

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zadhand
14/12/2014, 14h30
Chronique du jour : 14/12/2014


Balade dans le Mentir/vrai(38)
La remontée du saumon

Par Arezki Metref
[email protected]
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/12/14/arezkimetref.jpgJ’ai revu plusieurs fois Jules Roy après son retour d’Algérie. Il en rapporta un livre, Adieu ma mère, adieu mon cœur (Albin Michel, 1996), qui résonne des accents crépusculaires de l’oraison. Il y décrivait un pèlerinage un peu surréaliste dans une Algérie alors plongée dans le sang et les larmes. Comment retrouver la tombe de sa mère, recouverte de ronces et d’oubli, là où partout la terre était fraîchement retournée pour y ensevelir des centaines de morts par jour ? Souvent des jeunes. Tués avant même qu’ils aient eu le temps d’avoir des souvenirs !
Je n’eus pas le sentiment que ce voyage ait changé en quoi que ce soit Jules Roy. Pas en apparence. Pas en profondeur ! Relisant cette phrase, j’en mesure soudain toute la vanité. Elle pourrait laisser croire que je le connaissais assez pour juger d’un quelconque changement. Disons plutôt, en me fondant sur les longues et houleuses discussions que nous eûmes avant son départ, qu’il tenait les mêmes propos.
Nous nous revîmes quelquefois à Paris en présence d’Ivan, qui fut son compagnon de voyage, son «guide», disait-il, sans que jamais son nom soit cité dans le texte. Puis, je suis allé le trouver à Vézelay dans des circonstances que je raconterai peut-être dans une prochaine occasion.
Evidemment, même si Jules Roy restait fidèle à cette image de baroudeur du verbe avec l’impertinent franc-écrire que nous lui connaissions, à l’égard de tous et de chacun, et qui parcourt ses pages comme des giclées de vitriol, il n’en reste pas moins qu’en nous racontant de vive voix des moments de cette virée testamentaire, il en disait davantage et de façon plus acerbe.
Ainsi relata-t-il ce coup de gueule :
- J’ai demandé aux officiels algériens de me dire qui avait si anarchiquement bétonné «ma» Mitidja, la terre sensuelle de mon enfance ? On me ramena un monsieur bien sous tous rapports, Abdelhamid Aouchiche. Il portait des chaussettes en soie !
Cette irrévérence lui était familière. Pour lui, le vieux bougon revêche toujours insatisfait, c’était la règle. Il n’épargnait personne, pas même sa mère : «Ma mère disait toujours : “Ce sont des sauvages. Ils jouissent de voir le sang couler, ils ne pensent qu’à ça…” Ma mère, quand elle parle ainsi, oublie la façon dont elle coupe la langue aux poules qu’elle sacrifie. Cric, crac, je vois le sang emplir le bol.»
Je ne sais pas si Jules Roy s’attristait ou jubilait du fait qu’il en était réduit à déposer, sur la tombe de sa mère au cimetière de Sidi Moussa, un bouquet de roses cueillies au jardin de l’hôtel El Djazaïr qu’il appelait comme tout le monde Saint-George, encadré d’une automitrailleuse et de half-tracks, entouré «d’Arabes pour me protéger des Arabes», mais il le racontait comme une prouesse, et une désolation. Sans doute cette ambiguïté résume-t-elle une autre ambiguïté plus fondamentale et pérenne, matricielle même, celle qu’il eut toujours à l’égard de l’Algérie.
Des «Arabes» le protégeant d’autres «Arabes», cette image condense le sentiment de juste inéluctabilité de l’indépendance et de sa regrettable perversion. Dans ce même livre, revenant sur son sentiment à l’égard de sa terre natale, il avoue le paradoxe d’avoir à la fois préféré, lui, la justice à sa mère, et d’avoir été incapable de le proclamer tant que Camus était en vie.
Dans un article publié par L’Express du 24 août 1955, Jules Roy écrivait brut de décoffrage : «Si j’étais musulman, ce n’est pas de notre côté que je serais, mais dans le maquis.» José Lenzini, qui lui a consacré un livre(1), affirme que Camus a été heurté par ces propos.
Jules Roy se mura alors dans le silence. Ce n’est qu’après la mort de Camus qu'il jugea utile de sortir de cette réserve : « Lui vivant, je n’aurais jamais osé prendre la parole sur ce problème, il était le maître, lui seul pouvait », répéta-t-il dans son dernier ouvrage.
En 1960, Camus était mort, et Jules Roy fit ce «voyage pathétique» dans l’Algérie en guerre. Il en revint avec un livre, La guerre d’Algérie (Julliard, 1960) qui osait parler de «guerre» plutôt que de troubles et d’événements, et qui eut maille à partir avec la censure. L’ouvrage fit grand bruit et confirma que l'ancien aviateur était resté ce «céleste insoumis» jusque-là occulté par de plus grands, Camus et Amrouche. Mais voilà qu’à la fin de sa vie, il faisait cet étrange aveu : «Un éditeur sans scrupule avait, comme un vautour, plongé sur sa disparition (celle de Camus) pour me convaincre que je pouvais, qu’il me fallait intervenir. (…) Et voilà, j’y étais, attiré par l’indignité à dénoncer.»
Comme tous les gens d’un certain âge, Jules Roy vivait encore à l’époque de son enfance. Il parlait davantage de Meftah, ce valet de ferme «indigène», qui le portait sur ses épaules contre la volonté de sa mère saisie d’effroi, que de l’Algérie souffrante qu’il venait de quitter avec un mélange de compassion et de colère.
J’imagine que ce retour aux sources avait, en dépit de la perception extérieure qu’on pouvait en avoir, apaisé en lui cette exaspération de ne jamais pouvoir fleurir la tombe de sa mère. C’était fait. Je sentis à notre égard, nous Algériens qui le rencontrions alors, moins de distance, et même davantage d’affection. Quelque chose de cette magie de la terre-mère nous avait peut-être, par-delà les heurts et les antagonismes de l’Histoire, totalement réconciliés.
A. M.

1) José Lenzini, Jules Roy, Le Céleste insoumis, Editions du Tell.

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zadhand
21/12/2014, 01h39
Chronique du jour : 21/12/2014


Balade dans le Mentir/vrai(39)
Donc, l’ennui !


Par Arezki Metref
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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/12/21/arezkimetref.jpgIl faut avoir connu le décor pour saisir vraiment ce que veut dire l’ennui. Là aussi, je dois m’abandonner à croire à une conspiration du hasard.
Le décor, donc. Les rues accablées d’un soleil fétide de la ville d’El-Harrach. Nous sommes au mois de juillet 1967, la Guerre des 6 Jours a été perdue par l’égypte depuis moins d’un mois, et c’est comme un sirocco déportant le sable rouge de la défaite dans le moindre interstice des choses, et la moindre pulsation. Pour châtier l’ennemi, le gouvernement a décidé le boycott des films américains et occidentaux. Dans les cinoches d’El-Harrach, il n’y a que des films hindous, égyptiens et soviétiques. C’est alternatif, c’est bien. Overdose !
Donc, l’ennui !
La canicule tasse le contour des objets, les vidant de leur matérialité. On ne perçoit que des formes brouillées et inconsistantes. C’était censé être les vacances. Ah oui ? Holidays ? Un long tunnel de jours équarris sous des soleils obliques, une lumière à arracher la rétine – réminiscence horrifique de l’incision au rasoir de l’œil dans Le Chien andalous de Luis Bunuel avec la complicité de Dali –, et ce sacré lambeau d’El Moudjahid plaqué contre le mur par un vent archiviste. Chaque fois que je pense à cet ennui qui habita l’adolescence dans l’Algérie de Boumediène, je revois le vent soufflant du Sud et cette page de journal punaisée par une force éolienne.
Donc, l’ennui !
Comment le combattre, le descendre, l’annihiler, le pousser à rendre gorge ?
Faut pas essayer une guerre des 6 jours contre lui… Le 7e est fatal ! Reste la lecture. Mais quoi ? Relire les antiques reliques du Vieux où, à l’hémistiche des alexandrins, se niche une sorte de terre promise qui dégage une vapeur soporifique ? Farfouiller dans les «hendécasyllabes de Dante et les hexamètres de Virgile» ?
Donc, l’ennui !
Peut-être est-ce le énième commandement, nulle part écrit et partout introuvable, qui guida mes pas vers cette librairie sur la place d’El-Harrach, près de la poste, à la recherche de quelque livre susceptible de chasser l’ennui comme les effluves de citronnelle chassent les moustiques prospérant dans les marigots de l’oued.
Donc, l’ennui !
Et cette fois-ci ce n’était plus cette chose dématérialisée qui avait le pouvoir de te soustraire au monde et de te le rendre pénible et fade. C’était L’Ennui de Moravia.
J’ai sauté sur le livre avec l’espoir d’y trouver un remède contre ce mal dont on ne connaît ni la symptomatologie ni la thérapie. Je me suis assis sur un banc du square Altairac face au collège Laverdet – temps béni, en dépit de tout, où on pouvait encore s’asseoir sur un banc, un livre à la main, sans passer pour un extraterrestre.
Le décor, encore ! Ce banc vert à la peinture légèrement écaillée, le soleil qui t’enserre les cervicales dans un étau de feu, des vapeurs de lave volcanique flottant au-dessus de la margelle de tes yeux, et ce livre – L’Ennui de Moravia – qui s’avère, à la lecture, ni le remède ni le mal, mais qui produit le trouble effet d’épaissir l’ennui et de lui donner une adresse.
Pas besoin de chercher ailleurs. L’ennui n’est ni dans le soleil qui ruisselle comme une coulée de guimauve, ni dans ces rues qui dessinent la topographie coincée du cul-de-sac, ni dans ce sirocco transportant les métaphores qui rendent le monde supportable. L’ennui est partout et tu ne peux lui échapper, parce qu’il est en toi. Il est toi.
Et voilà comment un jeune lycéen à peine lettré, misérablement outillé pour déchiffrer en l’œuvre littéraire l’embellissement du néant et de l’évanescence, en vint à faire d’un livre profondément fastidieux une source de paradoxale jubilation.
Donc, l’ennui !
Et cette fois-ci devenu une métaphysique. Eh oui, une métaphysique ! Rigole pas ! A cette époque, ça paraissait barbant. Davantage de goût pour San Antonio et les péplums. Je préférais Daracing, ce Roméo hindou bâti comme Héraclès, qui chantait comme Joselito, à Dino, le peintre raté de 35 ans, riche bourgeois romain, fâché avec la réalité, tel que le décrit Moravia. Pourtant, anesthésié déjà par l’ennui indéfinissable qui servait de placenta à notre quotidien, j’affrontais avec vaillance les pentes vertigineuses de l’ennui, état cérébral que Moravia se délecte à distiller. Dieu, que cette lecture était monotone et en même temps hypnotique.
Donc, l’ennui !
Les mots, les images se mirent à résonner, extrayant du sens d’un vieux silence engourdi qui désynchronisait le réel. Cette distorsion entre le regard et la mire, c’est ce que Moravia appelle l’ennui. Ce n’est pas le contraire du divertissement ou de l’occupation. C’est plutôt cette forme molle d’incommunicabilité qu’est l’absence de rapport d’un être humain avec les choses. C’est l’ennui tel que vu par Moravia qui pressa la gâchette de l’arme de Meursault dans L’Etranger de Camus.
L’ennui, c’est une autre façon de raconter l’histoire du temps, et même celle de la montre. Qui mieux que Dali, habillant d’extravagance l’ennui de sa vie, a illustré cette anomalie par ces images ? Ce n’est pas le temps, notion immatérielle, qui coule mais la matière dont est faite la montre, objet parfaitement palpable.
Je ne sais pas si je peux pousser la réflexion jusqu’à appliquer cette observation de Moravia à l’époque Boumediène : «L’ennui érige en système l’incommunicabilité non seulement entre le dictateur et les masses, mais entre les citoyens eux-mêmes, comme entre eux et le dictateur.»
Boumediène était-il un dictateur ? Je ne m’aventurerai pas à l’affirmer, mais en revanche, ce que je peux dire avec certitude, c’est que le projet national qu’il exaltait tournait comme une toupie sur une terre tapissée d’ennui.
A. M.

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zadhand
28/12/2014, 23h16
Chronique du jour : 28/12/2014


Balade dans le Mentir/vrai(40)
Bonne année à Anna Karina !






Par Arezki Metref
[email protected] ([email protected])
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/12/28/arezkimetref.jpgDur de revenir à la réalité ! Surtout après la (re) lecture de La Méprise de Vladimir Nabokov pour finir cette année 2014 qui fut, pour certains, un gigantesque malentendu. Pourquoi ? Peut-être pour des tas de petites choses qui finissent, au bout du compte, par construire le quiproquo. Le fait est qu’il n’est pas évident, déjouant les chausse-trapes, de reprendre pied dans un récit qui me soit propre au sortir d’un roman qui commence par cette proclamation empreinte de vanité et d’autodérision : «Si je n’étais pas parfaitement sûr de mon talent d’écrivain et de ma merveilleuse habileté à exprimer les idées avec une grâce et une vivacité suprême…» Et puis quoi encore ? Ah ces écrivains ! Des bonimenteurs !
C’est Nabokov qui écrit ces lignes. Mais c’est Hermann, le personnage de La Méprise, — un type infatué, fou comme pas deux, ne craignant pas le ridicule, — qui les énonce comme un prologue à des racontars sur le fil de la lame. Quand un mot tombe, on ne sait jamais de quel côté il s’écrasera. Mais la cause est entendue : Hermann est un menteur compulsif qui finit par s’embrouiller lui-même dans sa narration. Il ne s’y retrouve plus. Il oublie ce qu’il a dit à l’un et à l’autre de ses interlocuteurs. Il raconte n’importe quoi. Mais avec un art consommé. Après ça, va encore croire en quelque chose !
Pour autant, je dois m’acquitter de ce récit que les mensonges d’Hermann rendent, j’en conviens, plutôt abrupt. Non seulement, il m’incombe de le narrer mais aussi de faire en sorte de le rendre vraisemblable dans les limites raisonnables de l’imaginaire. A ce niveau, il est utile d’avouer que la façon dont Hermann – et Nabokov, et tous les écrivains en fait — fait croire à quelque chose, puis s’en dédouane en une phrase, aide beaucoup à surmonter les périls de la vérité.

C’est quoi cette histoire ?
C’est celle d’un jeune qui vivait dans la poussière et la canicule, mais aussi dans la lumière solaire d’un quartier populaire de la banlieue d’Alger. Ce quartier avait pour nom Le Peuplier. Inutile de le chercher sur un plan, vous n’avez aucune chance de le trouver. Bien sûr en bon mythomane, non seulement j’ai pris soin d’en masquer le vrai toponyme, mais en plus je me surprends à croire au faux.
L’agora en était Le Café des amis. Si Socrate y avait vécu, pour sûr c’est là qu’il aurait tenu ses causeries. D’ailleurs je pense pouvoir avancer que quelques Socrate du cru y avaient formulé des sagesses qu’aucun Platon n’avait fixées dans la postérité.
Evidemment, dans ce café, il n’y avait que des hommes. Classique ! Je ne me souviens pas que la moindre femme en ait jamais franchi le seuil. Ce détail est important pour la suite. Ce café était le lieu de toutes les vantardises. C’est là que résonnaient les échos du monde. Une sorte de théâtre d’improvisation où chacun déclinait son héroïsme ou sa vaillance, réelle ou supposée. C’était aussi le lieu où s’exhibaient la malice, le pouvoir, la richesse et même une forme de fatuité.
C’est là, par exemple, que Zampano – Ah ce bon vieux Zampano ! — qui avait emprunté sans vergogne son surnom au personnage de Fellini dans La Strada, se vantait dans des récits alambiqués et métaphoriques, de ses conquêtes féminines. Un nouvelliste, peut-être un double de l’auteur involontaire de ces lignes, en a écrit ailleurs une version qui n’est pas nécessairement la même. La littérature n’est-elle pas la diversité et l’antagonisme des points de vue ?
Ainsi, un jour, Zampano raconta-t-il comment il avait séduit l’actrice Anna Karina. Connaissant son intarissable verve affabulatrice, on l’écouta avec un mélange d’incrédulité narquoise – cause toujours ! — et de fascination gourmande tant il savait tenir son auditoire. Zampano n’était pas Socrate même s’il parvenait à transformer son public en cercle de quasi-disciples. En revanche, il aurait très bien pu être une doublure d’Aristophane avec son humour incivique et une forme d’obscénité paradoxalement saine.
On se marra bien quand Zampano se mit à détailler les dialogues qu’il eut avec cette Anna Karina que très peu d’entre nous, au Café des Amis, connaissaient. Nous savions juste que c’était une actrice et une actrice européenne et qu’à ce double titre, autant pour un titre que pour l’autre, il était impossible que Zampano, petit téléphoniste à la DNC, habitant un deux-pièces au Peuplier, ait jamais eu la chance de la voir ailleurs que sur un écran de cinéma. Et encore ! Zampano, dont la mythomanie était notoire au Peuplier, avait l’habitude de jouer des réactions amusées de ses auditeurs. Il utilisait le rire de l’un, le grognement de l’autre, l’ahan d’un troisième pour poursuivre et corser son histoire. Techniques instinctives de conteur ! Mais s’agissant d’Anna Karina, il prit mal nos commentaires. Il s’énerva pour de bon, ce qui n’était pas du tout dans ses habitudes.
Plus tard, nous saurons qu’à cette époque, — en 1967, vers février — en effet, Anna Karina se trouvait à Alger pour le tournage de L’étranger de Visconti. Zampano nous raconta que c’était l’un de ses amis, un certain Marcello Mastroianni, un acteur italien qu’il avait connu jadis à Paris, qui lui présenta dans un restaurant d’Alger Anna Karina avec qui il tournait un film. Zampano n’en savait pas plus lui-même à l’époque. Tant que l’on prenait ce qu’il racontait pour de l’affabulation, tout fonctionnait du tonnerre. Mais dès que Zampano nous fit comprendre qu’il passait au registre de la réalité, nous nous sentions trahis dans notre contrat de confiance avec lui. Ok, d’accord, si tu mens, fais-le avec notre assentiment. Mais pas comme ça… On s’en tint là avec Zampano qui sortit ce jour-là furieux du Café des Amis.
Une semaine plus tard, comme pour nous infliger une preuve qu’il n’était pas le bonimenteur que l’on croyait, nous le vîmes entrer au Café des Amis avec Anna Karina à son bras. Elle fut la première femme à pénétrer dans cet établissement d’un quartier populaire. Et la seule. Le Café des Amis n’existe plus depuis longtemps.
Hermann ambitionnait, tout en se prévalant du mensonge absolu, de convaincre. Oui, je te mens mais j’ai assez de talent pour te faire prendre ce mensonge pour la réalité. Comme lui, on finit par s’embrouiller. Qui de Zampano ou du chroniqueur ment ? Sans aucun talent qui plus est ! Sacré Nabokov !
Bonne année à toutes et à tous, et surtout, surtout, à Anna Karina !
A. M.

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zadhand
05/01/2015, 01h03
Chronique du jour : 04 Janvier 2015


Balade dans le Mentir/vrai(41)
Nouvel an dans une guérite !
Par Arezki Metref
[email protected] ([email protected])
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/01/04/arezkimetref.jpgIl paraît que le salafisme a atteint un tel point de métastase que certains néophytes ne répondent même pas quand on leur souhaite la bonne année. Pas même par stricte politesse… Pourquoi ? La «bounané», on le sait, ça appartient à la religion des Nazaréens, des ennemis, des koufar ! Voilà, la messe est dite. Oups… pardon !
Haro sur le baudet… Le baudet ? Il est collectif, le baudet. On ne va pas réécrire l’histoire mais faut-il leur répondre que d’une part, l’Islam reconnaît les religions monothéistes qui lui sont antérieures, et d’autre part, et surtout, que c’est juste une question de convention et même de convenances. Ce n’est pas pour leur donner de mauvaises idées, ils en ont assez comme ça, mais dans ce cas, ils devraient refuser les vacances d’hiver pour leurs enfants, conçues universellement pour coïncider avec les fêtes de fin d’année, et plein d’autres choses du même acabit. Passe sur la bûche qui, jadis honnie, vaut maintenant, ai-je ouï-dire, carrément fetwa. Une condamnation à mort pour un peu de farine, de biscuits, et de je ne sais quoi. Que des choses comestibles, et bonnes au surplus !
ça nous éloigne de la littérature ? Pas tant que ça… Je me suis dit comme ça, alors que j’échangeais avec un éditeur sur le devenir – inquiétant, fragile, mercantilisé à outrance — du livre en Algérie, qu’au train où vont les choses, on va finir par réserver aux bouquins le sort fait aux bûches. La parenté de ces dernières avec les bûchers n’est pas que sonore, ça s’est déjà vu…
Dans ces lueurs troubles du crépuscule où désormais la longueur du chemin est notablement plus courte devant, j’essayais comme ça, sans devoir puiser uniquement dans l’imagination, en tout cas en gardant intact le mentir/vrai, de me rappeler le nouvel an le plus insolite qu’il m’a été donné de vivre. Quand je dis nouvel an, je projette œcuménique et large : Yennayer, Awal Mouharam, Yom Kippour, Guònián (chinois) Têt (vietnamien), Divali (hindou), Norouz (perse)…
Faut pas négliger une occasion de faire la fête, parole ! Et puis quoi, un nouvel an, ce n’est qu’une étape, une convention presque mathématique qui consiste à fixer à partir de quel moment, il faut commencer à compter le temps… Ah, le temps, Cronos, chronologie, chronique… ! T’es en plein dedans, tu vois !
Mon premier lecteur, qui veille à ce que j’augmente mon lectorat en cette année 2015, me prie instamment de finir cet exercice primesautier sans saturer les synapses des braves gens de pléthoriques et absconses références littéraires ! OK, OK : c’est ma première et seule résolution de l’année… OK !
Je ne vais pas te raconter mes nouvels ans, Yennayer, etc. — (pour ceux que ça intéresse, remonter quelques lignes plus haut, et la liste n’est pas exhaustive), —ça fait un peu ancien moudjahid, vrai ou faux, déclinant, poitrine médaillée et bombée, ses batailles gagnées… Sans note et sans références, comme ça de tête, et peut-être même un peu de cœur, je retrouve le nouvel an le plus insolite que j’aie connu. C’était le mois de décembre 1978. Service national quelque part, oui, je n’y ai pas coupé. Ce décembre-là, il avait fait froid (normalement, pour une bonne documentation du sujet, — me réprimande mon premier lecteur, précis et irascible, — je devrais moins compter sur ma mémoire que sur la consultation circonstanciée de la météo de l’époque que permet aisément le Web)… Le 31 décembre 1978, à 22h ou 23h, je ne sais plus, je devais prendre mon quart de garde à la caserne. Nous étions en état d’alerte, il fallait ouvrir l’œil. Houari Boumediène venait de décéder deux ou trois jours plus tôt. Chouette : je suis affecté à une guérite qui donne sur la route. Au moins, je peux jouer au jeu des enfants, compter les voitures… On en était là, tu peux ne pas me croire… Et puis, comme tout troufion qui se respecte, j’avais par devers moi une petite radio pour écouter de la musique. Théoriquement, c’était interdit mais 36 ans après, il y a prescription, on peut le dire… Sur le transistor, j’écoutais les stations que je pouvais capter avec l’objet miniature qui tenait dans la paume de ma main. Je faisais défiler le bouton rond qui actionnait le curseur, lorsque je tombai sur un débat concernant la mort de Boumediène et ses conséquences politiques dont bien sûr la succession. Je ne sais plus sur quelle station française c’était. Il y avait Boudiaf face au président de l’époque de l’Amicale des Algériens en Europe, dont le nom a visiblement un désaccord profond avec la postérité.
C’était la première fois que j’entendais la voix de Boudiaf, interdit de séjour dans son pays, et l’écouter là, dans une guérite, me procurait la sensation de commettre un acte d’indiscipline. Le plus notable, en tout cas ce qui m’est resté de cette discussion surréaliste qui opposait un révolutionnaire historique à un fonctionnaire de la politique, c’est que, légitimé sans doute croyait-il par son grade dans la Fonction publique, ce dernier osa évoquer les missions du FLN. Ce à quoi Boudiaf répondit, avec une humilité que son contradicteur ne méritait pas, que s’agissant du FLN, on pouvait quand même lui accorder de savoir ce que cela voulait dire puisqu’il en avait eu la carte d’adhésion numéro 1.
Bientôt, les douze coups de minuit sonnèrent à la radio et la relève passa. Pas en politique, hélas !
A. M.

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zadhand
11/01/2015, 12h25
Chronique du jour: 11 Janvier 2015


Suis-je vraiment Charlie ?


Par Arezki Metref
[email protected]
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/01/11/arezkimetref.jpgY a des moments où rendre sa copie est plus compliqué que d’ordinaire.(1) Je m’autorise cette tautologie par l’exceptionnalité du moment que nous vivons. Douleur en miroir.
Tu luttes ferme contre des sentiments contradictoires et inhibiteurs. C’est le cas. Après l’assassinat quasiment en direct des dessinateurs de Charlie Hebdo, je cède à l’hébétude. Une sidération aux airs de déjà vu me paralyse le corps. Franchement, c’est tellement énorme que je ne sais plus quoi en penser. Je ne sais plus quoi dire ! Et ça tombe sur qui ? Cabu, Wolinski, Tignous et les autres, tous amis notoires des défavorisés, des déshérités, des jeunes de banlieue. Des types qui se battent depuis toujours contre les forces du racisme qui rejettent des gens comme leurs assassins. Avec leur irrévérence à l’égard de tout mais leur humanisme à l’endroit de la souffrance…
Et puis s’ajoutent les images du passé ! Celles de ce moment – il y a une vingtaine d’années - où les journalistes algériens étaient soumis à un véritable génocide dans le huis clos d’un conflit dont une partie de l’opinion occidentale se dédouanait en criant à la «sale guerre». Vous savez, après tout, on ne sait pas qui tue les journalistes ? Même si ce sont les islamistes, n’ont-ils pas raison de le faire, vu que «vous» - entendre les journalistes éradicateurs – leur avez confisqué leur victoire électorale ?
Vieux et douloureux souvenirs ! Et voilà que des rafales de kalachnikov tirées dans une salle de rédaction aujourd’hui, réveillent tout cela, la douleur d’enterrer les siens et celle de s’enterrer dans le silence. Et j’entends resurgir, amplifiés par la foule et la solidarité internationale, des idées, des cris, des je ne sais quoi qu’on proférait hier, un peu ingénument, du genre, «contre leurs armes nos stylos» et des trucs du même tonneau.
Par exemple, je me souviendrai toujours de l’acharnement que mettait un certain Robert Menard, alors patron de Reporters sans frontières, à faire dire à des journalistes algériens sur lesquels il voulait exercer un tutorat manipulatoire que ce n’était pas les islamistes qui tuaient les journalistes en Algérie. Cette étrange exonération des islamistes apparaît, au regard de son évolution ultérieure vers la droite extrême, comme justifiée par un seul impératif : accabler le pouvoir algérien !
On en aura entendu, des années durant, que non seulement les islamistes ne tuaient pas, et mieux et pire, que derrière chacun d’eux il y avait un flic ou un militaire… L’essentiel était que les victimes que nous étions passent pour les bourreaux des pauvres islamistes !
C’était avant les attentats du 11 septembre 2001. C’était en ces temps bénis par les Etats-Unis où Anouar Haddam, représentant du FIS aux USA et approbateur zélé de l’attentat à la voiture piégée du boulevard Amirouche, se rendait à Rome pour signer la plateforme de Sant’Egidio dans un avion officiel américain. C’était ce temps trouble où la diplomatie de Mitterrand s’accommodait de l’idée d’une prise de pouvoir des islamistes en Algérie. C’était ce sale temps où les démocrates algériens, qu’on ne cessait de railler parce qu’ils étaient anti-islamistes, n’avaient pas droit au refuge en France, lequel refuge était généreusement octroyé aux islamistes dont certains, venus d’Algérie, ont été - et sont potentiellement encore- les idéologues et peut-être les sergents recruteurs des djihadistes.
C’était un temps où nous essayions d’expliquer, parce que nous croyions avoir quelque peu compris dans la souffrance et la mort ce qui nous arrivait en Algérie, qu’il fallait faire une distinction radicale entre islam, religion, et islamisme doctrine politique basée sur la violence et la manipulation du sentiment religieux à des fins de totalitarisme.
Temps gris. Incompréhension. Mépris, même. Dès que tu sortais tes convictions anti-islamistes, c’était comme si tu exhibais une plaque de flic ou un matricule de militaire.
Mais encore une fois, c’était avant le 11 septembre et les attentats de Londres et de Madrid… Puis, l’Occident commença à faire dans l’excès inverse. Les islamistes, non seulement jadis choyés comme les enfants gâtés des USA mais aussi formés par eux contre les Soviétiques en Afghanistan, sont devenus l’ennemi public numéro 1. L’excès inverse advint donc : après avoir blanchi des criminels dans leurs pays, on s’en prit alors à tout musulman même s’il n’avait rien à voir avec sa religion.
On a essayé, chacun où il était, de prévenir. Mieux valait cesser sa complaisance vis-à-vis des islamistes tout simplement en s’en tenant à la laïcité plutôt que de devoir le payer demain lorsque l’intégrisme religieux aura exploité la question sociale des jeunes de banlieue. On est en plein dedans, tout cela naturellement, il ne faut pas être dupe, compliqué et opacifié par toutes les manipulations des officines diverses et variées et les enjeux géostratégiques insondables. Al-Qaïda, Daesh, etc. ?
Je suis d’autant plus ému par l’attaque contre Charlie Hebdo que j’ai appris, en le payant avec mes concitoyens et mes confrères, que chaque fois qu’on tue un journaliste, on tue un combattant de la liberté d’expression et un innocent.

1) La Balade dans le mentir/vrai se poursuivra ultérieurement.

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zadhand
25/01/2015, 22h58
Chronique du jour
18 Janvier 2015


LA DICTATURE DE L’EMOTION (http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/01/18/article.php?sid=173485&cid=8)

Par Arezki Metref
[email protected]
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/01/18/arezkimetref.jpgDe toute façon, même avant la tuerie à Charlie Hebdo, j’avais la ferme intention de ne pas lire le dernier roman de Houellebecq. Ce recul est moins dû à la connotation «islamophobe», telle que supposée ou rendue par de nombreux journalistes, qu’au fait d’avoir surfé sur la vague des fantasmes mortifères.
Avant de poursuivre, expliquons-nous sur le terme «islamophobe». Olivier Rolin, dans un article du Monde, le démagnétise de ses stigmates en rappelant que phobie signifie en grec ancien, peur plutôt que haine. Quand j’utilise ce mot ici, ce n’est pas pour le brandir comme une sorte d’épouvantail destiné à empêcher que l’on parle de l’islam. On a besoin au contraire d'en discuter en allant au fond des choses. Je l’utilise comme un symptôme révélateur de cet effet pervers qui consiste à condenser toute une population de niveau social, idéologique, multiple, dans une épure de religion tenue en suspicion pour ce qu’elle est. Pour ma part, islamophobie veut dire xénophobie tant l’amalgame est puissant entre étranger et musulman.
Mais revenons à Houellebecq. Ce n’est pas tant le fait de s’en prendre à l’islam, après tout, il a le droit d’aimer ou pas telle ou telle religion, et de l’écrire dans ses romans. Ce qui me gêne, c’est son exploitation des peurs populaires murées dans l’inconscient et de ses conséquences. Il cède au lieu commun et l’alimente. Après le communiste, le couteau entre les dents, voici l’étranger et en particulier le musulman enturbanné d’explosifs.
Bien sûr, Houellebecq se défend d’attiser la haine du musulman que Coulibaly et les frères Kouachi ont comme définitivement scellée par leurs actes infâmes. Mais il paraît évident qu’en ayant choisi une fiction dont beaucoup de Français redoutent l’accomplissement (l’arrivée à l’Elysée d’un président musulman au terme d’un processus funeste), Houellebecq s’attelle à densifier par l’imaginaire une crainte qui est dans le champ du réel.
Ce n’est donc pas pour des raisons littéraires que je refuse de le lire. Houellebecq n’est pas Gide, mais ce n’est pas non plus Musso. Dans ce registre, les goûts ne se discutent pas, et la littérature de Houellebecq n’est pas du mien.
Ce que je trouve déplorable, c’est cette connexion entre un ouvrage et une situation dangereusement critique que le monde politico-mediatico-éditorial exploite pour des raisons de profit — dans tous les sens du terme : financier, électoral, politique. D’autres utilisent ce filon, Eric Zemmour, avec moins de talent, Alain Finkielkraut, avec davantage de hargne anti-immigré.
Il faut dire qu’initialement, ce n’était pas mon propos de m’appesantir sur cet instrumentaliste des pulsions morbides qu’est Houellebecq. Il s’agissait de m’interroger sur cette propension à incriminer — à des niveaux d’argumentation variés allant de la caricature à la sophistication —, toute une population «sociologiquement musulmane», pour emprunter cette formule à Maxime Rodinson, pour des actes barbares commis par une poignée de djihadistes français. On ne peut rien contre les préjugés et les raccourcis, mais il est utile de sonder, même en bravant ce sacrement que procure l’émotion, les rapports entre le crime enrobé de djihadisme qui a frappé en pleine capitale d’un grand pays démocratique comme la France, avec les engagements de ce dernier au Mali, en Syrie, en Irak, en Afghanistan, etc. Même des voix acquises au système, comme celle de Dominique de Villepin, reconnaissent qu’on ne peut pas faire l’économie de ce questionnement douloureux.
Bien entendu nous savons, nous autres Algériens, peut-être davantage que d’autres, les ravages criminels que commet l’intégrisme musulman, et il n’est pas question de ne pas se solidariser avec le combat pour la liberté d’expression. Cependant, il ne faut pas réduire à un choc simplifié entre les forces criminelles de la censure islamiste et les combattants de la liberté d’expression, un conflit aux racines plus profondes.
On se sent, à raison, obligés de dénoncer les islamistes et leur radicalisme assassin, et de se démarquer d’eux, non pas parce que oublier de le faire octroierait une part de culpabilité, mais parce que nous autres, Algériens, avons eu la preuve par la tragédie que le grand malheur commence de cette façon. L’islamologue français, Olivier Roy, a parfaitement raison de relever le malaise des élites musulmanes sécularisées et laïcisées», lesquelles sont mises en demeure, du fait de leur «identité», de parler de l’islam sous la pression, et de se désolidariser de ses perversions.
Donc, répétons-le clairement : je m’identifie davantage à la victime qu’au bourreau. Aussitôt dit, on s’aperçoit que cette affirmation de solidarité identificatoire bute sur cette limite : elle ne peut répondre à l’ensemble des questions sous-jacentes. Ces questions, on se les est posées modérément en Algérie où jamais l’on est parvenu à tarir le gisement des djihadistes.
Qu’est-ce qui peut conduire des jeunes, en l’occurrence français, parfois nouvellement convertis à l’islam, à devenir des terroristes et commettre des crimes qui horrifient le monde ? Se poser ces questions ne consiste pas à les exonérer de l’abomination de leurs actes, mais d’essayer de déconstruire le parcours qui mène à cette sanglante impasse. Souvent, ils tuent au nom d’un islam dont ils ne connaissent rien, à l’image de ce Coulibaly qui ne distinguait pas le sunnisme du chiisme. Il est patent que l’endoctrinement djihadiste ne prend que dans la mesure où sa rhétorique simpliste se greffe sur un mal-être des jeunes engendré par des phénomènes sociaux et politiques, eux-mêmes puisés dans la ghettoïsation, les inégalités et l’attitude ambiguë des politiques à l’endroit de la laïcité.
Pour terminer sur un autre écrivain, je citerai les propos de Le Clézio suite à la marche du dimanche 11 janvier. Aussi émouvante soit-elle, une marche ne suffit pas à changer quoi que ce soit. Pour cela, «il faut briser les ghettos, ouvrir les portes, donner à chaque habitant de ce pays sa chance, entendre sa voix, apprendre de lui autant qu’il apprend des autres. Il faut cesser de laisser se construire une étrangeté à l’intérieur de la nation.» Le Clézio le dit de la France secouée par les attentats. Je le reprends pour le compte de l’Algérie, ce pays meurtri où le terrorisme est un drame banalisé depuis si longtemps…
A. M.

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Chronique du jour

25 Janvier 2015


Rencontre entre Abdelkrim Djaâd et Stéphane Hessel

Par Arezki Metref
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Avant même qu’Abdelkrim Djaâd ne commette en sourdine la facétie de s’éclipser sans prévenir, j’avais l’intention de raconter une ou deux histoires que nous avions partagées.
Je ne savais pas hélas qu’elles prendraient la couleur de l’hommage post-mortem, moi qui les concevais juste comme des séquences de mentir/vrai, à l’instar de celle que j’ai déjà narrée dans le tout premier épisode de cette série paru ici même le dimanche 9 février 2014.
La chronique portait le titre pompeux de «Où il est question de Rainer Maria Rilke». J’y racontais la rencontre inopinée entre Djaâd et Derrida. Voici le passage incriminé : «Bientôt nous voyons arriver Jacques Derrida que j’avais connu dans des circonstances que je relaterai plus loin. Il était accompagné d’un homme. Il nous remarque et, sans attendre que nous venions vers lui, il se dirige vers nous pour nous saluer avec beaucoup d’humilité et de simplicité. Je lui présente Abdelkrim Djaâd et lui, l’homme qui l’accompagnait comme étant son cousin. En référence au fait que Derrida soit né à El-Biar, en Algérie, Djaâd plaisante : «Nous sommes tous un peu cousins.» Et Derrida de répondre : «Mais en ce moment, ça va plutôt mal dans la famille.»
Il avait, bien entendu, lu cette chronique et me confia que c’était l’évocation d’un bon souvenir.
Abdelkrim Djaâd restera toujours, comme dans cette scène, un homme vif, incisif et raffiné, élégant et fonceur, la réplique prompte, à l’aise dans ses baskets et dans ses neurones. Un fait donne une idée de son ambition intellectuelle et de son sens de l’altitude. Il n’y avait que lui pour créer, en 1987, après son éjection d’Algérie-Actualité, où il était la plume vedette, une boîte de communication et la nommer Synapse.
En 1998, je crois, lui qui ne savait pas rester tranquille, s’est mis en tête de fonder à Paris un mensuel Ensemble. Malgré les indescriptibles difficultés de l’entreprise, il y parvint. L’aventure ne dura guère mais c’est une autre paire de manches. Et il y aurait sans doute beaucoup à relater sur cette expérience.
Pour ma part, j’avais de son vivant le projet de rapporter l’initiative que nous avions prise, Abdelkrim et moi, dans le cadre de ce journal, de demander une interview à Stéphane Hessel, qui n’était pas à l’époque la star absolue qu’il allait devenir dans les années 2000. Il m’échut de trouver les coordonnées de Stéphane Hessel, et de prendre rendez-vous. Ce fut un jeu d’enfant, notre homme étant sur le Minitel comme n’importe quel quidam.
Stéphane Hessel avait alors des positions et des analyses iconoclastes, notamment sur la question de l’immigration et plus spécialement des sans-papiers, sur celle des droits de l’Homme et, enfin, sur celle du conflit israélo-palestinien. C’est ce qui en premier lieu nous intéressait pour le journal. Mais à cette singularité dans le paysage intellectuel et politique français s’ajoutait cet atour, intellectuel, qu’il était aussi un personnage de roman, pour l’histoire d’où il venait. Il était le fruit d’une histoire d’amour triangulaire entre deux amis, Henri-Pierre Roché et Frantz Hessel, avec Hélène Grund.
Franz Hessel et Helen Grund finirent par se marier et engendrèrent Stéphane Hessel. Henri-Pierre Roché, le troisième larron, raconte cette histoire compliquée dans un roman autobiographique intitulé Jules et Jim. Une anecdote devenue populaire dès lors que François Truffaut en fit un film.
Abdelkrim Djaâd et moi-même avions tout cela à l’esprit le matin où nous devions rencontrer chez lui Stéphane Hessel. A 10 h tapantes, nous sonnâmes à sa porte, un appartement dans un immeuble du 14e arrondissement de Paris. Il nous ouvrit, déjà sur son trente et un. Chemise cravate, veste et tout l’apparat du diplomate. Je me retourne vers Abdelkrim et je m’aperçois que lui aussi, comme à l’ordinaire, était sur son trente et un. Tous ses amis savent combien Abdelkrim Djaâd aimait se saper au point que, nous amusant avec quelques copains à dresser un hit-parade de la meilleure garde-robe d’Alger, au début des années 1990, nous désignâmes la sienne en tête sans hésiter.
Stéphane Hessel avait l’air sincèrement heureux de recevoir des journalistes algériens. L’interview se déroula dans l’élégance et la culture. Outre le fait de répondre à nos questions sur la façon dont le gouvernement devait envisager des solutions à propos de l’immigration et de son corollaire, son instrumentalisation par le Front national, il évoqua pour nous André Breton, Philippe Soupault, Max Ernest, Man Ray et d’autres de ces poètes et artistes qui ont changé le monde.
Nous sortîmes de là assez sonnés. Au sens positif du terme, si tant est qu’existe ce sens positif.
Nous avions senti qu’il s’était passé quelque chose qui allait bien au-delà de la simple interview, dont nous avions, l’un et l’autre, une si courante pratique avec des personnes de toutes sortes.
Juste après la mort de Stéphane Hessel en 2013, nous devions, Abdelkrim Djaâd et moi, au cours d’un déjeuner, évoquer cette rencontre comme un bon souvenir partagé. Et comme la première fois, nous nous appesantîmes davantage sur la teneur littéraire du personnage que sur ses positions. Entretemps, il y eut tout le ramdam fait par «Indignez-vous».
Toujours pour la réalisation de ce dossier, nous dûmes, le lendemain, nous rendre à l’Assemblée nationale pour y rencontrer Julien Dray, député socialiste. Abdelkrim Djaâd me dit, en sortant: «Tu vois la différence ?». Oui, la culture. Le bain culturel. Le goût et le sens de la culture. Quand on y baigne, la politique elle-même s’habille d’humanisme.
Il y aurait tant d’histoires de ce genre à raconter sur lui. Sa mort nous replonge dans le souvenir douloureux de celle de Tahar Djaout. Terrible épreuve qu’il a subie dans la pudeur, car cet homme de franchise était aussi un homme pudique. Un homme qui a, par son talent de plume et d’être social, pris tant de place de son vivant ne s’en va jamais complètement. Il nous laisse, en plus de celles qu’il a racontées lui-même dans ses romans et ses chroniques, tant de choses à raconter sur lui et avec lui.
A. M.


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zadhand
01/02/2015, 20h57
Chronique du jour
01 Février 2015


Ici mieux que là-bas
Balade dans le Mentir/vrai (42)
Les funérailles du Double



Par Arezki Metref
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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/02/01/arezkimetref.jpg

En vérité, c’est à mon ami Nacer Ouramdane que je dois cette chronique. Il m’a mis la puce à l’oreille. Echangeant l’autre jour avec lui sur Facebook, je lui racontai l’histoire d’un type qui avait, dans un souci de garder une forme d’anonymat, ouvert un compte sous un pseudo et, j’allais ajouter presque naturellement, sous une fausse date de naissance. Comme Facebook est programmé pour fêter l’anniversaire de ses inscrits, la personne en question fut étonnée de recevoir des vœux en nombre, y compris de certains de ses frères et sœurs. Pour un peu, lui-même y aurait cru.
D’ailleurs, d’une certaine manière, il fit semblant d’y croire puisqu’au lieu de démentir, il remercia ses interlocuteurs.
Toujours à l’affût de l’idée originale exploitable en littérature, Nacer Ouramdane me fit observer que cette histoire culminant dans l’automystification pourrait faire l’objet d’une nouvelle qui nous changerait certainement de l’inspiration fatalement politique observée chez la plupart des écrivains algériens. Je lui répondis qu’effectivement, l’idée était bonne mais que j’en avais une autre, bien meilleure d’après moi en tout cas, et qui, en outre, entrerait parfaitement, par l’entremise de ce vieux Luigi Pirandello, dans le mentir-vrai. Après tout, on peut raconter des salades. ça ne fait de mal à personne.
Cette histoire, je la tiens d’un autre ami et collègue, Mohamed-Saïd Atamar, qui, ne désirant pas l’écrire lui-même, m’autorisa par défaut à le faire.
Et me voilà donc, pas très glorieux, en train d’écrire l’histoire qui est arrivée à un ami, Atamar, sur instigation d’un autre ami, Ouramdane. Si ce n’est pas de la sous-traitance, c’est quoi alors ?
Un jour, après la publication d’une chronique qu’il avait évidemment signée de son nom, Mohamed-Saïd Atamar qui écrit pour un blog très couru, reçut un mail d’un inconnu qui lui demanda s’il n’avait pas fréquenté la classe de Mouloud Feraoun dans les années 1950 à Taourirt-Moussa. Ce sont des choses qui arrivent fréquemment lorsque votre nom apparaît dans les médias.
Mon camarade lui demanda pourquoi. L’inconnu répondit qu’il cherchait à retrouver un ami d’enfance qui portait le même nom et le même prénom que lui, et que cela faisait 50 ans qu’il ne l’avait pas revu. Mohamed-Saïd Atamar lui promit de le contacter si jamais il entrait en possession de quelque information que ce soit concernant son homonyme.
Il faut préciser que mon confrère vit à Lille, en France. L’inconnu garda des échanges avec Atamar en dépit de sa quête infructueuse. Comme tous deux s’intéressaient à l’actualité, l’un par son métier de journaliste et l’autre par son implication citoyenne, ils entretinrent une correspondance autour de divers sujets oubliant bientôt l’homonyme dont la recherche avait permis d’établir le lien.
Un jour, l’inconnu écrivit à mon confrère pour lui apprendre qu’il avait enfin retrouvé son homonyme et que ce dernier coulait une retraite presque paisible à… Lille. Pas possible. Un tel hasard relève de la démence ! Puis, de nouveau, raconta Atamar, plus aucune nouvelle de l’inconnu. Il interpréta ce silence comme une conséquence du fait d’avoir retrouvé son ami, l’autre Mohamed-Saïd Atamar. Ayant repris contact avec l’original, nul besoin de se contenter de l’ersatz.
Mohamed-Saïd Atamar, le faux ou le vrai, allez savoir ! – c’était selon –, en tout cas, mon ami, se prit alors d’un intérêt singulier pour cet homonyme qui traînait quelque chose de lui dans des mondes qu’il ne connaissait pas.
Puis, pour je ne sais quelle raison, il dut se rendre à Alger. Il raconta qu’il était au volant d’une voiture, sa sœur à ses côtés, coincé dans un embouteillage sur la Route-Moutonnière lorsque le destin se manifesta. Sa sœur reçut un coup de fil de l’une de ses amies en charge des petites annonces dans un journal. Celle-ci lui demanda précisément si elle avait des nouvelles de son frère Mohamed-Saïd. La sœur répondit que justement, il se trouvait à ses côtés dans la voiture. Disant cela, elle réalisa l’incongruité de la question. L’autre lui révéla qu’elle avait entre les mains un faire-part du décès de Mohamed-Saïd.
Il y eut deux conséquences à la parution de cette annonce, l’une objective et l’autre subjective. La première, c’est que des amis perdus de vue depuis bien longtemps se manifestèrent. Et la seconde fut de lui procurer cette curieuse sensation d’être de ces morts privilégiés capables d’assister à leur propre enterrement. Il me confia que le nombre de coups de fil reçus le rassura dans son angoisse narcissique de tester la compassion de ses amis et connaissances.
Atamar s’interrogea longuement sur la question de savoir s’il devait se rendre ou non à l’enterrement. Finalement, il y renonça considérant que sa présence pouvait jeter l’incompréhension parmi les proches du défunt. Par ailleurs, il ne se sentait pas très à l’aise avec cette forme de voyeurisme.
Lorsque Mohamed-Saïd Atamar me conta cette histoire, il m’avoua confusément qu’il avait l’impression d’être à moitié mort ou à moitié vivant, là aussi ça dépend. Pourtant, hormis le nom et la ville où l’un et l’autre vivaient, les deux homonymes n’avaient rien en commun, ne se connaissaient pas et ignoraient tout l’un de l’autre. Et pour corser la chose, ils ne s’étaient jamais rencontrés.
Ce qui rendait d’autant plus énigmatique ce sentiment de mon ami d’avoir perdu quelque chose de lui-même depuis la mort de cet inconnu. Bien évidemment, nous fûmes tous deux tentés de gloser sur un éventuel partage basé sur le fait de porter un nom identique. Les millions d’homonymes à travers le monde ont-ils, par ce seul fait, quelque chose en commun ? Il ne savait pas non plus si la nomination influait sur l’identité de la personne. Que de questions…
Pour autant, Atamar ne trouva pas cet argument suffisant pour faire de ce trouble une histoire. Je lui suggérai de l’écrire avec quelques modifications, du point de vue d’un homme qui assiste à son propre enterrement. Etre là à se regarder ensevelir sous terre pose un sacré problème à votre identité. Et puis, c’est l’observatoire idéal pour répondre à la question à laquelle un mort ordinaire – je veux dire un mort qui ne laisse pas derrière lui, un double de guet pour surveiller qui vient à son enterrement – ne peut sensément pas répondre : suis-je regretté, pleuré ? Ai-je été, sur cette terre, aimé, estimé ? Mieux encore : on peut débusquer les hypocrites!
Atamar m’avoua se sentir incapable de la consigner, et m’autorisa, si je le souhaitais, à m’approprier l’histoire.
Dans un flash, Luigi Pirandello me revint. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas l’un de mes nombreux interlocuteurs avec qui je discute habituellement de projets de littérature qui l’a évoqué.
Quelqu’un – oui – a dû me contrarier et me stimuler en même temps en me renvoyant vers Feu Mathias Pascal, ce roman paru en 1904 et qui fit des petits. Des films notamment. Tiens, c’est peut-être ce comédien italien à qui j’essayais de raconter l’histoire d’Atamar.
- C’est du Pirandello, a-t-il dû me dire.
Mais en fait, l’histoire est loin d’être la même. J’ai relu le Pirandello en question. Mathias Pascal avait hérité d’une importante fortune de son père qu’un administrateur peu scrupuleux dilapidait dans son village de Ligurie.
Il épousa la nièce de cet administrateur et vécut une vie ennuyeuse à mourir.
Dans le train de retour de Monaco où il venait de gagner une fortune au jeu, il lut un article dans un journal sur sa propre mort. Noyé dans un moulin à eau, sa belle-mère avait formellement reconnu son cadavre.
Cette mort fut une renaissance. Il changea de nom, voyagea, désaliéné, puis finit par habiter à Rome où il rencontra une femme avec qui il envisagea de refaire sa vie. Mais non, pas possible ! Il n’avait plus d’identité ! Il ne put davantage porter plainte contre la personne qui lui avait volé ses économies.
Mathias Pascal recouvra son identité. Sa femme se remaria à l’un de ses amis et il finit sa vie dans une bibliothèque où il écrivit son autobiographie.
Je ne sais pas si, à l’instar de Mathias Pascal, Atamar vécut sa mort – la mort de quelqu’un qui, sans être lui, passait pour lui parce qu’il portait son nom et un peu de son identité – comme une renaissance. Et contrairement au personnage de Pirandello, il ne voulut même pas la traduire en fiction.
A. M.

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zadhand
09/02/2015, 00h46
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
08 Février 2015

Balade dans le Mentir/vrai(43)
Le malaise de Naipaul

Par Arezki Metref
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Longtemps j’ai cru que l’antipathie que j’éprouvais à l’égard de Naipaul —presque aussi grande que l’aversion que je nourrissais pour Ouettar, sauf que pour ce dernier les raisons étaient évidentes, et que j’ose à peine imaginer ce qui serait arrivé s’il avait eu le prix Nobel — était due à un ressentiment personnel. Un ressentiment, non pas pour quelque faux-pas ou inélégance dont il aurait été responsable, bien qu’il les collectionnât comme je le découvrirais par la suite, mais à cause d’une méprise que j’aurais moi-même commise. Je vais tâcher de m’expliquer.
C’est un ami de passage à Aix-en-Provence qui, il y a quelques années, m’avait décrit tant et si bien une rencontre avec Naipaul à la belle bibliothèque Mejanes, que j’ai toujours cru y avoir moi-même assisté. Comme quoi, un récit bien mené peut conduire à une tromperie de ce genre, — qui s’appelle une illusion, — sinon à une imposture pure et simple. Je suis tombé de haut le jour où, évoquant Naipaul avec cet ami, et lui rappelant combien nous l’avions trouvé antipathique le jour de sa venue à Aix-en-Provence, mon compère s’exclama :
- Mais, tu n’y étais pas !
- Ah bon ? Je croyais que …
Devant mon étonnement d’avoir conservé tant de détails sur l’écrivain et la soirée, y compris visuels, et avec une précision qui lui fit rafraichîr et même retoquer son propre souvenir, mon ami rétorqua qu’il était fier d’avoir narré cette histoire et de m’avoir promené au point de l’en avoir spolié d’une certaine manière. Donc, il m’était resté une impression de forte antipathie — et de commisération, sans doute — laquelle allait être aggravée par une circonstance inattendue. Devant travailler sur ce genre journalistique que l’on appelle l’interview avec des étudiants qui ont l’ingénuité de me confier leur avenir, je cherchais un texte à étudier. Le hasard mit sous mes yeux un article fabuleux d’un journaliste du Guardian qui avait entrepris d’aller interviewer Naipaul en 1994. Je dis fabuleux, parce qu’en fait, l’homme de presse racontait avec talent pourquoi il avait raté son interview avec l’écrivain.
C’était à la fois un making-off et un portrait cruel de celui qu’on appelle tour à tour le «prophète irascible», le «snob public», «le salaud magnifique», «l’effroyable Naipaul», j’en passe et des meilleures. Il disait qu’il était parti bardé de préventions à son égard, et qu’une fois arrivé chez lui, Naipaul avait poussé l’hostilité non seulement jusqu’à ne pas répondre à ses questions mais aussi à le ridiculiser. Le journaliste racontait comment Naipaul l’avait reçu dans son appartement londonien, le scrutant et le corrigeant «avec mépris une heure durant». Le vieil écrivain grincheux reprochait au jeune journaliste, pourtant bien disposé à son égard, d’ignorer tout de son lieu de naissance, l’île de Trinidad, et d’avoir «une sentimentalité progressiste caractéristique».
J’avoue à ma grande honte que, hormis quelques textes épars, je n’avais jamais rien lu de substantiel de lui. Si bien qu’à partir de ces préjugés, non seulement, je trouvais ce personnage que je n’avais jamais vu, antipathique, mais en plus, je considérais cet écrivain inintéressant. Il se prend pour qui, lui, là ?
Pour aggraver le tout, j’avais accumulé un nombre considérable d’articles de presse anglais et américains sur le personnage, frisant l’exécration qu’il s’était taillée dans le monde de la littérature. Egocentrique, méprisant, humiliant ceux qui ne reconnaissaient pas son génie, honteux de ses origines, bref, un type infréquentable ! Mais un homme aussi mal fagoté moralement est-il forcément un mauvais écrivain ?
Pas capable de répondre.
Et voilà, qu’un petit livre de moins de 90 pages, lu d’un trait entre deux gares, vint éclairer d’une autre lumière Naipaul. Le titre en est : «Comment je suis devenu écrivain.» C’est la tonalité interrogative —et sincère — de ce propos, dans le sens existentiel, qui me le rendit attachant. Et puis cette phrase continue de résonner en moi : «Chez moi, néanmoins, l’ambition d’être écrivain fut longtemps une sorte d’imposture.»
Mais davantage que la conscience de l’égarement, il y a encore l’expression de cette autre parenté applicable à tous les écrivains colonisés, fascinés par la culture du colonisateur comme le phalène par la lumière. Il dit : «Je désirais être écrivain. Mais le désir s’accompagnait de la conscience que la littérature qui me l’avait inspiré venait d’un autre monde très éloigné du nôtre.»
Cette aliénation, bien disséquée par Frantz Fanon, commune à des générations entières d’intellectuels et d’artistes nés de contextes coloniaux frappant consciemment ou inconsciemment à la porte de l’ex-colonisateur, Naipaul la traduit en excès dans le comportement personnel qui a fini par lui faire une réputation d’homme insupportable.
Mais derrière son malaise, il y a quelque chose de plus profond : le malaise d’habiter la culture de l’ancien maître et de vouloir, à travers ses codes et représentations, et même sa langue, rendre audible et visible, la sienne de culture, dominée, inaudible, invisible ou, quand elle ne l’est pas, folklorisée.
A. M.

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zadhand
15/02/2015, 23h00
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
15 Février 2015

Balade dans le Mentir/vrai(44)
La coiffeuse d’Assia Djebar

Par Arezki Metref
[email protected]
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/02/15/arezkimetref.jpgDu coup, le hasard ou plutôt une succession de hasards semblables dans la même histoire – ce qui ressemble vraiment à une métaphore filée –, a un talent certain pour rassembler autour d'Assia Djebar autant de personnages disparates.
C’était il y a trois-quatre ans. Invité plutôt malmené – bouquins non disponibles en librairie, etc. – au salon du livre de L’Hay-les-Roses, ville fleurie de la banlieue sud de Paris, comme son nom le suggère, je fis la connaissance d’Anne d’Hervé, adjointe au maire et initiatrice de l’événement. Il faut dire que, malgré les conditions pas très top de l’accueil qui m’avait été réservé, le contact avec Anne, en revanche, ne fut pas désagréable. Tout au contraire, j’allais découvrir une élue intéressante, et attachante. Je la revis l’année suivante au Maghreb des livres où nous prîmes le temps de discuter. Elle me confia avoir été la coiffeuse d’Assia Djebar. Je crus d’abord qu’un hasard – encore un, de la série – les avait fait se rencontrer quelque part dans Paris. Elle m’apprit alors qu’Assia Djebar avait vécu pendant dix-huit ans à L’Hay-les-Roses où elle avait eu l’occasion, et l’honneur disait-elle, de la coiffer.
Telle était la première phase de cette chaîne de hasards.
La seconde phase s’est jouée au Salon du livre d’Alger. Me voilà côte à côte avec Malek Alloula, pour une lecture commune dans une tribune à laquelle participait Nourredine Saâdi. Pour ma part, j’avais lu un extrait de ma pièce inédite La Fenêtre du vent. Après quoi, attablés à cette terrasse qui fait face à la Cité olympique, je racontai à Malek la suite de la pièce dont je n’avais dévoilé qu’un bref tableau. Il fut particulièrement intéressé par celui consacré à Elissa Rhaïs et me demanda de lui faire connaître in petto. Ce que je fis volontiers.
Il m’apprit qu’avec Assia Djebar, ils avaient habité à L’Hay-les-Roses, et, de plus, la maison de… Elissa Rhaïs, rue Eugène-Varlin. Quand on connaît l’histoire de cette dernière, on se dit que le hasard a de la suite dans les idées.
Avant de poursuivre sur Elissa Rhaïs, je voudrais revenir un instant à Anne d’Hervé. Je l’ai contactée dès l’annonce du décès d’Assia Djebar pour rafraîchir ce qu’elle m’avait dit à son propos. Elle confirma que, coiffeuse dans un salon de L’Hay-les-Roses dans les années 1970-1980, elle eut l’occasion de la coiffer : «De là à dire que je fus sa coiffeuse, je n’irai pas jusque-là ! Bien qu’alors habitant L’Hay-les-Roses, elle avait je présume un coiffeur à Paris.»
Mais Anne d’Hervé, qui était aussi sa voisine, m’avoua sa fascination pour l’écrivaine, pour son élégance morale et sa simplicité. «Je trouvais Assia très belle pas forcément élégante au sens vestimentaire du terme, en revanche dans le verbe et dans le geste bien évidemment, royale, racée ! J’étais une toute jeune coiffeuse débutante, et elle une écrivaine déjà reconnue et admirée, et malgré cet écart entre nous, elle prenait la peine d’écouter mes chagrins d’amour avec un jeune Algérien. Sa connaissance de l’âme humaine m’a beaucoup aidée dans ma voie ultérieure.»
Voilà une illustration du charisme et de la générosité dont Assia Djebar pouvait naturellement faire preuve dans sa vie quotidienne.
J’ignore pourquoi Assia Djebar et Malek Alloula avaient repris la maison où avait vécu Elissa Rhaïs. J’apprendrai plus tard que c’est le fils d’Elissa Rhaïs, Roland Rhaïs, militant communiste du PCA puis du PAGS, et néanmoins homme de lettres, auteur lui-même de nombreux ouvrages dont un excellent Massinissa, qui céda la maison de L’Hay-les-Roses au couple d’écrivains, Assia Djebar et Malek Alloula.
J’ai bien parlé au téléphone avec Malek Alloula le jour de l’annonce du décès d’Assia Djebar et il me dit : «J’espère que tu vas écrire quelque chose sur elle.» Oui, bien sûr, lui répondis-je, mais je ne savais pas que le papier allait prendre cette tournure. Auquel cas j’aurais évidemment cherché à comprendre si le fait de reprendre la maison d’Elissa Rhaïs était un acte délibéré ou le fruit d’un hasard.
Ah ce sacré hasard ! C’est encore lui qui fit que, parlant à Anne d’Hervé d’Elissa Rhaïs qui vécut donc à L’Hay-les-Roses dans les années 1930 où elle reçut Paul Morand, Colette, Sarah Bernhard, Gide et d’autres, elle me dit qu’elle ne la connaissait pas. Je lui résumai brièvement l’histoire d’Elissa Rhaïs et conclut sur Paul Tabet, le fils de Raoul Tabet, cousin et plume présumée d’Elissa Rhaïs. Anne d’Hervé m’apprit que Paul Tabet avait, lui aussi, énième hasard, habité L’Hay-les-Roses dont il avait été l’une des figures du salon des livres.
L’histoire d’Elissa Rhaïs qui se dénoua à L’Hay-les-Roses avait débuté à Blida. Mais peut-être faut-il commencer par la fin. Ecrivaine célèbre et célébrée par l’élite parisienne, on songea, dit-on, à lui décerner la Légion d’honneur. Dans l’enquête préliminaire à l’octroi de cette distinction, on se serait aperçu qu’elle était quasiment… analphabète, ce qui paraît peu probable, ayant fréquenté l’école à Blida jusqu’à l’âge de 12 ans. C’était comme si on découvrait subitement que Simone de Beauvoir ou Marguerite Duras, dont Elissa Rhaïs avait nettement l’envergure, ne savaient ni lire ni écrire. On jeta ses best-sellers au pilon, elle retourna à Blida où elle mourut en 1940. C’est, semble-t-il, le début de la Seconde Guerre mondiale qui étouffa l’affaire.
En 1982, Paul Tabet jeta un pavé dans la mare. Le livre s’intitulait simplement Elissa Rhaïs et paraissait chez Grasset. Il rapportait les confidences de son père, Raoul Tabet, jeune cousin du second mari de celle qui prendra le pseudonyme d’Elissa Rhaïs. Ce jeune cousin aurait été son intime et sa plume. Après avoir confié son secret à son fils Paul Tabet, Raoul se suicida. Beaucoup de critiques et de chercheurs, ainsi que l’entourage d’Elissa Rhaïs, contestent, bien entendu, les allégations de Paul Tabet. On ne sait quelle est la bonne version. Mais qu’importe, les livres existent, et c’est l’essentiel.
Bien entendu, cette tragédie n’a rien à voir avec Assia Djebar hormis le fait d’avoir partagé la même demeure à quelques décennies d’intervalle. Et peut-être aussi d’être parvenues, chacune à sa manière, à aider à l’émancipation de la femme par les histoires qu’elles nous ont racontées, et qu’elles ont donné aussi bien du bonheur aux lecteurs que nous sommes. Et peut-être aussi qu’Elissa Rhaïs, ou plutôt Rosine Boumendil, de son nom, aurait pu être un personnage d’un des romans d’Assia Djebar.
A. M.

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zadhand
23/02/2015, 23h56
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
22 Février 2015

Balade dans le Mentir/vrai(45)
Tête de litote !


Par Arezki Metref
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Litote. ça part de là. L’Union européenne, Allemagne en tête de file, veut absolument étrangler davantage la Grèce exsangue en lui faisant payer sa dette. Ce moyen létal s’appelle l’austérité. Mais Syriza, qui a raflé les dernières élections, n’a pas tort de rappeler la dette de l’Allemagne elle-même à l’égard de la Grèce. Elle s’élèverait à 162 milliards d’euros, soit la moitié de ce que la Grèce doit aujourd’hui. Deux poids, deux mesures ? C’est la loi du plus fort, toujours la meilleure, d’après ce brave La Fontaine, redevable lui-même du suc de son propos, et deux fois plutôt qu’une, au fabuliste grec Esope.
L’autre litote, c’est qu’on ne mesure jamais assez ce que le monde occidental doit à la Grèce. Tiens, on parle à satiété de la dette grecque, ces vulgaires emprunts mesurables en numéraires, mais jamais de l’inestimable dette philosophique et même politique que ce même Occident, et l’humanité entière, a à l’égard d’Athènes. Résumée en quelques mots, cette dette a pour nom démocratie (de demos, peuple, et kratos, pouvoir), citoyen (politis), république (res publica), et autres éléments fondamentaux, constitutifs de la civilisation occidentale.
Mais que vient donc faire cette incartade dans le mentir-vrai ? C’est quoi, cette intrusion ?
Eh bien, c’est à cause de cet écrivain franco-grec, Vassilis Alexakis. Invité l’autre jour sur une radio française, il présentait son dernier roman, La Clarinette. Je l’écoutais à vrai dire mollement, avec la distraction amusée qu’on met à écouter un type en train de te vendre son bouquin, lorsque soudain j’eus la sensation d’une parenté. Mais oui, c’est ça : nous puisions nos mots à la même source du mentir-vrai. Une source qui part de la Méditerranée et fatalement y revient.
Il disait à propos du rôle de l’écrivain qu’il était consubstantiel à la culture grecque, la Grèce étant «un pays qui vit sur la mémoire, on se raconte des histoires. Quand on est grec, par sa tradition culturelle, on a le droit de mentir». Eh bien oui, la Grèce n’est-ce pas le lieu de naissance du mythe ? Par extension, on peut le dire de toutes les régions de la Méditerranée où on a le culte de la parole.
Et Vassilis Alexakis raconte que, lorsqu’il était enfant, il disait à sa mère que son rêve était de devenir un grand… menteur. Menteur, oui ! Il ajoute : «Et j’ai réussi.» C’est-à-dire qu’il est devenu écrivain.
Alerté par cette déclaration qui tient a priori de l’esbroufe, je prêtai l’oreille à la suite de ses propos. Il en vint à l’actualité de la Grèce enthousiaste à porter au pouvoir un mouvement de gauche. Abordant l’actualité, il mentionnait les titres de la presse grecque qui proclamait en «Une» ce refus unanime : non à la litote ! Bien lire : non à la litote ! Mais, bon sang, qu’est-ce que la litote vient faire dans cette histoire de négociations entre le gouvernement de Tzipras et les instances de l’Union européenne ? Que vient faire là-dedans cette figure de style, étant entendu que la litote consiste à dire moins pour entendre davantage. Vassilis Alexakis explique qu’il ne s’agit nullement d’un manifeste littéraire, mais plus prosaïquement de crise politique car en grec, litote signifie tout simplement austérité.
Donc, en passant d’une langue à l’autre, on change de continent sémantique. On traverse le fleuve, la mer, les sables.
On reste dans la continuité. Litote égale austérité. Tout est dit dans le mélange avec jubilation des registres. On entremêle les instances, on confond les étapes. C’est la manière du menteur et l’art de l’écrivain.
Enième litote et autre écrivain. Ou plutôt écrivaine. Grecque. Comme quoi la crise accouche d’œuvres d’art. Elle s’appelle Ersi Sotiropoulos. Romancière et poétesse de 60 ans, elle a bourlingué à travers le monde à la recherche de ce Graal qui a pour nom l’écriture. «Ecrire pas publier», dit-elle. Elle a sillonné le monde, de New York où elle participe à l’International Writing Program, à Rome où elle rencontre Alberto Moravia vieillissant en passant par Paris, les Pays-Bas. Et la voilà aujourd’hui tenue, avec Eva (Stock), un roman qui vient de sortir, pour n’avoir pas «son pareil pour raconter ce que vivent ses compatriotes», selon Le Monde. Petit morceau de lucidité littéraire, et de talent à verser au débat – infini, inépuisable tonneau des Danaïdes — sur ce que doit être la littérature : «La littérature n’est pas la sociologie. Les réflexions politiques doivent surgir indirectement de la narration. Pas d’un copier-collé de ce que les journaux et la télévision nous déversent tous les jours.»
Ultime litote ? Ou peut-être première parabole. Elle s’appelle Orthodoxie. Elle est grecque aussi, et c’est une femme. Victime — elle aussi — de la crise, elle est joueuse de foot dans une équipe de SDF mixte d’Athènes. Comme dans beaucoup de villes d’Europe étranglée par la crise du capitalisme financier qui n’en finit plus de prendre aux plus pauvres, il s’est créé dans la capitale grecque une équipe de foot composée d’hommes et de femmes qui ont en commun le fait de vivre dans la rue.
Ce sont des gens vaillants et courageux, comme des personnages d’Ersi Sotiropoulos, qui combattent la sinistrose provoquée par l’austérité – litote, en grec, souviens t’en ! – en tapant dans un ballon, ce qui équivaut à recouvrir un peu de cette dignité que le pro0fit capitaliste leur a honteusement confisquée. Il y a comme une ironie à ce que le pivot d’une équipe de SDF d’Athènes s’appelle Orthodoxie qui vient du Grec et qui veut dire droit et opinion. Une opinion droite.
A. M.



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zadhand
02/03/2015, 01h42
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
01 Mars 2015

Balade dans le Mentir/vrai(46)
Le placard

Par Arezki Metref
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Deux faits quelque peu impromptus me conduisent à évoquer Tahar Oussedik. Le premier est relatif à la préparation d’un débat post-projection du film de Belkacem Hadjadj, Fadhma N’summer, qui doit avoir lieu en mars. Je cherchais de la documentation sur la rebelle de Soumeur lorsque je me suis souvenu que Tahar Oussedik y avait consacré un livre paru chez Laphomic en 1983. Inutile de dire qu’à cette époque, le livre comme la démarche d’écriture et de mise en valeur de ce genre de personnage étaient marginaux à souhait. Tahar Oussedik s’y était collé avec la passion et l’humilité des pionniers qui s’ignorent.
Le second fait est du domaine de la providence. Je pèse mes mots. On a beau proclamer ne pas y croire mais voilà, il y a des moments où il faut accéder à la factice grandeur d’abdiquer. Dans un logement d’une de ces cités champignons au sud-ouest d’Alger, où jadis j’ai habité, il est un placard arachnéen où s’entassent les traces éparses, émiettées, d’une carrière, d’un hobby, bref d’une vie tout court. J’ai ouvert le placard et une odeur de renfermé a saisi mes narines créant, dans une forme de suffocation, l’effet de la madeleine de Proust.
La poussière, libérée, a pris illico le chemin de mon larynx. Dans le réduit, pas de lumière. J’éclairai à l’aide d’une ampoule du couloir qui illumina une partie des objets entreposés là. On devinait des livres de toutes tailles au sens propre et figuré du terme, des numéros d’antiques revues qui se sont éteintes, des journaux jaunis par la patine, des dossiers divers, témoins empoussiérés et menacés de moisissures d’une autre vie. J’apportai un éclairage d’appoint à l’aide d’un spot baladeur. Je le balançai à bout de bras et passai en panoramique d’abord les rayonnages ployant sous les livres puis un monceau de paperasses posées sur une vieille valise en vachette crème à la fermeture béante. Je plongeai la main dans le bâillement de la valise et saisis un livre. Je le ramenai à la lumière et vis sur la couverture, sur fond blanc glacé, une reproduction de la célèbre toile La Veuve d’Issiakhem, surmontée d’un nom en bas de case : tahar oussedik. Et un titre : Lla Fat’ma n’Soumeur. En quatrième de couverture, sur une ligne tout en bas : prix public 24 DA.
N’est-ce pas la providence que de ramener à la surface dès la première pioche un livre qu’on recherche inconsciemment ? Le bouquin est certes dans un état piteux. Côte arrachée jusqu’au milieu, feuilles écornées, pages décollées. Mais, bon, le livre est là, c’est le principal.
Relisant les premières pages, je retrouvai le style didactique de Tahar Oussedik qui, instituteur vieille école si j’ose ce jeu de mots facile, avait le souci de se faire comprendre par le lecteur et celui de ne commettre aucune faute, ni de grammaire, ni de conjugaison, ni de syntaxe. Cette perfection a pour but, chez le maître d’école qu’il a été, et au sens noble du terme, de ne pas faire de faux plis dans le tissu de l’élève. Une erreur du maître peut marquer à vie un élève. Du point de vue du contenu, le combat de Lla Fat’ma n’Soumeur est décrit à l’aide d’un glossaire nationaliste qui appartient à une sorte de préhistoire préfigurant la logomachie qui sera tour à tour celle du PPA puis du FLN. Sans doute y a-t-il d’autres lectures possibles à faire du destin et du combat de Sid-Ahmed Fatma, née en 1830 à Ouerdja, passée à la postérité sous le nom de Lala Fatma n’soumer, maraboute et résistante à la conquête française des pitons kabyles menée par Randon.
Sans doute la notion de patrie, chose qu’elle défendait, n’avait pas le même sens que celui que lui donnera plus tard le nationalisme du 20e siècle. Tout cela ramène à l’année 1987. Je me revois grimpant de la rue Laribi, où était sis Algérie-Actualité, à l’assaut des raidillons d’Alger pour rendre visite à Tahar Oussedik. Il avait publié à l’époque pas mal d’ouvrages en rapport avec des figures de l’histoire berbère et en préparait d’autres. Il me reçut chez lui plusieurs fois, parfois en présence de son fils Krimo, et ces rencontres devaient se concrétiser par un entretien. Je crois lui avoir posé la question de savoir ce qu’il pensait de cette étiquette collée à son travail par des intellos pas très bien intentionnés péjorant ses livres en «littérature d’instituteur».
Sous-entendu ? Ecrits scolaires. Tout au contraire, Tahar Ouessedik prenait cette perfidie pour un compliment à la fois pour le noble métier d’instituteur auquel il avait consacré sa vie et pour sa pratique d’écrivain soucieux d’être compris.
Je garde aussi de ces palabres avec lui le souvenir d’un homme, déjà bien vieux, encore alerte et bouillonnant de projets d’écriture. Mais ce dont il parlait beaucoup, ce sont les personnages qu’il empruntait à l’histoire pour nous les rendre vivants grâce à cette ascèse d’écriture qui a pour nom la biographie historique romancée.
Retour sur Fadhma N’Soumeur. Eh bien force est de constater que si quelqu’un comme Tahar Oussedik ne nous avait pas légué ce livre, beaucoup d’entre nous n’auraient peut-être pas su grand-chose sur cette dame que les soldats d’occupation avaient surnommée la Jeanne d’Arc du Djurdjura.
Jamais je n’aurais pensé évoquer Tahar Oussedik – et à travers lui les instituteurs de sa génération – par ce biais. Grâce à ce livre qui est venu vers moi comme par enchantement.
A. M.

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zadhand
08/03/2015, 15h17
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
08 Mars 2015
Balade dans le Mentir/vrai(47)
Istanbul selon Pinar Selek

Par Arezki Metref
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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/03/08/arezkimetref.jpg

Je viens de me rendre compte que cette chronique paraîtra le 8 mars pile poil. Même si je m’octroie, dans ce journal, des plages de liberté et de décalage, je dois néanmoins tenir compte de l’actualité, qui plus est lorsque je transforme cette contrainte en plaisir. En fait, c’est plutôt bon que ça tombe un 8 mars car j’avais justement l’intention de parler d’une auteure, femme donc, et féministe.
Ah oui ! Un autre élément survenu dans l’actualité de la littérature me conforte dans l’idée d’évoquer cette auteure. Il s’agit du décès, cette semaine, de l’immense écrivain turc Yechar Kemal. L’auteur de la série des Memed, qu’on surnommait l’Homère de l’Anatolie, est cet écrivain qui – avec Nazim Hikmet – nous a donné à voir autrement la Turquie. Eh bien, Yechar Kemal, longtemps journaliste à Istanbul, faisait partie du comité de soutien à Pinar Selek, cette auteure dont je voudrais ici causer. De passage à Berlin en 2009, j’appelai comme de coutume en pareille circonstance, mon ami le regretté Missoum Boumediene. Il logeait alors chez un ami commun, Olivier. Ils m’invitèrent à les rejoindre pour un dîner auquel ils avaient convié des amis turcs. J’arrivai le premier et en attendant les autres, Missoum entreprit de me parler de Pinar Selek, elle aussi invitée. «Tu verras, me dit-il, combien elle est chaleureuse et combattive.».
Plus tard dans la soirée, Pinar Selek nous rejoignit. Elle connaissait le français, ce qui favorisa l’échange. On parla de tout, de rien. A ce stade, j’ignorai tout d’elle. A un moment, elle sortit des cassettes de son sac et demanda à ses hôtes si on pouvait les écouter. C’était de la musique kurde.
- Etes-vous kurde ? lui demandai-je timidement.
Timidement parce que quelques années plus tôt, en voyage à Istanbul, je m’enquis auprès d’une connaissance turque qui m’entretenait sur un ton neutre de la question kurde, de savoir si lui-même l’était. Sa réaction fut surprenante d’agressivité. Depuis j’ai appris à modérer mes questions. Pinar Selek me répondit qu’elle ne l’était pas, mais qu’elle avait une sympathie certaine pour les Kurdes, et que d’ailleurs, son exil naissant leur était dû en partie. Plus tard dans la soirée, elle nous raconta ce qu’il lui était arrivé et qui s’appelait déjà «l’affaire Pinar Selek», laquelle prendra par la suite une ampleur internationale. Mais d’abord, elle nous dit comment Missoum Boumediene était devenu son cicerone dans Berlin : «Il m’a appris à prendre le bus, le métro, quelques mots usuels d’allemand. Je lui en serai toujours reconnaissante.»
Des années après, en 2013, je la retrouvai dans une librairie rue Oberkampf à Paris où elle présentait son premier roman, La Maison du Bosphore. Elle avait franchi le cap car au cours de cette soirée berlinoise de 2009, elle avait déjà parlé de cette envie de s’exprimer par la fiction.
L’affaire Pinar Selek est à la fois simple et effrayante. D’abord, avant d’aborder l’affaire elle-même, il faut préciser que le père de Pinar Selek, Alp Selek, un célèbre avocat stambouliote, avait été embastillé pendant 4 ans et demi après le coup d’Etat militaire de 1980. Son grand-père, Haki Selek, était l’un des fondateurs du Parti des travailleurs de Turquie. On voit qu’elle a de qui tenir !
Sociologue, elle avait choisi de travailler sur un tabou : les groupes opprimés en Turquie. Elle partagea la vie des enfants de la rue Ulkër à Istanbul durant plusieurs mois – jeunes homosexuels et transsexuels, enfants de prostituées –. Elle en fera le sujet de son mémoire de DEA soutenu en 1997. Déjà mal vue pour ce travail, ce fut lorsqu’elle entreprit une enquête d’histoire orale sur la diaspora politique kurde au Kurdistan, en Allemagne et en France qu’elle devint réellement suspecte.
Le 11 juillet 1998, la police turque l’arrêta. Interrogée, elle refusa de donner le nom de ses enquêtés kurdes. Soumise à la torture, elle persista dans son refus. En représailles, on lui colla sur le dos un «acte de terrorisme», l’explosion du Bazar aux Epices qui fit le 9 juillet 1998, 7 morts et plusieurs dizaines de blessés. La police produisit des preuves falsifiées censées prouver que l’attentat était dû au PKK et que Pinar Selek y était impliquée. Pourtant, plusieurs experts indépendants avaient établi formellement que l’explosion était due à une fuite de gaz. Libérée et en attente de jugement, elle créa l’Association Amargi contre la violence faite aux femmes.
Premier procès en 2006. L’un des faux témoins se rétracte et dit l’avoir accusée sous la torture. Elle est relaxée. En 2008, sur appel du procureur, elle est rejugée et à nouveau relaxée. Mais le procureur fait encore appel. Elle en profite pour fuir la Turquie. C’est là que je la rencontrai pour la première fois en Allemagne. Depuis, vivant en exil entre l’Allemagne et la France, Pinar Selek sera plusieurs fois jugée et relaxée. Chaque fois la cour de cassation cassera le jugement. En 2011, troisième acquittement. En 2013, elle est condamnée à la perpétuité. Le 11 juin 2014, la cour de cassation annule la condamnation de 2013. Elle sera rejugée.
Dans cette affaire qui a pris des dimensions d’enjeu quasi diplomatique, c’est l’indépendance de la justice turque qui est évaluée à l’aune de l’admission de la Turquie dans l’Union européenne. Autant que les protagonistes de son roman, ces jeunes d’Istanbul épris de liberté, Pinar Selek est à la fois un personnage littéraire guidé par son idéalisme, et une passionaria dont le talent est mis au service des minorités opprimées et invisibles.
Son dernier livre, Parce qu’ils sont arméniens (Liana Levi), la rend encore plus sulfureuse aux yeux du pouvoir turc. Il y est question du génocide arménien. Le tabou des tabous...
A. M.

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zadhand
15/03/2015, 23h33
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
15 Mars 2015
Balade dans le Mentir/vrai(48)
Massinissa et les lunettes de Mussolini



Par Arezki Metref
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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/03/15/arezkimetref.jpgJe crois bien que je viens de choper la déprime. Juste là, à l’instant ! Tu veux savoir le pourquoi du comment ? Eh bien, en découvrant l’incroyable, l’inouï. Massinissa, notre grand aguellid, celui qui unifia et agrandit son pays, était aussi et surtout un OPhE.
C’est quoi ça, un OPhE ? C’est de l’Umberto Ecco. Ça désigne un Objet Physiquement Existant, une entité qui a vécu comme être et qui survit comme représentation à travers les textes. De ce point de vue et pour rester avec Ecco, Massinissa est aussi un objet sémiotique. Il concentre un ensemble de caractéristiques renvoyées par des mots et des noms précis.
Eh oui, toute une phraséologie, tout ce baratin, tout ce pathos pour en venir à dire une chose toute simple. Massinissa, on en parle, on écrit, on tartine même à tire-larigot sur lui, mais il demeure aussi flouté qu’un personnage de fiction dont la réalité est modulable selon le zoom de chaque auteur.
L’autre expression désignant ce type de personnage est : entité fluctuante.
Quand j’ai découvert le cinéma, et plus spécialement ce genre que je place au-dessus du western, à savoir le péplum, je me suis demandé ce que donnerait une représentation du guerrier Massinissa au cinéma. Je croyais qu’il n’existait aucun film dans lequel aurait apparu notre bon vieux mythique roi. D’ailleurs, on sait que la seule représentation qui nous soit parvenue se résume à un vague profil de monnaie.
Inutile de te dire ma sidération en mettant la main, bien involontairement du reste, sur un film que l’Italien Carmine Gallone réalisa en 1937. L’acteur Fosco Giachetti y prête ses traits à Massinissa, et Francesca Braggiotti les siens à Sophonisbe laquelle avait inspiré à Pierre Corneille une tragédie jouée pour la première fois en 1663 à Paris. Sophonisbe était la fille du général carthaginois Hasdrubal Gisco qui épousa sur ordre de son père, Syphax, le roi massaesyle. Cette union était motivée par l’alliance politique entre Carthage et Siga. Fiancée à Massinissa avant d’épouser Syphax, elle se maria au premier après la défaite du second. Désavouée par Scipion l’Africain, l’union ne dura guère car Sophonisbe préféra se donner la mort plutôt que de tomber entre les mains de ses ennemis.
Massinissa a donc eu un visage au cinéma. Et quel visage ! Peau sombre, traits anguleux du comploteur, profil de traître, il n'est pas présenté comme un allié de Rome mais plutôt comme un vassal. On dirait aujourd'hui un harki. On ne peut nier son alliance avec Rome à la tête de la cavalerie numide pendant la bataille de Zama, mais, dans le contexte de l’époque, c’était dans l’ordre des choses. Syphax chercha à annexer le royaume massyle, dirigé par Gaia, le père de Massinissa. Syphax s’allia d’abord à Rome et se tourna contre Carthage puis un renversement d’alliance se fit qui conduisit le jeune prince Massinissa à défendre sa patrie en s’alliant à l’ennemi commun.
Poussant le besoin de satisfaire cette curiosité née de la découverte, j’allai vers un étonnement plus grand qui me fit comprendre pourquoi celui que nous tenons pour le fondateur du premier Etat numide unifié y est si piteusement présenté.
C'est que le film en question, intitulé Scipion l'Africain, a une histoire très particulière. Commandité par Benito Mussolini en personne, il avait pour message sous-jacent de célébrer l'expansion du fascisme italien jusqu'en Ethiopie envahie cette année-là. Le rappel d'un passé considéré comme glorieux par le fascisme italien, la victoire sur Carthage par Scipion l'Africain lors de la deuxième guerre punique vers 205 av. JC, mise en parallèle avec la vision impériale de Mussolini, conférait à ce film une mission ostentatoire de propagande.
D’autres éléments confortent cet aspect. Vittorio Mussolini, fils du Duce, en était le producteur. Le Duce lui-même aurait coaché les figurants pour la séquence de la bataille de Zama. Les moyens énormes mis au service du film par le régime fasciste prouvent aussi son intérêt pour la propagande : 6 scénaristes, 350 jours de tournage, plusieurs milliers de figurants dont 6 000 rien que pour la bataille de Zama. Et pour boucler la boucle, le film reçoit la même année le 1er prix du Festival de Venise, lequel prix était surnommé La Copa de Mussolini.
Par la suite, le film est resté dans l’histoire comme le premier à avoir servi de champ d’expérimentation au zoom optique, procédé technique qui allait enrichir les ressources créatives du 7e art.
Arrêt sur image : un film dans lequel apparaît pour la première fois au cinéma le personnage de Sophonisbe a été réalisé en 1914 par Giovanni Pastron. Intitulé Cabria, il est considéré comme l’un des premiers péplums du cinéma et fut le lieu d’un autre progrès technique, le premier long métrage à utiliser le travelling.
Revenons à Scipion l’Africain puis à Massinissa. On reprocha à Annibal Ninchi, l’acteur incarnant Scipion, d’avoir été la caricature de Mussolini en reprenant dans son interprétation les tics, intonations et mouvements du menton du Duce. D’ailleurs ce dernier, dit-on, demeura atterré par cette prestation. Un critique malicieux alla jusqu’à imaginer un film sur Vercingétorix dont l’acteur aurait repris le discours et les mimiques de De Gaulle.
Un film de propagande est toujours binaire. Dans celui-ci, les Romains sont rutilants, volontaires, courageux, patriotes, hommes d’honneur, tandis que les Carthaginois et leurs alliés les Numides sont eux, cruels, brutaux, en un mot, barbares. Au milieu, Massinissa qui n’est pas un Romain mais qui n’est déjà plus un Numide, cumule les tares des siens avec celles, universelles, de la traîtrise. Voilà ce que devient Massinissa à travers les lunettes de Mussolini.
A. M.

zadhand
22/03/2015, 23h59
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
22 Mars 2015

Les yeux languides…

Par Arezki Metref
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Depuis un moment, j’avoue que je me sens quelque peu addict à Facebook. Un peu camé même, mais juste un brin ! Oh non, je n’y passe pas tous mes mois bissextiles mais j’y fais tout de même obligatoirement ma petite balade bucolique quotidienne. Une sorte de parcours de santé à revers. Une façon d’accomplir, en travestissant le commandement philosophique, cette prière du matin que Hegel identifiait à la consultation de la presse du jour.
Quand j’ai rejoint le réseau social, j’étais lesté d’un principe d’airain, et je voulais m’y tenir mordicus. Moyen fantastique de partager avec des gens, proches ou inconnus, des choses intéressantes, je me suis promis de faire dans le dense, le lourd, le consistant, si tu vois ce que je veux dire ! Que ça rapporte des mille et des cents à Marc Zuckerberg, je n’y voyais pas d’inconvénient. Au point où nous en sommes du masochisme, ce n’est qu’un cran de plus…
Je m’aperçus très vite que c’était là un vœu pieux, voire hypocrite. Difficile, réalisai-je, de bannir cette frivolité parfois facétieuse à laquelle invite la réalisation instantanée de la communication avec des gens qui vaquent aux quatre coins du monde. Je me suis promis, comme ça, que je ne publierai rien qui ne possède la plus-value qui dope de son écot le débat.
Je déchantai allègrement. Très vite, l’exercice allait me cingler avec une réponse banale à pleurer. Eh oui, mon bon monsieur, ainsi est l’être humain ! Les gens sont comme ça, tu vois, ingrats, indiscrets, inconséquents, jaloux, envieux, comme on dit au Café du quartier qui est l’agora de notre civilisation de la déglingue arriviste et de la vanité ontologique.
Entre ce qu’on proclame et ce qu’on fait, il y a un univers entier peuplé de tautologies. Quand je m’essore ce qui me reste de neurones pour publier sur mon mur un texte qui me paraît justiciable d’un débat, genre article, étude, réflexion, ou que je «partage» l’œuvre de quelqu’un d’autre, souvent, soit ça suscite une belle indifférence générale, soit quelques amis condescendants me gratifient d’un petit like de politesse.
Un clic du cœur virtuel et le tour est joué. Pause : faut pas généraliser, tout de même. Dans la population de Facebook, il n’y a pas que du vaporeux. Il y a, et c’est même une majorité, des maquisards du principe qui résistent farouchement aux sirènes du colifichet ou plutôt aux colifichets des sirènes.
En revanche, quand il s’agit de futilités, là ça y va ferme ! Les souris dansent tout ce qu’elles savent… Il y a alors de la générosité dans l’air. J’ai des tonnes de commentaires inspirés, caustiques, chiadés, ciselés, approbateurs, désapprobateurs, hostiles, conciliants…. Tout le monde va au charbon sans rechigner. C’est la ruée !
Mais ce n’est pas cela, le plus grave. Je me suis aperçu, à ma grande honte, que moi-même qui me pose en partisan et en praticien de la densité, je me surprends à privilégier la futilité, la frivolité, l’amusette…Je vais plus volontiers vers la vétille…
Plus facile à lire. Plus marrant. Pourquoi s’embêter avec de la sentence et de la gravité ? Tu sais, on n’a qu’une vie… L’insoutenable légèreté de l’être… Et puis, les gens sont comme ça ! Le mur de Facebook, comme celui de Berlin après la chute, quand seuls des pans ont subsisté, est là pour qu’on y taggue ce qui nous touche, fût-ce de la broutille.
Du coup, j’ai dégoté le truc. Pour faire réagir la peuplade Facebook engoncée comme je le suis moi-même désormais dans ses rites de la breloque, je balance quelquefois quelques lignes de sottise provocatrice. En vérité, j’ai appris cela d’un frangin qui, quand il veut rigoler un coup, lance comme une bouteille à la mer : «qu’est-ce qu’il est con !» Indéfini ! Personne ! No body ! Eh bien, il y a du répondant à ce type de post. Les commentaires pleuvent, qui culminent dans la philosophie…
Bien entendu, je ne vais pas t’assommer avec mes histoires de Facebook qui ressemblent du reste à celles de tous les facebookers de la Création. Si je commence par ce bout de la lorgnette, c’est parce que ça à avoir avec ce dont j’ai choisi de parler. Avant d’entrer dans la chanson, une dernière note du Facebook. Il permet quand même un échange fabuleux, instantané, avec une multitude de gens. Et surtout, on a la possibilité de publier des tas de choses, textes, musiques, photos, vidéos.
L’autre jour, je suis tombé sur la version de Chehlat Layaâni de Kamel Messaoudi. J’aime bien sa façon d’alléger des classiques et d’en faire de la variétoche. Il avait la voix pour. J’ai publié cette version avec ce commentaire à l’intention première de mon ami Nadjib Stambouli que je tiens pour l’héritier de la mémoire de la culture algéroise. Rien qui puisse lui échapper.
«Est-ce que Nadjib Stambouli me contredirait si j'avançais que Kamel Messaoudi tient la meilleure version de Chehlat Laâyani créée en 1958 par Abdelhakim Garami devenue un tube de chaâbi algérois grâce à Mohamed Zerbout qui l'a enregistrée pour la première fois en 1959 chez la maison de disques Dounia.
Ce tube de chaâbi est tiré d'un boléro cubain, Quizas Quizas, Quizas, écrit par le Cubain Osvaldo Farrés (tiens, ce ne serait pas un de nos Farrés qui aurait jadis émigré?) en 1947.
Ce post innocent a déclenché un échange riche qui nous en fait savoir davantage sur Abdelhakim Garami.
Un mec discret et talentueux, et qui mérite d’être connu au moins autant que son œuvre devenue un poncif. Mais on me fait signe que c’est fini pour aujourd’hui. Je causerai de lui et de sa chanson Chehlat Laâyani (que je traduis, faute de mieux, et avec la complicité de Nadjib Stambouli, par les Yeux languides ) tantôt….
A. M.

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zadhand
29/03/2015, 22h14
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
29 Mars 2015

Chahlet Laâyani,la Nedjma du chaâbi


Par Arezki Metref
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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/03/29/arezkimetref.jpg

J'avais promis, la semaine dernière, de revenir sur cette chanson, Chahlet Laâyani, tirée de Quizàs, Quizàs, Quizàs. D'ailleurs, et j’en conviens, ce que j'en dis ici ne satisfait que modérément la curiosité. Grâce à des relais amicaux, j'ai pu établir le contact avec Boubekeur, le fils d'Abdelhakim Garami, mais le défaut de temps m'a empêché de mener le minimum d’enquête qui aurait permis d'apporter des informations plus complètes sur le sujet. Cependant, je m'acquitte, ici, de cette promesse et m'engage – promis, juré ! – d’approfondir dès que possible.
Se peut-il qu'Abdelhakim Garami(1) n'ait jamais entendu Quizàs, Quizàs, Quizàs avant de composer Chahlet Laâyani ? Peu probable. Ceux parmi nous qui soutiendraient, par chauvinisme chaâbiste par exemple, le contraire, ont certainement tort. La gémellité mélodique des deux chansons ne découle pas uniquement de réminiscences ni d'une sorte d'intermusicalité, comme on parlerait d'intertextualité, euphémisme pour dire plagiat en littérature. Il s'agit plutôt d’une reprise, voire d'une adaptation comme il est d’usage d’en faire dans la planète musique(2).
C'est qu'en 1958, année où Abdelhakim Garami donna la chanson à Cheikh Zerbout, qui en fut le premier et singulier interprète, Quizàs, Quizàs, Quizàs, due au fécond musicien cubain, Oswaldo Farrès, prenait son second souffle avec une adaptation en anglais puis une autre en français. Adaptations par lesquelles, de toute évidence, la chanson débarqua sur les ondes algériennes.
Elle existait depuis 1947. Oswaldo Farrès l'avait composée et interprétée pour l'émission radio cubaine qu'il animait, «Le Bar Musical.» Elle fut ensuite reprise en espagnol par Nat King Cole et en français par les Sœurs Étienne. Presque 70 ans plus tard, le tube continue toujours à être repris et adapté. A ce jour, on compte des centaines de versions dans des dizaines de langues et de styles musicaux. Rien que sur le site musicMe, en cliquant sur le titre de la chanson, on tombe sur 126 versions par 56 artistes du monde entier allant de l'original d'Oswaldo Farrès à Roberto Alagna en passant par Les Gypsies, Arielle Dombasle, Cesaria Evora, Jennifer Lopez, un chanteur chinois et bien d'autres.
La prouesse d'Abdelhakim Garami n'est pas seulement d'avoir réussi à faire d'un boléro cubain un standard immortel de chaâbi algérois. La fluidité mélodique de sa version, la simplicité et la poésie romantique des paroles, l'authenticité des sentiments, tout cela confère à sa chanson la puissance émouvante de ces hymnes sans auteur. On croirait l'une de ces œuvres créées ex nihilo, que la douce mélancolie de l'amour contrarié fait pousser jusque dans les déserts comme ces lis des impalas qui égayent l'aridité et même la désespérance.
Pourtant, on a tendance à l'oublier, derrière, il y a une histoire.
Véridique ? Un homme, Abdelhakim Garami. Une femme, Chahlet Laâyani (les yeux languides, ensorceleurs). Cet oubli est peut-être une louange.
Il est la rançon de l'osmose entre une œuvre et un public. Chahlet Laâyani, la femme donc, est d'une certaine manière la Nedjma de la chanson chaâbie. Comme Kateb Yacine faisant d'un amour impossible pour une cousine déjà mariée un chef-d’œuvre de la littérature, Abelhakim Garami a sublimé sa passion pour une femme en poncif musical.
Celle qu'il désigne sous l'attrait hypnotique de Chahlet Laâyani n'est pas uniquement une création artistique. C'est aussi une belle jeune femme de sa proximité cherchelloise qui lui aurait inspiré cette complainte : «Dites à Chahlet Laâyani/Celle dont l'amour me consume/comme il est facile de s'attacher/la séparation m'est cruelle».
On a envie de savoir quel homme était l'auteur de ces vers transis. Abdelhakim Garami est né à Cherchell en 1929. Il eut la chance de poursuivre des études qui le conduisirent à un diplôme d'aide-comptable, une profession qu'il exerça à partir de 1950 à la Pêcherie d'Alger et la malchance, à l'âge de deux ans, de faire une chute dont il garda un handicap.
Il baigna très jeune dans la musique. En 1943, installés à Alger, ses parents habitent dans une maison appartenant au mélomane et maître du chaâbi, Cheikh Hadj Kaddour al Cherchalli. Ce dernier décela la passion du jeune garçon pour la musique et l'encouragea dans cette voie. Entre 1945 et 1950, Abdelhakim ne rata aucun concert maison donné chez Cheikh Kaddour par les jeunes maîtres du moment : El Anka, M'rizek, etc.
Il s’essaya à l'écriture et à la composition. Ses premières créations furent bien reçues par ses amis interprètes. Il quitta son travail à la Pêcherie pour se consacrer au chaâbi. Il vécut alors en animant des mariages et autres fêtes. C'est en 1958 que son étoile commença à luire.
A l'occasion d'une soirée à la salle Bordes à Alger, accompagné d'un orchestre dirigé par El Anka, il chanta deux de ses nouvelles créations dont Chahlet Laâyani. Sa voix grave ne collant guère à ce type de mélodie, le jeune Cheikh Zerbout lui arracha la chanson qu'il sera le premier à enregistrer. Après l'indépendance, Abdelhakim Garami connut une belle carrière dans le chaâbi qui fut abrégée, en 1970, par une mort tragique à l'âge de 41 ans.
L'histoire dramatique de la chanson Chahlet Laâyani a comme rejailli à la fois sur son auteur compositeur, Abdelhakim Garami, et sur son premier interprète, Cheikh Zerbout. Ce dernier, qui fut un jeune prodige du chaâbi, a connu une vie d'exil et de souffrances. Il décéda, nécessiteux, à Alger en 1983 d'un cancer de la gorge après une longue et prométhéenne traversée du désert.
A. M.


Un article biographique est consacré à Abdelhakim Garami dans le site rasdwamaya:
Abdelhakim Garami - L'art et l'histoire (http://rasdwamaya.skyrock.com/1708788216-Abdelhakim-Garami.html). Il se reporte aux recherches de l’infatigable et précieux Abdelkader Bendamèche, journaliste, parolier et animateur de Maya wa Hssine.
Nadjib Stambouli me fait observer qu’à l’époque, «l’adaptation était monnaie courante, la plus célèbre étant Min Djibalina de Mahboub Stambouli, sur la musique de Sambre et Meuse. Si Iguerbouchène n'était pas adepte de ces adaptations, d'autres compositeurs, comme Missoum, se faisaient un point d’honneur à en faire, en leur donnant une tonalité algérienne dans sa spécialité, le âsri (moderne) notamment pour Lamari, Seloua et autres.»

zadhand
06/04/2015, 23h39
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
05 Avril 2015
Balade dans le Mentir/vrai(49)
Conversations avec Bouzid Kouza à Tizi… Uzès

Par Arezki Metref
[email protected]
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/04/05/arezkimetref.jpgSans doute jamais Bouzid Kouza n’aurait imaginé qu’on puisse aller le débusquer dans son ermitage – hédoniste, tout de même, voire païen – d’Uzès, dans le sud-ouest de la France, qu’il a baptisé par ironie Tizi Uzès. Et voilà qu’un jour, m’y trouvant en visite et me souvenant qu’il y posait parfois son balluchon de transhumant au long cours, je lui passai un coup de fil. C’est qu’en me donnant son numéro, quelques mois auparavant, il ne croyait pas, plus que moi d’ailleurs, que j’irais le surprendre dans sa tanière au bout du Gard. Ah ce hasard !
Depuis quelques années, habitant quasiment dans un avion, un train, un bus, il vit entre Berlin, Uzès, Paris et Alger, poussant le bouchon jusqu'à Bamako et même Ouagadougou tout en prenant soin de revenir quelques fois à Tighlit, le village des origines, à la Kalaâ des At Abbas.… Bref, les gènes d’errant, jamais ne se taisent…
Cette histoire commence donc avec le hasard d’une soirée où papotant de tout et de rien, il me fournit l’innocente opportunité de poser la question qui me brûlait les lèvres depuis un moment. Le roman L’As de Tahar Ouettar est-il aussi intéressant en arabe qu’il l’est devenu en français ? Intéressant ? Oui, au fond, ça veut dire quoi, intéressant ?
La question est posée, si j’ose dire, à la source, Bouzid Kouza en ayant été le traducteur en 1983.
Je revois Bouzid Kouza réfléchissant un moment, occupé sans doute à peser ses mots. Puis il entreprit une sorte de mise au point avant de répondre : «Depuis ses déclarations sur Tahar Djaout, je me suis brouillé avec Ouettar. C’est inadmissible ce qu’il a dit».
Il en vint enfin à la question elle-même, mais en bottant d’une certaine manière en touche. Modeste, il voulait absolument réduire un maximum son apport, que je soupçonne décisif, au roman de Ouettar. Il commença par vanter les qualités de la langue populaire de Ouettar. Puis, en le harcelant quasiment pour qu’il réponde avec le plus de précision possible, il finit par concéder qu’il fallut tout de même booster quelque peu la traduction française. Heureusement, que poète lui-même, et maître de la langue, Bouzid Kouza put apporter du renfort au texte.
D’ailleurs, quand on connaît l’un et l’autre, on se demande ce qui a pu rapprocher Tahar Ouettar de Bouzid Kouza. Je saurai par la suite que c’était moins la littérature que l’engagement communiste clandestin. Avec Abdelhamid Benzine, Djamal Mesbah et Tahar Ouettar, Bouzid Kouza eut à s’occuper, en 1966, de l’édition en arabe de Saout Echaâb, l’organe central du Parti de l’Avant-garde socialiste (PAGS) qui venait de naître des cendres de l’ORP où prédominaient les communistes du PCA.
Les nécessités de ce travail les faisaient se voir régulièrement. Bouzid Kouza, qui apprit l’arabe d’abord à l’école coranique Sidi Lakhdar puis à l’Institut Ben Badis et enfin à la Medersa (lycée franco-musulman) de Constantine, membre d’un réseau FLN dès le lycée, rencontra le communisme grâce à la lecture de poètes comme Eluard, Nazim Hikmet, Aragon.
Il se souvient de la fascination pré-narcissique de Tahar Ouattar pour les communistes qui avaient combattu pour l’indépendance et qui furent discriminés. Il avait entendu parler de Maurice Laban et de Mohamed Lamrani, cet avocat batnéen qui fut un compagnon d’armes proche de Ben Boulaïd, de Taleb Bouiali. Tous ces communistes qui combattirent les armes à la main firent les frais de l’intolérance idéologique et disparurent dans des circonstances troubles.
Je ne suis pas loin de penser que la cause militante est pour beaucoup dans la décision de traduire L’As. Bouzid Kouza l’admet du bout des lèvres mais il souligne tout de même l’intérêt littéraire du roman.
Revenons à ce papotage anodin qui grimpe, impromptu, d’un cran dans le sérieux. Tant qu’à faire, quand on tient Bouzid Kouza, on a soudain une cascade de questions qui affluent. En réalité je ne les lui ai jamais posées, ce n’est que ces derniers temps que l’idée m’en est venue. Par exemple : pourquoi cet excellent poète, nourri des orpailleurs de la poésie, un des rares avec qui j’ai pu échanger autour de Ritsos par exemple, a-t-il si peu publié ?
A ce propos, j’ai presque envie de citer Smaïl Hadj Ali qui m’a fait remarquer que dire bon poète, c’est en quelque sorte commettre un pléonasme, car être poète suppose être bon. Dans le cas contraire, on ne peut le prétendre. Certes l’œuvre de Bouzid Kouza est de celles qui ne sont pas abondantes(1), c’est peut-être pourquoi elle est digne d’être redécouverte, voire découverte. Sans doute, l’enchaînement d’une vie habitée par le militantisme dans le PAGS dont des années de clandestinité, puis de journalisme professionnel – il fut, entre autre, l’un des responsables de la rédaction d’Afrique-Asie au côté de Simon Malley –, n’a-t-il laissé que peu de place à la poésie.
Récemment, Bouzid Kouza m’a appris qu’il a retrouvé un article sur sa poésie paru dans L’Unité en juin 1979. «Il est signé d’un certain Nazim Mahdi», me dit-il. C’est bien l’un des pseudonymes que j’utilisais pour signer des papiers dans L’Unité dans cette période où j’effectuais mon service national.
Ce soir où à Uzès j’abordai avec Bouzid Kouza la question de sa traduction de L’As, il s’agissait initialement de satisfaire une simple curiosité dans un bavardage anodin.
Petit à petit, je réalisai que nous ouvrions une page de notre histoire littéraire que, je le souhaite, Bouzid Kouza prendra soin de remplir au profit de la mémoire collective.
A. M.

1) Clandestines, Editions Révolution socialiste (PAGS-1968, Alger), Feux de voix, Editions Laila Moulati, 2010, Alger.

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zadhand
12/04/2015, 22h05
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
12 Avril 2015

Les tribulations de KhaledPar Arezki Metref
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Franchement, les suites de la chronique sur Chahlet Laâyani et sur son auteur, Abdelhakim Garami, ont été réactives, foisonnantes. Et la plupart du temps intéressantes. Un et même plusieurs messages ont concerné l’énigmatique cheikh Mohamed Zerbout, premier interprète de ce qui allait devenir un tube, dont l’exil calamiteux serait, pour ainsi dire, «légitime» puisqu’il aurait quitté l’Algérie pour cause de positions troubles à l’égard de l’occupant. Certains vont même jusqu’à m’écrire que, pour cette raison, il méritait la vie difficile qu’il a connue.
J’ai aussi reçu quelques témoignages de différentes personnes qui auraient identifié, à des endroits différents, Chahlet Laâyani, cette femme qui a inspiré Garami, sans vouloir donner plus de précisions pour des raisons évidentes de respect de la vie privée… D’où la difficulté à écrire notre histoire culturelle.
Cette chronique a montré, à travers toutes ces réactions, combien la musique peut être au cœur d’une identité culturelle, et combien, de ce fait, elle devient un enjeu.
De nombreux exemples en attestent. C’est d’ailleurs sous ce signe que s’est tenu cette semaine au Cap-Vert l’AME (Atlantic Music Expo), ce grand marché de la musique qui célèbre la création artistique, seule ambassade, dit-on, de ces îles qui ont donné une Cesaria Evora.
D’ailleurs, son ministre de la Culture, Mario Lucio, l’un des rares auteurs compositeurs au monde à avoir provisoirement laissé ses instruments pour assumer la charge d’un maroquin(1), le déclare : «Quand on dit que notre seul pétrole, c’est la musique, je réponds que la différence fondamentale, c’est que cette ressource-ci ne s’épuise pas.»
Ceux qui se demandent, à raison très certainement, pourquoi les musiciens, les chanteurs sont toujours plus populaires que les autres artistes et intellectuels, qu’ils sachent que, outre les bénéfices du Star système qui indexe la célébrité aux tintements du tiroir-caisse, il faut aussi en convenir, la musique agit sur nous d’une façon très particulière.
Un jour, le peintre Wassily Kandinsky, soucieux des effets de l’art sur l’âme humaine, assista à une représentation de l’opéra de Wagner, Lohengrin. Il avoua avoir ressenti une «synesthésie», mot savant pour décrire une vibration de l’être tout entier. C’est ce qu’on appelle chez nous le tarab.
Ce qui me conduit à poursuivre ce propos sur la musique, enjeu ici, en évoquant notre bon vieux Cheb Khaled. Décidément, ça ne semble pas être sa semaine ! Une vidéo pirate le montre entrant, visiblement encadré par des officiels, dans le consulat d’Algérie de Vitry-sur-Seine, en France, sous les huées de quelques compatriotes irascibles lui criant : «Espèce de traître, va au Maroc !»
On pourrait comprendre qu’excédés par l’octroi de la nationalité marocaine du chanteur par le souverain Mohammed VI – on peut être roi du Maroc et fan de Khaled, les rapports entre raï du roi et roi du raï n’étant pas interchangeables –, des jeunes lui jettent l’insulte à la face.
En réalité, cela ne regarde que lui. Marocain ? Et après ! A cet égard, personne n’a le droit de le juger. D’autant que, touché visiblement par la campagne de dénigrement suite à cette affaire, il a cru bon rétablir l’équilibre en se mettant complaisamment au service du pouvoir de Bouteflika. On peut revoir le fameux clip de 2014 où il s’éclate, avec d’autres, dans la célébration tarifée du Guide de la Nation.
C’est que ce n’est pas de tout repos d’être un enjeu ! Et qu’il le sache ou pas, d’une certaine façon, Khaled en est un.
Cependant, il faut lui rendre ce qui lui appartient. Comme ce véritable acte de bravoure. Devant se produire au Maroc en 2008, Khaled se voit proposer du fric pour s’aligner sur les positions marocaines sur le Sahara occidental. Il refuse. Il se fait alors agresser sur scène où il reçoit des bouteilles de verre qui le blessent. Toute la soirée, il est copieusement insulté par un public chauffé à blanc. Les organisateurs de ce piège n’avaient pas oublié que lors d’un concert à Madrid, toujours en 2008, Khaled avait exhibé un drapeau de la RASD.
Mais la pire des choses qui pouvait lui arriver vient de lui tomber dessus comme un météore. Didi, son tube planétaire, a été reconnu par la justice comme un plagiat. Didi ? Oui, cette chanson qui l’avait propulsé en 1992, sous les sunlights du monde entier, arrangée par Don Was, producteur des Stones, et Michael Brook. Rabah Zaradine, Cheb Rabah de son nom de scène, a convaincu visiblement le tribunal que Khaled avait tiré son Didi de Eli Kan, sa chanson à lui, produite à Alger en 1988. Plagiat ? Oui, tranche le tribunal et j’avoue qu’en écoutant les deux chansons, on ne manque pas d’être troublés par la similitude.
Khaled doit casquer grave : deux fois 100 000 euros et la restitution des droits d’auteur perçus sur la chanson et dans le monde entier depuis 2003.
Et sans doute le fric n’est-il pas la pire des punitions. La pire, c’est de tomber de son piédestal. Mais il semble qu’il ne soit pas tombé pour tout le monde. Mon vieux pote Nadir Bacha aurait entendu une autre version de cette histoire. Où est la vérité ? Va savoir…
Le fait est que, selon les sources de Nadir Bacha, le ci-devant Cheb Rabah, auteur de la chanson, aurait jadis cédé les droits à Khaled de façon informelle. Comme qui dirait de main à la main, ni vu ni connu.
Puis lorsque Khaled a fait passer la chose du stade de chansonnette bricolée pour une cassette à celui de tube international, l’appétit serait venu. Judiciairement parlant, tout est en règle. Mais moralement, si tant est qu’on puisse parler de morale ?
A. M.

1) Il y en a quelques-uns, célèbres… Mélina Mercouri, actrice et chanteuse, a été ministre de la Culture en Grèce et Gilberto Gil au Brésil de Lula…

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zadhand
19/04/2015, 22h44
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
19 Avril 2015

Retour sur le duo dialoguistes-éradicateurs




Par Arezki Metref
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Eh bien voilà le ministre du Commerce contraint à faire machine arrière dans sa tentative d’assainir le commerce des boissons alcoolisées ! Sport d’élite : de l’art d’amortir sans ciller ! L’autorisation préalable pour l’exercice de ce commerce aurait pourtant été tout bénéfice. La morale nationale n’y aurait rien perdu, et l’économie aurait gagné à ce que ce secteur soit soustrait aux magouilles des requins, souvent barbus du reste, de l’informel. Quand je dis la morale nationale n’y aurait rien perdu, je fais référence au fait que la consommation est sans doute plus importante quand elle est favorisée par la transgression de l’interdit.
Mais la salafisation même plus rampante niche désormais à des niveaux respectables de ce qui reste de l’Etat. ça fait longtemps qu’on a cédé et le doigt et la main, maintenant il faut donner le reste.
Le commerce des boissons alcoolisées a toujours existé et depuis l’indépendance, l’Etat algérien l’a géré avec – allez, disons-le – une relative neutralité, parfois bancale il est vrai, cédant souvent aux extrémismes de la purification.
Face à l’hystérie de la revendication de l’interdiction totale, la réponse a été jusqu’alors tant bien que mal la raison. Mais l’émiettement de l’autorité de l’Etat, la dislocation sous les coups de boutoir de l’islamisme de la protection de l’intérêt privé, a conduit à une situation où un Premier ministre dédit son ministre du Commerce. Cette compromission en dit long sur l’abdication de la résistance à l’islamisme.
L’agrément délétère de cet islamisme en Algérie contraste avec la nouvelle tendance à la chasse aux islamistes qu’on peut observer dans les pays occidentaux.
Aujourd’hui, tout mène à la conclusion qu’on a intégré la nocivité à l’échelon international de l’islamisme. Quand on oublie ou feint d’oublier à quel point il est terrifiant, Daesh s’évertue à nous le rappeler. Daesh, comme jadis Al-Qaïda ou les divers groupes qui se font et se défont à la vitesse d’un massacre, sont-ils des créations d’officine destinées à mettre en place de nouvelles situations géostratégiques ? ça ne change rien au fait de la manipulation du désespoir social. Et rien à l’horreur de la boucherie…
Sans remonter trop loin dans le temps, l’hécatombe des étudiants au Kenya est emblématique tout à la fois de l’horreur, de la cécité et, tout compte fait, de l’absurdité de la violence djihadiste. C’est pour ainsi dire dans l’ordre des choses. Mais cet ordre des choses est-il naturel ?
Comment en est-on arrivé là ? Je ne vais pas rappeler tous ces processus mortifères qui, pas après pas dans l’abomination, ont mené à des formes d’horreur inédites que l’on ose encore rattacher à quelque chose qui se revendiquerait de la religion. Le mal est fait mais ne peut-on pas tout de même remonter à ses origines ?
Puisque l’Algérie a le funeste privilège d’avoir été le laboratoire natal de l’expérimentation dans l’extermination d’une partie de la société pour instaurer l’ordre islamiste, c’est chez nous qu’il faut reconsidérer certaines balises. Souvenons-nous de ces deux grands courants diffus qui se sont affrontés dans les années 1990 entre, d’un côté, les «éradicateurs» et de l’autre les «dialoguistes». Les grandes puissances occidentales, de la France aux Etats-Unis en passant par la Grande-Bretagne, étaient plutôt favorables aux dialoguistes, pour ne pas dire aux islamistes. Mais entretemps, il y eut les attentats du 11 septembre, ceux de 2005 à Londres, 2012 en France avec l’affaire Merah, et les attentats de Charlie Hebdo de janvier 2015. Ces attentats ont transformé les doux dialoguistes en féroces éradicateurs. Les Etats-Unis qui, avant le World Trade Center, voyaient plutôt d’un bon œil l’arrivée des islamistes au pouvoir en Algérie, changèrent du tout au tout avec à la clé un Patriot Act pour oindre de légitimité le contrôle des libertés individuelles, Guantanamo et les avions clandestins de la CIA. La France est en train de leur emboîter le pas. Quant à la Grande-Bretagne, sa bienveillance à l’égard des islamistes s’est tarie il y a bien longtemps.
Tout cela pour dire que l’advenue de l’horreur a commencé, chez nous comme ailleurs, dans un affrontement de deux forces qui ne pouvaient se défaire de leur radicalité. Les dialoguistes doivent, du moins pour ceux qui assument leurs responsabilités, se mordre les doigts d’avoir préconisé une voie qui a quelque part mené à cette abomination que l’on vit aujourd’hui.
On a accablé les éradicateurs, les tenant pour responsables de toutes les vilénies. Les dialoguistes devraient, eux, avoir toutes les raisons du monde de pavoiser du fait du triomphe de leur poulain. Pavoiser ? Oui, ils peuvent car la société algérienne a tant et tant été perfusée à un islamisme frivole du point de vue de la spiritualité, et gorgé de violence, qu’elle en est devenue méconnaissable en deux petites décennies. Des exemples ? Une forme d’hystérie dans l’adhésion pas toujours platonique à Daesh suffit à montrer à quel point la radicalité est à fleur de peau.
Ce qui est paradoxal et qui serait amusant en d’autres circonstances, c’est que ce ne sont plus guère les éradicateurs d’hier qui résistent à cet islamisme bicéphale – une tête dans les institutions de l’Etat et l’autre dans les marges de la société – mais certains des dialoguistes qui, aujourd’hui, essayent vainement de contenir une progression qu’ils ont grandement facilitée. Il est patent qu’on ne peut plus identifier de la même manière les acteurs politiques et leur positionnement par rapport à l’islamisme, notamment depuis l’accession de Bouteflika au pouvoir. A sa charge ou à sa décharge, il a commis l’exploit de retourner les pires éradicateurs en zélés dialoguistes et très, très rarement l’inverse. L’attrait du pouvoir a été efficacement utilisé par Bouteflika qui fait coexister depuis 1999, dans les divers gouvernements, islamistes et démocrates réversibles.
Le recul le plus spectaculairement notable est celui de la notion même de laïcité. Dans les années 1990, le mot laïcité était presque perçu comme une insulte. Aujourd’hui, c’est carrément un blasphème. Faut-il rappeler que la laïcité n’est pas plus française que la démocratie n’est grecque et le capitalisme protestant ? Et faut-il souligner aussi que la laïcité n’est pas contre une religion mais qu’au contraire, elle la protège ?
A. M

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zadhand
03/05/2015, 23h36
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
26 Avril 2015


Topographie de l’illusion

Par Arezki Metref
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Tu broies du noir, bonhomme ! Comme devant une bobine qui fait défiler des images voilées, je revois comme ça des lieux qui ont, par leur fréquentation inopinée, acquis du sens. Le hasard des déambulations d’un après-midi enfin ensoleillé peut réserver bien des étonnements.
Voici une brasserie où il y a vingt ans, j’ai passé des heures et des heures à tirer avec Abdelkrim Djaâd des plans sur la comète. En voici une autre où, avec Azzedine Meddour, nous avons éclusé maintes conversations autour d’un projet de film qui ne se fera jamais au bout du compte. Et là, oui là, c’est avec Ahmed Azeggagh que j’ai passé près d’une journée à vider un malentendu futile mais coriace.
- Pourquoi as-tu mis le mot «crevettes» dans un si beau poème ? Lui dis-je.
J’ai reçu une réponse à la Azeggagh :
- T’as qu’à pas lire !
Une journée de dialogue du même cru !
Traces dans l’air qui se fluidifie. L’errance se poursuit, métaphore de la course à l’inaccessible ! Course de l’illusion !
Je me souviens de l’ami Sadek Aïssat qui sillonnait Paris au hasard de ses pas, les écouteurs du walkman vissés aux oreilles à écouter El Anka. Le trip ! Il avait la sensation, confia-t-il un jour, de se trouver au point de jonction d’un télescopage des mondes. J’écoute, pour ma part, par la plus grande des énigmes, Lmut d’Idir. Tu broies du noir, bonhomme ! Allez, un peu d’optimisme !
Et voilà que je me suis retrouvé dans ce quartier où j’ai vécu jadis. Comme la Madeleine de Proust, quelque chose de diffus dans l’air m’a transporté illico dans les premières années de l’exil. Et je ne sais pas pourquoi ce retour s’avère si douloureux. Peut-être est-ce parce qu’il renvoie aux bruits, à la fureur de la décennie sanglante qui a emporté nombre d’entre nous et qui en a déporté beaucoup d’autres. Ces cafés où nous nous réunissions à plusieurs pour tenter de créer une association, pour partager la souffrance et mutualiser l’espoir !…
Sans trop savoir comment ni pourquoi, je suis passé devant un vieux cinoche de quartier comme il en existe encore à Paris. Un panneau affichait le début de séance d’un film dont j’avais vaguement entendu parler. Je me suis laissé guider –mais était-ce vraiment le hasard – et je suis entré. Une heure 30 plus tard, j’en suis sorti, bouleversé au point d’en modifier mes projets de chronique que je souhaitais initialement consacrer à la peinture.
Tu broies du noir, bonhomme ! Allez, un peu d’optimisme !
Je parlerai donc de ce film et à ce propos de ce passé marqué par la mort qui s’éternise dans un présent lui aussi guetté par la mort. Le film s’intitule Une belle fin (Still life) d’Uberto Pasolini. Peut-être est-ce le patronyme du réalisateur qui a déterminé mes pas. Contrairement à Pier Paolo Pasolini, l’icône italienne des années 1970, l’auteur de l’inoubliable Théorème, Uberto Pasolini - neveu de Luchino Visconti- est plutôt versé dans la comédie britannique. Comédie triste dit-on à propos d’Une belle fin, ou comédie sociale, douce-amère. On lui doit notamment la production de The Full Monty, l’histoire d’une bande de chômeurs à bout de ressources qui se voient contraints de verser dans le striptease pour survivre. Un énorme succès international !
Tu broies du noir, bonhomme ! Allez, un peu d’optimisme !
Retour à mon cinéma de quartier. La salle était quasi vide. Ce qui prouve au bas mot que le film n’est pas commercial, ce qui peut aussi être un gage de qualité. En fait, on en sort complètement plombé de cette «Belle fin», comme un cercueil. L’histoire est simple. John May, la quarantaine, célibataire, un homme gris au sens kafkaïen du terme, travaille dans un service de recherche des familles de défunts morts dans la solitude. Petit employé méticuleux et obsessionnel, son univers est balisé par les chemins qui conduisent de son domicile à son bureau, de son bureau à la morgue et de la morgue au cimetière. Il collectionne les photos des défunts dont personne ne veut.
L’acteur britannique Eddie Marsan campe avec beaucoup d’intensité ce personnage insipide et invisible. Son visage est comme un écran où défilent les images sordides de ces logements ayant appartenu aux défunts – ici des slips alignés sur les radiateurs, là des collants suspendus au plafond de la cuisine –.
Elle a beau être triste, cette comédie l’est pourtant bien moins que la réalité qu’elle dénonce. Le désespoir normalisé d’une vie ordinaire qui prolonge la solitude jusque dans la mort. Voilà un instantané implacable de la société occidentale.
Quand le générique de fin a été happé par l’écran noir, les lumières se sont rallumées et j’ai commencé à entrevoir le sens de cette conjoncture astrale qui m’a bandé les yeux pour me conduire ici et maintenant.
Ce sentiment de solitude dans les métropoles occidentales dopées à la vitesse et à la performance, c’est la première chose que j’ai ressentie quand j’ai quitté ma tribu agitée pour me jeter dans la topographie de l’illusion. Plus que dans l’exil, le voyage vers la mort nous laisse nus et démunis. Tout ce qu’on accumule avec amour, rage ou délectation devient un fossile de la dérision. A la sortie, le soleil avait décliné.
…. Allez, un peu d’optimisme !


A. M.

zadhand
03/05/2015, 23h39
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
03 Mai 2015


Balade dans le Mentir/vrai(49)
Le train de 12h45 pour Turin


Par Arezki Metref
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Juste le temps de grimper dans le train numéro 9244 en partance pour Turin ! Il est très précisément 12h45 sur l'horloge à cristaux liquides de la Gare de Lyon à Paris. A peine ai-je posé le pied sur le marche-pied que la machine s’ébranle dans la stridence d'un sifflet. Les portières du TGV se verrouillent alors avec la brutalité de la chute d'un couperet de guillotine.
A vrai dire, je suis tellement en retard que je n'ai guère le temps de choper à la volée quelque chose à lire. Vu la durée du trajet, quelque 6 heures, c’est plutôt ennuyeux. J'en suis là de mes regrets, quand m'installant à ma place, je trouve sur la tablette posée là, Moïse d’André Chouraqui paru chez Flammarion en 1997. Ce n'est pas exactement le type d'ouvrage que j'aurais volontiers emporté pour combler les blancs d'un voyage en train, mais je ne suis pas mécontent de devoir le lire. Pas de doute, ce serait plus utile que les Chase habituels. Ah oui, il faut que j'avoue que je suis un cas. Depuis le temps, je continue à lire des James Hadley Chase lors de mes voyages. Que le polar ait changé, que de nouveaux auteurs soient apparus sur la scène, je n'en ai cure. Je suis resté bloqué aux Chase. Oui, on est comme on est et il n'y a rien de criminel dans le péché de ringardise. Je lis et relis sans cesse les Eva, La chair de l’orchidée, Chambre noire ou Pas d’orchidée pour Miss Blandish.
Mais bon, Moïse est là, et pas Chase. C'est peut-être un signe.
André Chouraqui, je l'avais rencontré dans des circonstances qu'on ne peut oublier. C’était un 16 novembre à l'occasion de la Journée internationale de la tolérance, instituée par les Nations unies. Je ne sais plus quelle année c’était : 1997 ? 1998 ? Pas trouvé le moyen de vérifier. Le fait est que cette année-là, la Cinquième organisait une émission sur la tolérance animée par Claude Serillon. Par deux défections successives, je me suis trouvé à jouer les roues de secours. Lorsque j'avais donné mon accord, j'avais négligé de demander le nom des autres invités. Arrivant dans les studios, j'apprends que j'allais donner la réplique à deux des plus grands penseurs du XXe siècle. Je comptais faire demi-tour lorsque j’appris que je serais assis entre Jürgen Habermas et André Chouraqui. Grimper à cette altitude était définitivement au-dessus de mes moyens.
Je n'en menais pas large. Pourtant, dès mon premier contact avec eux une demi-heure avant l’entrée en studio, je pus vérifier l'intuition que le gigantisme intellectuel et l’humilité vont de pair. J'eus la surprise d’être accueilli comme un égal, sans aucune réserve. J'en ai connu, par la suite, des petits qui refusaient de partager la tribune avec quiconque était jugé indigne de boxer dans leur catégorie.
Pas Habermas, réservé mais avenant et souriant, écoutant avec un sérieux bienveillant les vétilles que je débitais. Pas Chouraqui qui m'accueillit avec la faconde méditerranéenne qui est la sienne.

- Vous êtes algérien ?
- Oui, fis-je.
- Je le suis de naissance. Vous connaissez Aïn-Témouchent ?
- Bien sûr, fanfaronnai-je
- J'y suis né.
J'avais un avantage. Célèbre comme il l'était, j'avais beaucoup lu sur lui comme, du reste, sur Jürgen Habermas qui, lui, silencieux, suivait avec un sourire notre échange.
Puis on vint nous annoncer que nous devions passer au maquillage pour le fond de teint qui empêche la réverbération de la lumière sur les visages. En marchant vers la cabine de maquillage, André Chouraqui continua d'exprimer une curiosité à l'endroit de l’Algérie qui traduisait vraisemblablement une forme de nostalgie. J’ignorais où il en était. Je savais seulement que ce juif algérien érudit, ancien résistant au nazisme, avait décidé d'émigrer dès 1958 en Israël. Il fut, à un moment, vice-maire de Jérusalem.
- Avec un prénom comme celui que vous portez, vous venez probablement de Kabylie, supposa-t-il.
- Oui, d'Ath Yani, fis-je, mais je n'y suis pas né.
- J'étais juge de paix à Fort National en 1947.
Puis, on nous mit entre les mains d'une charmante maquilleuse. Je n'ai gardé aucun souvenir de l'émission en elle-même. Je ne l'ai jamais vue et ne voudrait pas la voir. Sans doute, ai-je étalé quelques lieux communs pour ne pas donner l'impression que je n'avais rien à dire.
Habermas fait partie de la deuxième génération de l’École de Francfort. Il était une des figures de la réflexion sur les fondements de la théorie sociale et de l’épistémologie. André Chouraqui, lui, était magistrat puis avocat, à moins que ce soit dans l'autre sens. Mais il était surtout connu pour ses travaux pour ainsi dire pharaoniques, comme la traduction de la Bible. Le train de Turin s’arrête à Chambéry. J'ai lu quelques pages de Moïse. Le train redémarre et mon attention est attirée par les paysages de montagne. Je replonge dans le livre. J'en suis là où le père des Hébreux erre avec eux dans le Sinaï.

zadhand
11/05/2015, 00h19
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
10 Mai 2015


Des mots et des noms ou de l’art et de l’illégitimité

Par Arezki Metref
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Occasion pour parler de Fen’art(1), collectif d’artistes visuels algériens qui vient de naître. Ils se sont regroupés pour faire des choses ensemble, exposer, réfléchir, projeter… Première action : expo collective à Paris, RéZolution… Et une causerie sur l’art algérien le 11 avril dernier où on m’a fait l’honneur de m’inviter avec Camille Penet-Merahi et Nourredine Saâdi. Je publie ici l’intervention que j’ai faite.
En vérité, je suis un peu embarrassé car je suis venu à cette rencontre avec des idées un peu confuses et un certain malentendu pour ne pas dire un malentendu certain.
Parce que j’ai, il y a quelque temps, écrit un texte sur la peinture de Kamel Yahiaoui, comme je le fis jadis pour des amis, Ali Silem, Belkacem Tatem et d’autres, on m’a pris pour un spécialiste de la peinture algérienne.
Ce malentendu a été lourdement aggravé par un petit billet que j’ai écrit à la mort de Wahab Mokrani. Réaction éruptive qui m’a été arrachée par la violence de la mort de Wahab, connectée à la violence de sa vie…
Je vous rassure ou plutôt je me rassure moi-même : je ne suis pas un spécialiste de la peinture algérienne, ni un critique ni un historien de l’art. Je n’en ai pas le savoir. Mes propos ne portent donc pas d’autre responsabilité que celle de ma subjectivité.
J’avoue que je ressens, pour encore corser l’affaire, derrière ce malentendu comme une forme d’illégitimité. Illégitimité ? Voilà le mot lâché.
Oui, je ressens profondément comme une illégitimité à parler de peinture et encore plus à en faire, car j’en fais un peu ou plus exactement j’en ai fait à un certain moment.
Il n’est pas impossible que mon manque d’assiduité dans la pratique de cet art provienne de ce sentiment. J’ai l’impression d’être un squatteur en peinture. Et cette impression corrosive fragilise, met même en péril le processus de création.
Vous voyez ! N’est-ce pas confus de commencer un propos sur la peinture lesté de ce sentiment d’illégitimité ?
Ce serait sans doute fatigant et relativement vain, pour ne pas dire inutile, de remonter aux sources de ce sentiment d’illégitimité. Il faut prendre très certainement en compte un élément psychologique personnel, difficile à capter et à expliquer. Mais je suis persuadé qu’il y a aussi des effets ou des restes de cette gangue idéologique nationaliste dans laquelle les gens de ma génération ont été élevés et qui a incrusté ce manichéisme quasi religieux en toute chose entre légitimité et illégitimité. Peut-être qu’un fond de haram, qui appelle de façon pressante à la transgression, et dont je ne me suis pas encore totalement libéré, agit-il encore en ce moment ?
Mais je ne vais pas vous assommer avec des états d’âme. Et voilà qu’en prononçant ce mot- le deuxième, après illégitime, qui m’a construit comme regard sur les cimaises – il s’impose à moi à la fois une figuration et une question.
En lisant Kandinsky pour qui les couleurs et les formes de l’abstraction lyrique sont d’une manière ou d’une autre l’une des expressions d’une fêlure de l’âme, je me demande si la peinture n’est pas tout bonnement un état d’âme. Personne ne bondit ? Je m’explique : il y a, à partir de l’âme, certainement une connexion avec le spirituel et avec le psychisme.
Et la question, que j’ai promise, est la suivante : exprimer un état d’âme est-il légitime ou non ?
Je vais faire un aveu. Je me suis demandé pourquoi des gens comme nous (qui ont eu la chance d’accéder à l’école, à l’instruction) n’ont pas été préparés à avoir une curiosité vis-à-vis de cet art qu’est la peinture ?
Les rares fois où j’ai exposé dans les milieux de l’immigration ou que je me suis rendu à des expositions dans les lieux de cette dernière, j’ai toujours été frappé par une sorte d’indifférence et même une commisération par rapport à la peinture et à ceux qui la pratiquent ou l’apprécient.
Voici prononcé le troisième mot de cette série. C’est en fait le même mot, seulement il est pourvu ici d’un autre sens : illégitimité ? C’est la peinture elle-même qui serait illégitime dans notre univers culturel Si c’est le cas, pourquoi ? Vaste question pour un colloque…
Je vais tenter un commencement d’ébauche de doute qui serait un début de réponse interrogative, si je puis me permettre cette circonlocution… Personnellement, l’un des motifs de mon intérêt tardif pour la peinture est peut-être dû au fait que j’ai appris à l’école la plupart des arts, mais je n’ai pas eu la chance d’y être initié de quelque manière que ce soit à la peinture.
A l’école, on a étudié la poésie, le théâtre, le roman, etc., mais de peinture, point.
Dans cette école primaire de la banlieue d’Alger que j’ai fréquentée pendant la guerre, il y avait même une salle de cinéma et des instituteurs qui nous expliquaient que le cinéma était un art. Mais point de peinture.
Au lycée, nous faisions un peu de dessin et même de la peinture, mais c’était une matière technique. Je ne me souviens pas que notre brave professeur, un artiste lui-même au sens du comportement, nous ait un jour incités à aller visiter une exposition. Et encore moins nous y emmener. De mon temps, il n’y avait pas de visite de musée. J’irais au Bardo sur mes jambes d’adulte. Chez moi, il y avait une bibliothèque montée grâce au volontarisme passionné de mon paternel, mais je n’ai jamais vu de reproduction de peinture accrochée au mur, pas même dans ces almanachs des PTT qui étaient courants à l’époque.
Je m’arrête deux secondes sur la séquence du lycée (j’y suis entré en 1964) qui est pour moi celle d’un paradoxe. A l’exception de quelques noms (Azwaw Mammeri, dont on parlait dans le village, Issiakhem, Khadda, Racim), je ne savais rien de la peinture algérienne. Je n’irais pas jusqu’à dire que, dans mon ignorance, j’allais jusqu’à me demander comment une peinture peut être algérienne mais je n’en étais pas loin. Par contre, je m’intéressais, par une sorte d’acculturation réalisée par le système éducatif, à la peinture comme passion des poètes que j’admirais. Mon penchant pour la poésie m’a fait découvrir des noms de peintres, à défaut de leurs œuvres, notamment ceux dont parlait Baudelaire – un bon critique – qui avait une admiration pour Delacroix, ou Apollinaire dont la tombe, au Père – Lachaise, présente un monument conçu par Picasso lui-même et qui a été financé par la vente aux enchères de deux œuvres de Matisse et de Picasso en juin 1924.
Voilà la peinture et la poésie comme des sœurs siamoises dans mon esprit. L’intérêt que j’ai ressenti pour le surréalisme, mouvement mené par des poètes, m’a fait découvrir les peintres comme Picasso, Dali, Miro, Chagall, Masson. Mais aussi Baya. La première fois que j’ai rencontré ce nom, c’est sous la plume d’André Breton.
La relation siamoise entre écriture et peinture m’a été révélée incidemment par une appréciation de Baudelaire disant de Fromentin, écrivain parisien et peintre orientaliste, que «ses toiles soulèvent en moi des vapeurs enivrantes». Sainte-Beuve, lui, voyait en Fromentin un homme «armé des deux mains», la peinture dans l’une et l’écriture dans l’autre.
Alors, quand on vient d’un désert pictural comme le mien, comment finit-on par peindre ? En 2003, j’ai commencé à peindre. Comme une prédestination, je le faisais la nuit, à la lumière artificielle, clandestinement, balafrant de traits insomniaques une matière inerte et trop étroite à mon goût. Une toile a toujours été pour moi un espace trop réduit pour contenir l’infini des angoisses qui président à Je cherchais moi-même l’explication et c’est bien plus tard que je le rencontrerais dans cette sentence d’Edward Hopper (peintre américain) : «Si vous pouvez le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre».
Mon propos resterait encore plus illégitime que la moyenne si je n’ajoutais aux quelques mots autour desquels il s’articule des noms qui comptent dans ce chemin de découverte de la puissance ontologique de la peinture.
Denis Martinez, chez qui j’allais à Blida dans les années 1970, et chez qui cohabitaient peintres et poètes dans une seule et unique passion. J’y ai rencontré Oussama Abdedaïm, Silem, Laghouati (qui est lui aussi peintre d’une main et poète de l’autre), Tibouchi et d’autres… Sans compter Denis — lui qui a publié de la poésie.
Khadda, avec qui j’ai eu de très longues discussions, dont j’ai publié une partie dans Parcours Maghrébins en 1987, sur la critique ou plutôt l’absence de critique d’art en Algérie à l’époque. Je crois pouvoir observer que les choses ont empiré depuis sur le plan de la critique, pas de la peinture elle-même.
Tahar Djaout. De mes pérégrinations dans le journalisme culturel depuis 40 ans, Tahar est le seul journaliste qui a été attentif à la peinture et aux peintres de façon permanente et talentueuse. Je me souviens de discussions âpres à Algérie Actualités, lorsqu’il réclamait des pages pour des papiers sur des expos.
Hamid Tibouchi, ce vieux compère, est un peu comme une balise d’intégrité. Poète, il s’est donné à la poésie. Puis peintre, il s’est fait une place dans… la marge. C’est à lui que je dois de me complaire dans l’illégitimité comme dans une œuvre en soi.
Et enfin, la bande de Nacib, Yahiaoui, les jeunes quoi, qui apportent un tonus nouveau et une audace nouvelle renouvelée à la peinture algérienne. Un dernier mot… En quoi une peinture est-elle algérienne ? En vertu de cette généralité invisible observée par Kandinsky : «Toute œuvre d’art est l’enfant de son temps et bien souvent, la mère de nos sentiments. Ainsi de chaque ère culturelle naît un art qui lui est propre et qui ne saurait être répété.»
Je cite encore, à propos de cette fusion écriture-peinture, René Char, le grand poète que l’on sait, qui disait des peintres que ce sont des «alliés substantiels». Je cite enfin Voltaire : «L’art de la citation est l’art de ceux qui ne savent pas réfléchir par eux-mêmes.»
Je savais que je n’avais absolument aucune réflexion là-dessus. Merci de m’avoir écouté. Ou lu !
A. M.

1) Pour en savoir plus sur le collectif Fen’Art, on peut consulter la page Facebook :
https://www.facebook.com/groups/fenArt/?fref=ts

zadhand
17/05/2015, 21h47
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
17 Mai 2015


Lecture burlesque d’un lifting




Par Arezki Metref
[email protected]


http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/05/17/arezkimetref.jpg

Dans la diversité des sujets qu’offre l’actualité et la mémoire, s’il y en a un que je ne voulais absolument pas aborder, c’est le remaniement. Pourquoi ? C’est simple : rien à râper. Oui, tu as bien lu, même pour un journaleux, c’est de l’écume. ça ne change rien à rien, vois-tu. Moussa Hadj ou Hadj Moussa, ce sont des frères siamois s’adonnant à ce jeu de miroir qui nous fait enfoncer le doigt dans l’œil.
Je m’en remets à la vox populi : on les connaît, ceux-là, depuis le temps qu’ils nous bernent ! La rouerie en est devenue de la routine et la routine du grand art !
Découvrant que le mouvement, c’est du surplace revu à la lumière de la méthode Coué, voilà un gouvernement qui n’arrête pas de se remanier et c’est comme un ventilateur enfermé qui ne brasse que l’air vicié de l’intérieur. On s’ennuie, il ne se passe rien, on nous dénonce pour immobilisme ? Allez, un petit remaniement !
Une crise interminable, l’impasse, comment sortir du chantier qui vire au marécage de la révision constitutionnelle ? Allez un petit remaniement à ronger ! Donc, à quoi bon en parler ! Mais… Il y a toujours un mais et même un mea-culpa, c’est le dégommage presto de Nadia Labidi du ministère de la Culture, après la démente cabale menée contre elle par le Parti des travailleurs, qui a déterminé à regarder de près ce remaniement ministériel – partiel, dit-on – qui a tout l’air d’un lifting, autrement dit d’une coquetterie destinée à rendre artificiellement une situation plus belle qu’elle ne l’est en réalité. Après tout, peut-être que tout cela nous renseigne sur quelque chose. Comme par hasard, la suite donnée au raid de Louisa Hanoune contre Nadia Labidi s’est terminée par le débarquement de la ministre de la Culture. Fallait-il s’y attendre ? A croire que l’attaquante connaissait l’issue du match avant même de l’engager. Je ne sais pas exactement quel bilan est celui de la ministre sortante, mais il paraît évident qu’elle a servi de roue de secours pour passer notamment le cap difficile du démarrage de «Constantine, capitale de la culture arabe». Maintenant que c’est fait, ciao Pantin !
Les esprits éclairés rétorqueront que, le sachant sans doute, elle n’avait qu’à ne pas y aller ! Ils n’auront pas tort : quand on plonge dans un bassin de requins, il ne faut pas s’étonner d’en sortir déchiqueté ! Mais ont-ils raison au regard de la cruauté de cette gouvernance de gladiateurs où, dans l’arène, on se bat moins qu’on ne regarde la direction de la main de César ? Pouce en bas : achevez-les !
J’avoue que sans cette concordance curieuse et amusante entre des attaques bille en tête de Louisa Hanoune et ses militants et la survenue de ce replâtrage, il y avait de quoi prendre l’événement pour ce qu’il est, c’est-à-dire un non-événement. On observe, tristement, d’ailleurs, que c’est là la réaction presque unanime des Algériens. Ils regardent ce jeu de chaises musicales avec la placide indifférence de spectateurs revenus de maintes duperies.
Oui, au point où nous en sommes, rien ne peut changer la marche triomphale du schmilblick vers le néant. Ce n’est pas un replâtrage de plus ou de moins qui aura raison de la dérive. Quels effets salutaires aura cette anecdote sur le déroulement général de la tragédie ? Hum !
La plupart des analystes et des journalistes extralucides qui, habituellement, nous dictent ce qu’on doit penser, sont à peu près tous d’accord pour déclarer que ce remaniement n’est pas spécialement significatif, pour ne pas dire pas du tout. Voyez-vous !
Pourtant, comment le vider de toute signification politique alors qu’on constate que des ministres aussi importants que ceux des Finances et de l’Energie ont été débarqués. Si cette forme de disgrâce n’a rien de politique, c’est que les événements qui l’ont probablement motivée n’ont, eux non plus, aucun contenu politique.
Pas politique ? Tu plaisantes !
Mais non, bien sûr, il n’y a rien de politique dans le renvoi d’un ministre des Finances dont le nom semble avoir été murmuré dans l’un des dossiers brûlants en cours !
Mais non, encore, rien de politique dans la destitution du ministre de l’Energie pour n’avoir vraisemblablement pas anticipé les effets de la chute du prix du baril sur l’économie algérienne, pas plus qu’il n’y en a dans l’entêtement de celui-ci à exploiter le gaz de schiste ! Résultat : des révoltes dans le Sud qui auraient pu, comme ailleurs, livrer les protestataires aux griffes de Daesh.
Mais non, rien de politique dans la fin de mission de ministres dont les noms sont présumés publiquement dans des affaires ! Enfin, il n’y a rien de politique dans la volonté du gouvernement de se débarrasser de ministres encombrants. S’en séparer, c’est préserver ceux qui ne sont pas éclaboussés, ou pas encore du moins.
Les analystes qui contestent tout sens politique à ce remaniement, le font en s’appuyant sur des faits indiscutables. Salah Gaïd, le ministre de la Défense, aussi inamovible qu’un monument, est maintenu malgré son grand âge qui lui octroie la médaille du militaire encore en exercice le plus âgé au monde.
Donc, il est vrai qu’il n’y a rien de politique dans tout ça. Cela ne répond-il à aucune exigence visible ? Serait-ce seulement l’un des tours de passe-passe qui trahit ce qu’Ali Benflis nomme, avec une certaine dramaturgie, une «gestion pathétique» ? Peut-être !
Bis repetita : c’est le débarquement de Nadia Labidi qui a motivé ce propos. Encore une fois, j’ignore quel est son solde. Mais je crains fort qu’elle ne se soit fait avoir. Pressentie en urgence pour rattraper un dossier pourri, elle se retrouve à terre après qu’on eut lâché les fauves. Tu parles d’un système !
Difficile de ne pas se convaincre que la nomination puis la relégation d’un ministre sous Bouteflika ne relèvent que du fait du prince. Choix éminemment politique puisqu’il n’est possible que dans un système où le pouvoir finit par devenir absolu, même s’il procède d’une savante et retorse alchimie clanique. Et celui qui prend les décisions n’a de comptes à rendre à personne. Ou à pas grand monde autour de lui !
A. M.

zadhand
26/05/2015, 10h14
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
24 Mai 2015
Balade dans le mentir/vrai(52)
Le demi-mot de Georges Conchon




Par Arezki Metref
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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/05/24/arezkimetref.jpgNous étions dans les décombres encore fumants des événements d’Octobre 1988 lorsque l’on m’invita à faire
partie du jury du Festival international des Migrations-Immigrations.
C’était un festival de cinéma qui se tenait du 15 au 22 octobre 1988 à Lyon. A Vénissieux, plus exactement.
L’atmosphère tendue, confinant au tragique, conférée à l’Algérie par ce qui venait de se passer avait fini par traverser la Méditerranée. Les Algériens vivant en France en étaient tout imprégnés et, parmi eux, on ne parlait que de ça. Que s’est-il passé ? Y a-t-il eu des manipulations ? Quel clan a agi en défaveur de quel autre ?
Est-il vrai que l’armée a tiré sur des mioches ? Soif d’infos... Et colère ! Désenchantement !
A peine arrivé, un étudiant algérien en cinéma me mit le grappin dessus. Il tournait un documentaire sur le retentissement de la cassure d’Octobre dans l’immigration algérienne. Mon appartenance à l’équipe d’Algérie
Actualité l’intéressait en tant qu’observatoire de la vie sociale et politique en Algérie.
Cependant, je refusai. Pour quelle raison ? Sincèrement, je ne saurais le dire. Peut-être que, consumé encore par le chaudron algérien, je n’avais guère envie de participer à ce discours formaté, de mise en France en ce temps-là.
Et de ce point de vue, je ne crois pas que les choses aient radicalement changé.
Ou peut-être alors avais-je peur qu’on me reproche de dire ce que je pensais depuis le territoire de l’ancien colonisateur. J’avoue que je n’étais pas encore vacciné contre le délire obsidional. La trouille des procès en sorcellerie à quiconque exprimait un point de vue critique depuis l’étranger, et singulièrement la France pour les raisons que l’on sait, était alors bien plus forte qu’aujourd’hui. Il a fallu passer 20 ans en France pour comprendre que le lieu où l’on vit ne change pas profondément ce qu’on pense, à condition bien sûr que ce que l’on pense ait été construit sur du solide. Peut-être enfin, et vraisemblablement, n’avais-je pas tout compris. Avais-je agi avec cette humilité qui vient de l’inconscient ? Quoi qu’il en soit, même en Algérie, à ceux qui, par excès d’optimisme ou de pessimisme, tirent des conclusions définitives trop hâtivement, je préférais plutôt cette catégorie de personnes qui ont la conviction que tout événement, a fortiori historique, a besoin d’une décantation pour livrer tous ses sens, ou à tout le moins quelques-uns.
Donc je refusai. Et aujourd’hui, en y repensant, je le regrette. Si cet étudiant algérien dont malheureusement je n’ai pas retenu le nom, lit ces lignes, qu’il sache que si c’était à refaire, je ne refuserais pas. Pourtant vingt-sept ans plus tard, je ne suis toujours pas certain de savoir quoi déclarer sur les faits.
Mais revenons au cinéma. A vrai dire mes souvenirs sont assez confus. Parmi tous les participants à ce festival – Rachid Bouchareb alors jeune cinéaste, Medhi Charef, Rochdy Zem peut-être, l’acteur Hammou Graïa, Hocine Boukela futur Cheikh Sidi Bémol, Rezki Harani, …
– je me souviens plus précisément de deux d’entre eux.
Le premier, Georges Conchon, écrivain et scénariste reconnu, siégeait dans le même jury que moi. Il était l’auteur d’un roman intitulé L’Etat sauvage dont on avait tiré un film en 1977. Avec ses grosses lunettes de matheux, ses cravates de fonctionnaire des impôts, il donnait l’impression d’être un homme austère. Il n’en était rien. Il fallait décoder son humour sophistiqué.
Les organisateurs du festival nous réunissaient parfois dans un salon privé chez Bocuse, à Lyon. Un jour, Georges Conchon, très pince sans rire, appelle le serveur. Dialogue entre un garçon en livrée et un client encravaté :
- Je vous prie ! le héla l’écrivain avec componction.
- Oui monsieur ! s’empressa le garçon raide dans sa solennité.
- Auriez-vous l’obligeance de voir si dans cette auguste maison
il serait possible que l’on nous serve une dose de ce jus de houblon qui nous vient d’Ecosse ?
Sans sourciller le garçon répondit :
- Bien sûr Monsieur ! Je vous apporte immédiatement la carte des whiskys.
- Inutile, ce sera un Chivas 12 ans d’âge.
Il racontait encore comment il s’était fait avoir pour l’adaptation au cinéma de son roman L’état sauvage, prix Goncourt 1964. Au lieu d’accepter de se voir rétrocéder un pourcentage sur les recettes, son incrédulité quant à la carrière du film lui avait fait préférer des droits forfaitaires. Or, le film de Francis Girod, sorti en 1978, avait eu beaucoup de succès. Conchon s’en mordait les doigts !
Ce n’est que plus tard, en me penchant sur sa bio que je compris deux choses. Un : d’où lui venait le goût des cravates réglementaires. Deux : pourquoi L’état sauvage, son roman le plus important, se passait en Afrique.
Les cravates viennent de ses fonctions, des années durant, de secrétaire général de l’Assemblée législative en République centrafricaine. La même cravate devait être de rigueur pour lui lorsque, de retour en France, il devint secrétaire des débats au Sénat à partir de 1960. Quant à l’Afrique comme théâtre des péripéties de L’état sauvage, la réponse est sans doute dans cette expérience africaine.
L’intérêt de ce roman réside dans le fait qu’à travers l’histoire de la liaison d’une Française blanche avec un ministre noir d’un pays africain nouvellement indépendant, après avoir abandonné mari et amant, on voit se dessiner les frictions postcoloniales et les tentatives néocoloniales.
J’eus la chance ou la curiosité d’avoir eu de longues discussions avec Georges Conchon, en marge du festival. A aucun moment je n’ai eu la présence d’esprit de l’interroger sur le making off du film L’étranger de Visconti, tiré bien sûr du roman de Camus, dont il fut le coscénariste avec Emmanuel Roblès. Pourtant, j’aurais bien aimé en savoir davantage sur la façon dont le scénario avait été reçu par la famille de Camus, et toutes les vicissitudes du tournage.
Quant à lui, il fit preuve d’une délicatesse qui l’honore en étant l’un des rares à ne pas me harceler à propos des événements d’Octobre. Les autres me considéraient soit comme un émeutier en mesure de révéler qui le manipulait, soit comme un agent du gouvernement. Lorsque le sujet venait en discussion, il écoutait avec un intérêt manifeste sans pour autant participer à la curée.
Je me souviens aussi de ce jour où un jeune participant au concours de scénarios du festival se présenta à lui :
- Monsieur Conchon, vous habitez Paris ?
Du tac au tac, Georges Conchon répliqua :
- Vous voulez mon adresse ?
- Non, non. C’est parce que j’y habite aussi et que je voudrais vous soumettre un manuscrit de roman.
- Oui, poursuivit Conchon, aimable et même intéressé. De quoi s’agit-il ?
Le jeune homme raconta son histoire.
- Ça a l’air intéressant en effet, concéda le scénariste.
- Puis-je venir vous voir alors ? Insista l’importun.
- Bien sûr, avec plaisir.
Il sortit son agenda, tourna longuement les pages, et fit un rapide calcul mental :
-Je vous propose … mars 1989.
Il lui fixait rendez-vous cinq mois plus tard tant il était surbooké comme on dirait aujourd’hui.
Le second personnage que je vous ai promis d’évoquer est Georgio Arlorio, un scénariste italien siégeant lui aussi dans le même jury que moi. Mais ce sera pour une autre fois.


A. M.

zadhand
31/05/2015, 22h25
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
31 Mai 2015


Souk Ahras selon Chakib Hammada


Par Arezki Metref
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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/05/31/arezkimetref.jpgA vrai dire, à cette époque-là, la connaissance de la géographie était plus qu'approximative. Et celle de l'Histoire, si possible, pire encore. La faute aux programmes scolaires ? Je ne crois pas. Ou peut-être un peu, allez, ça a le dos large ! La poésie, par sa force de diversion, —d'égarement même, et parfois de perdition : voyez Holderlin – y était pour une part substantielle. Bref, lorsque j'ai connu ce condisciple au lycée Abane-Ramdane d'El Harrach, au tout début des années 1970, j'étais incapable de situer avec précision Souk-Ahras sur une carte. A supposer, au préalable, que je fusse capable de savoir comment tenir une carte géographique. Et pour ne pas se dérober aux délices de la digression, ne convient-il pas de déplorer qu'aujourd'hui encore, à l'heure du numérique à tout berzingue, on voit sortir de nos écoles des élèves infichus de tenir une carte à l'endroit ? Revenons à ce condisciple. C'était un garçon d'une grande qualité. Pacifique, il était aussi bien élevé, jamais un mot plus haut qu'un autre, attentif à autrui. Mais, il avait sa part de passion et, ce faisant, il était capable de grandes envolées pleines de fraîcheur et d'indignation. Il s'appelait Chakib Hammada et il venait de la lointaine Souk-Ahras. Comme on le dit vulgairement, il tutoyait la muse. En fait, Chakib Hammada était tout simplement poète. Avec la force que peut insuffler un jeune dans un monde qu'il découvre, et qu'il reconstruit selon ses propres plans sur la comète ! Il était non seulement un grand lecteur des poètes, avec, si mes souvenirs sont bons, une spéciale dédicace pour Kateb Yacine et pour Paul Eluard, mais il commençait déjà, en début de ces années 1970, à écrire lui-même. J'eus le privilège de lui avoir servi quelquefois de premier œil ou plus exactement de première ouïe. Je l'entends encore déclamer ses vers en en accentuant la musicalité comme s'il s'agissait de melhoun, testant la prosodie, et puis la viabilité d'un mot. Puis, quand il devait rectifier quelque chose, il passait le mot au test de musicalité. La poésie de Chakib Hammada lui ressemblait. Elle émergeait presque aboutie déjà, ce qui est le signe non d'une spontanéité facile mais d'une longue et lente maturation qui emmène le poème vers l’accomplissement. Chakib Hammada était passionné par sa ville, Souk Ahras. Il nous a appris qu'elle s'appelait Taghaste et qu’elle fut le berceau d'Augustin. Mais le poète ne se réfugiait pas, pour le plaisir, dans le passé. S'il nous a appris – ouvert les yeux, devrais-je dire - le rôle de Taghaste (son premier recueil de poésie s’intitulait Fleurs de Taghaste), et son incandescence intellectuelle antique, il ne se départait pas du présent ou de l'histoire immédiate. Il est arrivé à nous faire savoir, à nous ses amis qui n'avions pas un frémissement d'idée de Souk-Ahras, qu'elle était la ville de Badji Mokhtar et que le quartier populaire de la ville s'appelait Tegtaguia. Lorsque nous avons quitté le lycée, Chakib Hammada avant moi s'inscrivit à l'ENS avec l’objectif d'enseigner la littérature. Il publiera, pendant sa période universitaire, des recueils de poésie. Je me souviendrais toujours de la gêne qu'il m'occasionna lorsqu'il demanda au quasi-gamin que j'étais de lui rédiger une préface à Fleurs de Taghaste. Je n'avais rien publié alors, je n'avais aucune expérience de la littérature et je ne savais pour finir comment se rédigeait une préface. Il n'en a pas démordu et j'ai fini par céder. Qu'y ai-je écrit ? Je n'ai plus jamais relu ce texte. Mais je suppose que j'ai dû reprendre tous les clichés de cette époque de l'immédiat après- Senac sur la poésie de la révolte juvénile, l'exaltation artificielle de la marge, les poncifs déjà éculés de la supposée confraternité dans le cercle des poètes et d'autres balivernes. Le fait que Chakib Hammada, qui venait de finir ses études loti d'un diplôme en littérature n'ait pas eu à redire, et qu'il m'ait assuré qu'il a fait lire la préface à ses éminents professeurs à la fac, ne me console pas. Chakib avait fini à Souk Ahras. Au début, nous nous écrivions puis la vie quotidienne a fini par accomplir son implacable érosion. J'étais revenu à Souk Ahras vers 1989, et je l'ai revu. Puis de nouveau, la décennie noire nous éparpilla. Ce n'est que quelques mois avant son décès subit d'une crise cardiaque que j'eus de ses nouvelles par email. Il enseignait, me dit-il alors, à l'Université de Souk Ahras. On se promit de se revoir si possible chez lui. Le sort en a décidé autrement. Au moment où je me trouve à Souk Ahras, cité berbère s'il en fut, pour un colloque sur Apulée, je voulais évoquer la figure de Chakib Hammada, qui a chanté sa ville et son histoire, et que cette dernière ne reconnaît pas assez. Nous sommes quelques-uns à qui il apprit des tas de choses sur Taghaste, Augustin, la Numidie. Et ces choses ne s'oublient pas. Et puis, chapeau, Chakib, parti faire des études à Alger, il ne s'est pas fait prendre par l'attrait de la capitale. Il revint vivre chez lui, à Souk Ahras.

A. M.

zadhand
23/06/2015, 01h27
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
14 Juin 2015




Par Arezki Metref
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Rafale et droits de l’Homme

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/06/14/arezkimetref.jpgOn a l’impression que la conscience droit-de-l’hommiste est indexée sur le prix du Rafale. Il y a tout lieu de croire que le candide Kadhafi ne se serait pas fait flinguer comme un vulgaire malfrat s’il avait eu la bonne idée d’acheter à Sarkozy quelques Rafale ou quelques navires de guerre. Dans ce cas, on aurait certainement assisté à ces courbettes serviles coutumières aux hommes politiques occidentaux devant les dictateurs, dès lors que les méchants mettent la main à la poche sans sourciller ! Un exemple canonique : cette théocratie dictatoriale et néanmoins richissime qu’est l’Arabie Saoudite. Aussi longtemps que l’argent du pétrole wahhabite irriguera de ses bienfaits les économies de l’Occident, soi-disant en crise, elle n’encourra aucune remontrance droit-de-l’hommiste. Le royaume médiéval a les moyens de se payer jusqu’à la bonne conscience des veilleurs. Ce n’est pas le seul. Toute dictature qui casque a une chance d’aveugler hommes politiques et de médias. Raef Badawi, blogueur saoudien de 31 ans, est en train de jouer à son corps défendant les lignes de fracture. Condamné en 2012 à 1 000 coups de fouet - 50 par semaine durant 20 semaines -, 10 ans de prison et 240 000 euros d’amende, autant de sévices procédant d’atteinte aux droits de l’Homme, tout cela pour avoir exprimé une idée réformatrice sur la religion. La main lourde du royaume sur un blogueur ne faisant qu’exprimer, avec les limites que cela comporte, une libre opinion, est perçue par les ONG des droits humains comme outrancière et attentatoire aux libertés. Si l’Arabie Saoudite n’avait pas cette attractivité économique, à n’en pas douter, on aurait assisté à une véritable surenchère de condamnations à son encontre. Mais non, l’Occident sait éluder l’angélisme quand les enjeux sont économiques et géostratégiques. L’Occident ? Les Etats-Unis bien sûr qui viennent de se réveiller pour exprimer du bout des lèvres une légère protestation pour le moins disproportionnée par rapport à la cruauté d’une condamnation d’un autre âge. Et puis la France ! La France de Hollande qui se découvre un grand amour pour ce producteur d’hydrocarbures, chef de file du sunnisme. Cet amour subit aveugle Hollande et sa diplomatie au point que la France fait mine de ne pas voir que l’Arabie Saoudite est l’antre d’un fondamentalisme rétrograde qui nourrit idéologiquement et logistiquement le djihadisme que les wahhabites n’hésitent pas à propager et à exporter. Du coup, au moment où la cour d’appel confirme la peine infligée à Raef Badawi, le Quai d’Orsay se contente, pour ne pas contrarier Riyad, d’inviter à la clémence. D’ailleurs, il est étonnant que les experts en démocratie et les docteurs ès droits de l’homme qui, à l’occasion, vont jusqu’à rayer de la carte des nations vieilles comme le monde sous prétexte de non-respect des droits de l’Homme – Irak, Syrie –, ne trouvent rien à redire à cette absurdité qui nous saute aux yeux. En effet, tandis qu’une lourde peine frappe un blogueur qui a exprimé par ses mots une simple opinion, on a assisté à une indulgence surprenante à l’égard du téléprédicateur saoudien, Fayan Al- Ghamadi. Ce dernier dont les outrances verbales sont mille fois condamnables, et cependant restées impunies, a en outre commis un acte abominable. Il a violé et tué sa propre fille de 5 ans en 2013. Ce crime sans commune mesure avec l’infraction de Raef Badawi lui a valu la peine suivante : 8 ans de prison, 800 coups de fouet et 200 000 euros au titre de prix du sang versé à la mère égyptienne de l’enfant dont il est divorcé. Belle justice ! Donc, concernant les Etats, pour être absous de ses actes dictatoriaux, des atteintes aux droits de l’Homme, mieux vaut avoir les moyens. Et dans ce cas, on pourra même se payer la presse libre et indépendante des vieilles démocraties occidentales pour assurer sa défense. Ainsi en va-t-il du Figaro, le plus vieux quotidien français paraissant à ce jour, qui appartient au marchand d’armes Dassault. Ce dernier qui vient de vendre des Rafale à l’Egypte d’Al-Sissi, impose à la rédaction de son journal un traitement très compréhensif de la gouvernance musclée du maréchal égyptien. Alexis Brézet, patron des rédactions du Figaro, répondant à une protestation émise par la SDJ (Société des journalistes) concernant la complaisance du quotidien, ne trouve rien d’autre à répondre en guise de ligne indépendante : «Il faut être particulièrement rigoureux, avoir conscience de la surinterprétation à l’extérieur des articles que nous écrivons, sur les pays dans lesquels notre actionnaire a des intérêts.» Le Canard enchaîné, qui rapporte cette information, révèle aussi l’interdit de critiques qui frappe les journalistes à l’endroit de l’Inde, acquéreur de Rafale Dassault, et du Qatar, excellent client lui aussi. Tiens, si Daesh, l’Iran ou même la Corée du Nord achetaient des Rafale, peut-être leurs responsables auraient-ils eux aussi droit à la légion d’honneur à l’instar du grand ami de la France démocratique, le P-dg de Qatar Airways. A quoi tiennent les droits de l’Homme ? A un Rafale pardi !


A. M.

zadhand
23/06/2015, 01h31
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
21 Juin 2015

Jeûneur ordinaire




Par Arezki Metref
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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/06/21/Arezki-Metref.jpgRamadhan. Troisième jour. Ou quatrième. Ou... Pas moyen de compter. Comme tout le reste, les neurones entrent en hibernation. Délices de la paresse. Délectation de la diète. Rien ne se crée, rien ne se perd. Et rien ne se transforme, pas même ce bon vieux chimiste et philosophe Lavoisier. Tout est en suspension. Figé. Statufié. Dans l’état d’hébétude viscéral dû au carême sans qu’il soit adouci par le moindre chouia de spiritualité, qu’as-tu à dire ma foi ? Comment et avec quoi t’acquitter de l’apostrophe ?
Essoré par lacération des entrailles, gorge sèche, regard fou et nerfs en marmelade, nulle goutte de syllabe n’érodera l’airain de ton humeur.
Soit ! Tu es un jeûneur ordinaire.
Renfrogné. Visage fermé comme un livre sous cellophane. Irascible. Nerveux comme un putois, tu schlingues la mauvaise foi. Et le pire, c’est que, à l’instar du cholestérol, tu crois que c’est de la bonne. De toute façon, tu es persuadé que tu crois…
T’inquiète, tu es un jeûneur ordinaire !
Tu te lèves le matin, déjà la lippe boudeuse, le teint hâve, l’œil en rampe de lancement de missiles terre-terre. Ton réservoir d’amertume est rempli à ras-bord. Tu prends ta bagnole en pestant contre ces caravanes de chameliers égarés au volant de véhicules à crédit. Tu te surprends à vociférer comme un charretier :
- Regardez-moi cette bande de culs-terreux ! Et dire que vous traînez aux commandes de berlines aux yeux bleus !
Evidemment, on te surprendrait fortement si on t’incluait parmi ceux que tu dénonces. Tous des culs-terreux ! Moins un ! Tous des envahisseurs échappés de la cambrousse où on pratique des rites barbares. Tous, sauf toi !
Toi tu es un citadin de souche, un beldi pure laine d’Ecosse, un fils de la Ville, la seule, l’unique, la tienne. Tu es un raffiné, un vrai de vrai, la réincarnation de Ziryab. Tu n’as rien à voir avec ce troupeau de moutons enragés par la faim. Et en plus tu es cultivé. Tu sais.
Tu es un jeûneur ordinaire.
Tu arrives au boulot après avoir échappé à des bagarres matinales, donné et essuyé quelques insultes estampillées hallal. Et comme tout un chacun, tu convoques Dieu à chaque hémistiche.
Tu remercies en ton for intérieur les trésors de sagesse qu’insuffle chez tes compatriotes la sainte religion. Qu’est-ce que ce serait si on ne l’avait pas ?
Tu n’es pas sûr qu’au boulot tes collègues travaillent moins que d’habitude. Si, si, peut-être, quand même un peu ! Il est certain par contre qu’ils sont plus irritables. Euphémisme. Ce sont des grenades dégoupillées, le moindre faux geste provoque la déflagration.
Et tu les vois recevoir le public. Tiens, le préposé au Guichet-1 par exemple. Il porte le prénom de l’un des compagnons du Prophète. Ça lui donne de l’autorité. Il interroge, péremptoire, sur le ton de l’ange Azraïne :
- As-tu rapporté le récépissé ?
Le petit vieux dont la bouche arrive à peine au niveau de la béance du guichet lui tend le papier.
- La date est illisible, tonne Azraïne et le son de sa voix est amplifié par l’écho stroboscopique du cauchemar. Il m’en faut un autre. Reviens après l’Aïd et on verra.
Le petit vieux essaye de protester :
- Mais je ne pourrai pas toucher ma pension sans…
Azraïne s’emporte :
- C’est pas possible ! Déjà que le Ramadhan est pénible, alors avec des gens comme toi, ça devient un enfer !
Le petit vieux s’enhardit :
- Mais le Ramadhan, mon fils, il est pour moi comme pour toi !
Le gars, furibard :
- Vous pigez rien. Faut pas s’étonner que le pays marche avec un déambulateur !
De telles scènes, tu en vois tous les jours. Tu en vis tous les jours.
Tu es un jeûneur ordinaire.
Et comme tes collègues, comme tes amis du quartier, tu es d’inspiration œsophagique. Le tube digestif tapi en toi comme la Démon de Socrate se dresse sur ses ergots et te sert de bâton de pèlerin. Tu parles de bouf à satiété. Tu élabores des menus gargantuesques. Tu concoctes des recettes délirantes. Tu dresses des plans géostratégiques d’ingurgitation de glucides oints à l’eau de Zem-Zem. Tu es la preuve vivante et irréfutable de cette très sérieuse thèse selon laquelle les intestins comportent des neurones. Sauf que toi, tu vas plus loin. C’est ton cerveau tout entier qui siège dans tes tuyaux.
Oui, tu es un jeûneur ordinaire.
En début d’après-midi, comme la plupart de tes collègues, tu te tires en catimini de ton bureau et t’en vas traîner ta carcasse desséchée par la dalle aux étals des boulangers et des pâtissiers. Tu achètes 7 sortes de pains et 13 de gâteaux. C’est entendu, tu bouffes avec les yeux.
Tu es un jeûneur ordinaire.
Le moment palpitant, ce sont ces quelques minutes avant la rupture du jeûne. L’esprit embrumé, dénué de toute capacité d’évaluation ou d’analyse, tu fais le bilan de ta journée. Tu as échappé à des bagarres, tu es couvert d’insultes. Tu as entendu les pires propos irrespectueux à l’égard des plus faibles, mais Dieu merci, tout cela enrobé dans quelques formules religieuses. Tu écoutes à la télé ou à la radio un prédicateur hors échelle dans la Fonction publique, te faire le sermon que le Ramadhan est un mois de Concorde, de Générosité, de Grandeur d’âme, de Spiritualité. Et tu le crois quand il multiplie les majuscules.
Tu es un jeûneur ordinaire.
En dépit de ce que tu vis et de ce que tu vois de tes propres yeux, l’estomac qui te sert de cerveau te pousse à t’en prendre à tous ceux qui ont l’outrecuidance de décrire la décomposition du Ramadhan. Vendus ! Kaffirine ! Suppôts du Mal !
Tu es un jeûneur ordinaire.
Tu te prends même pour le dépositaire exclusif et intégral de la spiritualité du peuple. Tu incarnes la transcendance !
Après l’Adan, tu es bien entendu le premier servi. Tu déglutis à table quelques remerciements sacrés, et dans ta gandoura canonique, tu vas t’adonner à ces prières surérogatoires qui te vaudront quelques points supplémentaires pour l’entrée au paradis.
Pas de doute, tu es un jeûneur ordinaire.
Et pas de doute, non plus, je suis un jeûneur ordinaire.

A. M. 

zadhand
13/07/2015, 02h37
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
12 Juillet 2015


Je suis mozabite


Par Arezki Metref
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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/07/12/Arezki-Metref.jpg

Par Zeus, je jure que j'avais projeté de causer ici de la dette grecque ! Mais les desseins du maître de l'Olympe étant impénétrables, je me surprends à être mozabite.
Comme quiconque se reconnaissant dans l'indignation hesselienne, je suis content que le peuple grec dise non aux maîtres de l'Europe.
Que la souveraineté populaire se rebiffe devant l’injonction des technocrates !
Ce n'est pas la première fois qu'un peuple européen dit non. Les Danois en 2000, les Suédois en 2003, les Français en 2005, les Irlandais en 2008... Mais les Grecs, eux, ont ceci de rédhibitoire, le fait d’avoir porté au pouvoir un gouvernement de gauche. Un vrai, celui-là ! Pas comme l'autre qui, comme le décrit piteusement la blague populaire, met le clignotant à gauche et tourne à droite.
Syriza incommode les banquiers comme les moustiques rebelles le bourgeois repu. La seule apparition de ce jeune et fringant Tsipras donne du prurit aux Merkel, Hollande, Junker, Schultz et surtout à cet incorrigible fana de l'austérité, le ministre des Finances allemand, Schaüble.
Que va-t-il se passer maintenant ? Quel que soit le scénario, le mal est fait. Ou le bien. Les dirigeants européens, soutiers de la finance et des banques, ont dû ravaler presto leur dédain. Ils ont été fragilisés même à titre interne. La finance conquérante, qui fait trembler les gouvernements, n’ébranle pas un peuple soumis depuis des années à l’avilissement de devoir négocier sa dignité avec des ploutocrates.
Désormais, ces derniers savent qu'ils doivent craindre une possible contagion. Et pourquoi Podemos ne demanderait-il pas, lui aussi, un effacement de la dette espagnole ?
C'est pourquoi on les a vus consternés, paniqués même, tirant des gueules d'enterrement. Parenthèse : dans cette tragédie grecque, un moment de suave bouffonnerie offert gratis par Nikos Aliagas, mièvre animateur de télé réalité, qui a pris son bâton de pèlerin grec pour aller prêcher le oui dans des meetings athéniens !
Pas d'argument sérieux pour les vaincus sinon de s'abaisser à délégitimer d'un point de vue démocratique Tsipras en dénonçant son alliance avec l'extrême-droite ! A l'exception des quelques rares formations attachées aux principes, quelle force politique en Europe n'a pas cherché à un moment ou un autre à récupérer les suffrages des électeurs d'extrême-droite, quitte à aller, comme le font Sarkozy et ses épigones, parfois très loin dans la compromission. Pour sûr que nul n'aurait eu à redire sur les alliances de Tsipras si ce dernier avait avalé sans rechigner le diktat de l'Union européenne.
Donc le mal est fait ou le bien peut-être. Ça dépend pour qui ? On s'accorde sur trois scénarios possibles.
1 : reprise des négociations sur la base de la restructuration de la dette. Évidemment, ce scénario induit des concessions de la part d’Athènes. 2 : le Grexit doux, c'est-à-dire la sortie progressive de la Grèce de l'Europe accompagnée d'une aide de la BCE. 3 : Le clash ou le Grexit violent, «l'expulsion» de la Grèce de l'Union européenne. C’est le renvoi du cancre.
Dans tous les cas, l’Europe y laisse des plumes, et la leçon de Tsipras garde toute sa vertu pédagogique. Il n'est pas fatal que la seule Europe possible soit celle du plus fort, du plus riche, celle qui ne peut croître que dans l'humiliation des peuples.
Donc, j'avais envisagé de dédier humblement cet espace à la Grèce lorsque survint le drame de Ghardaïa qui m'a fait m’écrier : «Je suis
mozabite !» Et non pas «Je suis Ghardaïa !» Dans l'affaire, il faut savoir se mouiller et je choisis le parti de la victime de l'injustice.
Je tiens à ne pas redire ici ce qui a été ressassé mille fois par les médias. Mais tout de même, ne faut-il pas s'insurger contre une façon niveleuse de présenter le conflit qui a endeuillé Ghardaïa et l'Algérie tout entière ?
On a l'impression que l'on déplore les morts d'une catastrophe naturelle avec fatalisme et impuissance. A lire certains commentaires, on le croirait. Genre : séisme : 25 morts ou inondations : tant de victimes !
On ne pipe mot de qui a fait quoi. C'est pourquoi, personnellement, j'ai apprécié la relation faite à Jeune Afrique par Mohamed Dabbouz, membre du bureau régional du RCD à Ghardaïa.
L'agression a commencé lorsque, après le repas du shour, «de jeunes Arabes ont attaqué avec des armes à feu et des cocktails molotov les quartiers mozabites de Mahmoud, Moadin et Cheikh Belhadj». Il raconte les premiers morts, les maisons brûlées, la panique, la fuite des Mozabites devant la furie des assaillants, l’abandon forcé des maisons par les familles. A 11h du matin, le lendemain, on dénombrait une douzaine de tués. Et ce n'est qu'à ce moment-là, au plus fort du carnage, qu'il y a eu une riposte armée. Elle fera, selon Dabbouz, trois morts. Il raconte aussi que ce n'est que vers midi, qu'on vit pointer les premières visières des gendarmes. «C'est cette passivité, déplore-t-il, et ce manque de réactivité, qui expliquent ce très lourd bilan.»
Il s'agit bien d'une agression contre les Mozabites que les forces de sécurité n'ont pas assez protégés.
Cet ostracisme d'essence religieuse et sociale à l'encontre des Mozabites ne date pas d'aujourd'hui. Mais la suspicion à l'endroit de l'ibadisme s'est aggravée avec l'apparition du radicalisme salafiste de Daesh mixé aux trafics en tous genres et aux pratiques maffieuses. Il ne s'agit pas bien entendu d'affrontements intercommunautaires stricto sensu mais plutôt d'une agression caractérisée, et peut-être même planifiée, de Berbères ibadites minoritaires par des Chaâmbas majoritaires dont des groupes ont été gagnés par l'intolérance et l'extrémisme ambiants puisés dans le wahhabisme.
Dans cette question, il est essentiel d'interpeller l’Etat dans son devoir de protection. Il doit assurer la sécurité de l’agressé et châtier l'agresseur. L'émotion suscitée par un massacre qui pourrait malheureusement préfigurer le pire ne doit pas occulter la nécessité de savoir raison garder. La balle, sans mauvais jeu de mots, est dans le camp de l’Etat qui doit traduire en justice les criminels, protéger les Mozabites, désarmer les agresseurs, contraindre les forces de sécurité à s'interposer. C'est pour éteindre, dans la justice, ce type de drame qu'il faut envoyer les forces de l'ordre et non pour courir après d'anodins dé-jeûneurs.
Partout en Algérie, les Mozabites se sentent en danger, ils l’ont exprimé, il faut que cela soit entendu.
A priori rien à voir évidemment entre la Grèce et Ghardaïa hormis la parenté chronologique ou la simultanéité. Parti de la dette grecque, je me retrouve à clamer : «Je suis mozabite !» Oui, je le suis….


A. M.

zadhand
19/07/2015, 23h52
Chronique du jour
Ici mieux que là-bas
19 Juillet 2015


Complot ourdi comme d’hab…



Par Arezki Metref
[email protected]


http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/07/19/Arezki-Metref.jpgUn nouveau traumatisme, une trentaine de morts et quelques pensums plus tard, Ghardaïa, c’est déjà du passé ? Ça se pourrait… Bof, quelques ecchymoses, mais l’habitude…
Dans ce pays remarquablement amnésique, le sang, comme l’encre et la salive, sont vite absorbés par la grande éponge du néant. Tout passe, et tout casse… Et reste l’oubli. Et domine l’impunité. Et le laxisme fleurit !... Fais un régime avec ça !
Et puis, ça recommence. Et puis ça recommencera ! Culture de l’asthénie. Du secret. De la manipulation. Des manœuvres de sérail débordant dans la rue…
Pourtant, ne faut-il pas encore et encore interroger cet énième épisode d’une tragédie commencée il y a fort longtemps ? Essayer de comprendre ?
L’innocent «Je suis mozabite» poussé ici la semaine dernière ne m’a pas valu que des messages amicaux. On imagine ! Mais tant pis ! Il y a des inimitiés qui sont des compliments ! Des insultes qui sont des louanges. Des diatribes qui sont des éloges !
Au contraire, j’ai la funeste impression d’avoir posé le pied sur un nid de frelons. J’ai beau expliquer que le dire comme ça, c’est prendre le parti de la victime, et incidemment dénoncer le bourreau, mais c’est justement là que le bât blesse. Victimes, les Mozabites ? Tu n’as rien compris !
Les sectateurs du «complot ourdi», les affidés de l’unité nationale soudés au jacobinisme non dénué de favoritisme régionaliste des oligarques du FLN voient dans une telle affirmation l’attisement de tensions intercommunautaires télécommandées comme d’habitude par l’impérialisme pour porter atteinte à notre idyllique nation.
Du vrai là-dedans ? Peut-être ! Mais pas là où on voudrait nous le faire croire. Un complot ? Plus que probable. Mais un complot ourdi par les Mozabites eux-mêmes ? Allons donc ! Un peu léger. Inconsistant ! Faut voir du côté de Daesh plutôt. Et des commanditaires wahhabites, et de leurs complices des bureaux sombres des officines occidentales. Ce sont eux qui savent fabriquer ce type de Frankenstein, salafiste et mafieux !
J’avoue que j’ai la flemme de reprendre tous les arguments éculés, surannés, redondants et parfois risibles, mille fois entendus pour montrer cette remarquable continuité dans l’usage d’une langue taillée dans le bois le plus vulgaire. De la vulgate nationalo-machin tout droit sortie des laboratoires où sont usinés les copeaux.
J’ai l’impression de lire cette rhétorique convenue, dopée aux hormones, que le FLN effarouché a jadis développée pour dénigrer le Printemps berbère de 1980. On devrait se souvenir qu’à l’époque, pris de court et désemparé, le pouvoir n’a pas trouvé mieux que d’incriminer la fameuse «main de l’étranger». Pour autant, il n’est jamais parvenu à délégitimer les profondes revendications du Printemps berbère : la démocratie et l’amazighité…
On ne devrait pas non plus oublier la supercherie de l’affaire de Cap Sigli de 1978, un largage d’armes censé ressouder l’unité nationale présumée tellement fragile qu’elle pouvait partir en miettes à la mort de Boumediène. Bien entendu, c’était aussi l’occasion de dénigrer les militants berbères et de suggérer une sujétion aux services secrets étrangers. On pourrait croire que l’Algérie d’aujourd’hui est une nation harmonieuse, paisible, un ciel sans nuages, une mer étale, que les tensions de Ghardaïa, dues évidemment aux Mozabites, viennent perturber. La thèse la plus simpliste étant la plus efficace, gardons celle-ci. Une nation de rêve, irréprochable, que l’impérialisme ou ses suppôts régionaux déstabilisent en agitant le particularisme mozabite. Et le tour est joué ! Un peu court, quand même !
Ce qui n’a pas marché avec les Kabyles a toutes les chances de passer avec les Mozabites ? Et on nous raconte pour parachever cette délicate aquarelle, que les Mozabite berbères et les Chaâmbas arabes ont toujours cohabité dans la concorde et l’harmonie.
Deux remarques qui valent ce qu’elles valent.
La première porte sur ce raccourci adopté par la presse française qui caricature tout conflit au Sud, et en particulier en Afrique, en tensions communautaires, voire tribales. L’inconvénient avec ce type d’approches, c’est qu’il privilégie une vision de différend basé sur des grégarités plutôt que sur les réels objets de tensions que sont les questions géopolitiques de territoire et de pouvoir rattaché aux intérêts économiques. Abderrahmane Hadj Naceur, dans une contribution publiée par Tout sur l’Algérie (TSA), montre l’imbrication de ces intérêts – notamment les intérêts mafieux – dans l’explosion de la poudrière de Ghardaïa. Cependant, et comme on devrait le voir, la vulnérabilité de la communauté mozabite, historiquement persécutée et depuis l’indépendance ostracisée, la désigne comme victime propitiatoire.
Deuxième remarque : dans une contribution publiée sur sa page Facebook, le chercheur Ahmed Benamoum avance que les Chambaâs ne sont pas ces descendants d’Arabes de la tribu de Banu Hillal comme on le soupçonne, mais bien des Berbères zénètes arabisés. Quelle que soit la valeur de cette affirmation, elle ne change rien au fait que les Chambaâs ont de longue date une hostilité des Mozabites et c’est chez eux que semblent avoir été recrutés les salafistes acquis à l’épuration, relayant les appels contre les ibadites lancés à partir de La Mecque. Contrairement à ce que claironnent les hérauts du nationalisme version kasma du coin, incantatoire et irascible, le conflit au MZab est une plaie ouverte depuis deux ans sous l’œil grand ouvert d’un pouvoir qui a préféré regarder ailleurs. C’est facile après de venir dédouaner l’incurie des gouvernants en criant au complot. Si complot il y a, ce qui semble vraisemblable, ne fallait-il pas anticiper, prévenir ?


A. M.

zadhand
16/08/2015, 15h45
Chronique du jourIci mieux que là-bas
16 Août 2015




ZI 460, le vol maudit d’Aigle Azur(1)
Par Arezki Metref
[email protected]



http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/07/19/Arezki-Metref.jpg
Plus que d’habitude, en me levant ce matin du 13 août à 5h, j’appréhendais une embrouille. Je ne sais pas quoi, ni qui me le disait. Un pressentiment. Le périscope invisible. Le sixième sens. Le démon de Socrate. Le fait est que les augures semblaient avoir la gueule de traviole. Les choses n’allaient pas filer droit, je le savais.
Pourtant, ça démarrait plutôt cool. J’avais peur de rater l’avion à cause d’une panne d’oreiller et me voilà, aux aurores, frais comme un gardon. Et j’ai du temps devant moi. Je me fais un café serré que je bois avec une délectation juste altérée par un fond d’angoisse impalpable. Mais t’occupes pas, ce n’est rien, le stress du voyage.
A sept heures tapantes, et comme convenu, Hocine sonne. Il doit me déposer à l’aéroport. La circulation est fluide mais au moins à trois reprises, nous faillîmes être envoyés valdinguer par les slalomeurs, ces criminels qui s’amusent avec de vraies bagnoles à jouer comme s’il s’agissait d’un jeu virtuel. Ils sont à l’origine de centaines de morts par semaine. Ils savent pourtant que leur jeu est dangereux. C’est pourquoi ils devraient être jugés comme des criminels avec préméditation, circonstances aggravantes.
Mais au lieu de quoi, on les laisse faire. Ils doublent indûment même des voitures de flics.
Grâce à la dextérité de Hocine, instruit des turpitudes des conducteurs algériens, on arrive à l’aéroport sans anicroche et en un quart d’heure.
Le vol ZI 460 d’Aigle Azur à destination de Paris que je dois prendre décolle à 9h40.
Je regarde l’écran qui indique les départs. Le vol est bien inscrit, sans précision de retard.
Avec la cohue nationale ordinaire et obligatoire, qui commande qu’on se bouscule même si on n’est que deux, je préfère venir en avance.
De fait, j’ai les deux heures d’avance recommandées par la compagnie.
Au comptoir d’Aigle Azur, je remarque un truc anormal. Il y a deux vols pour Paris à la même heure, 9h40 à deux extrémités du comptoir.
Du côté gauche, il y a moins de monde que du coté droit. Je m’y place. Je montre mon billet à un agent d’Aigle Azur et il m’oriente vers l’autre guichet. Là, sitôt placé dans la file, j’avise une employée d’Aigle Azur. Elle vient vers moi et me dit, sur le ton commercial sirupeux et faux qu’utilisent les commerciaux quand ils vont annoncer au client qu’ils vont les arnaquer et qu’il ne faut pas qu’ils se révoltent, que le vol en question est retardé jusqu'à 22 heures, soit environ douze heures de retard.
Devant l’énormité de l’annonce, l’employée essaye de rester le plus pro possible :
- Vous attendrez dans un hôtel de Fort de l’eau et votre billet vous sera remboursé à 80%, lâche-t-elle, formelle.
Mais dans la soirée, je découvrirai que cet engagement est du vent. Un autre agent d’Aigle Azur, juste avant l’embarquement, une fois donc la tempête évitée, tergiversera en disant que le remboursement est subordonné à des conditions et qu’en conséquence, il se fait rarement. Il ajoute même que c’est la raison pour laquelle il ne fait pas peur à la compagnie.
Il y a aussi l’arrivée. Je fais un rapide calcul et je m’aperçois qu’en partant à 22 heures, l’arrivée à Paris se fera fatalement, avec le décalage horaire, après la fermeture des transports en commun. Je m’en ouvre à l’employée et là encore, elle reste pro jusqu’aux bouts des ongles. Aigle Azur a prévu, quelle que soit l’heure d’arrivée, deux navettes, l’une ralliera à partir de Roissy l’aéroport d’Orly, destination initiale, et l’autre un quartier de Paris, je ne sais plus lequel. Sur ce point, il s’avèrera qu’elle avait raison.
Derrière moi, un septuagénaire probablement européen, du moins à l’allure caucasienne, proteste auprès de la femme d’Aigle Azur. Il me semble l’avoir entendu lui dire qu’il fallait absolument qu’il prenne un avion car il avait un rendez-vous capital à Paris. Elle l’oriente vers un autre agent, visiblement plus gradé. Je vois le septuagénaire sortir des tas de paperasses de son attaché-case. Le responsable se penche sur les papiers puis il l’oriente vers l’autre guichet. A ce moment,
je comprends que l’un des deux avions d’Aigle Azur devrait décoller à l’heure prévue.
Je décide de tenter ma chance. Un autre agent me fait face. Il a l’air patibulaire des videurs de boîte de nuit. Je lui dis qu’il fallait absolument que je sois à Paris ce jour-là. Il me répond, l’air encore plus dur, que c’est ce que tout le monde prétend. Pas même un peu de cette amabilité commerciale que mettait sa collègue de tantôt. Lui, il fonce. Il n’a pas peur d’agresser verbalement des clients qui non seulement ont payé leurs places et se sont trouvés pris en otages de l’incurie de sa compagnie mais qui, en plus, devaient lui servir de punchingball. Je m’aventure à lui préciser que j’avais, moi aussi, un rendez-vous à Paris que je devais absolument ne pas rater, sous peine d’en subir des dégâts. Ne cherchant même pas, comme l’avait fait tantôt son collègue avec le septuagénaire, à vérifier la véracité de ma prétention, ainsi qu’il siérait de la part d’un commercial en pareille circonstance, ni d’apaiser l’angoisse d’un client, il coupe court à ma préoccupation :
- Vous n’avez qu’à intenter un procès à Aigle Azur !
Il n’était pas difficile de décrypter son invite : pousse avec eux !
Bravo Aigle Azur pour l’accueil des clients en difficulté !
Je m’avance vers le guichet d’enregistrement. Le préposé procède au protocole comme si le vol ne devait souffrir d’aucun retard. Il m’enregistre, prend ma valise et me tend le ticket d’embarquement. Que faire maintenant que j’ai le OK pour un vol qui ne décolle que dans plus de dix heures ? Je revérifie le tableau des départs. Evidemment, pour ne pas susciter une émeute, on a pris soin de ne pas mentionner le retard. D’ailleurs, chose surprenante, plus de quinze heures plus tard, au moment où le vol maudit allait décoller dans la nuit, le tableau des départs indiquait toujours invariablement : ZI 460 Paris-Orly 9h40.
Peut-être ai-je convaincu par la sagesse des flemmards que «koul aâtla fiha kheir» (toute temporisation procure son bien). Je finis par accepter la fatalité en me promettant que j’allais m’enfermer dans la chambre d’hôtel
et que je rattraperai un peu de ce satané boulot que j’avais en retard.
J’achète les journaux, avale un café sur le pouce et me rend
au comptoir d’Aigle Azur pour prendre la navette qui doit nous conduire à l’hôtel…

A. M.
(Suite demain)

zadhand
18/08/2015, 00h20
Chronique du jourIci mieux que là-bas
17 Août 2015




ZI 460, le vol maudit d’Aigle Azur(2)

Par Arezki Metref
[email protected]



http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/07/19/Arezki-Metref.jpg
Ni une ni deux, j’ai suivi le troupeau et je me retrouve dans la navette, un microbus vraisemblablement chinois qui tangue comme un esquif dans la tempête. Nous quittons l’aéroport sur les coups de 10h30 et le tableau des départs donne toujours le ZI 460 partant à 9h40. Aucune mention de retard n’y a été ajoutée. Etrange ! Je saurai, plus tard, que tout le monde n’a pas suivi le troupeau comme je le fis moi-même. Une dame, qui en a été, racontera dans la soirée qu’un groupe s’était constitué pour tenter de contraindre Aigle Azur à trouver une solution pour faire partir la totalité des passagers. Deux hommes et une femme ont, semble-t-il, été reçus par une huile de la compagnie. Ce groupe aurait voulu être suivi pour créer un rapport de forces qui oblige la compagnie à dépêcher un autre avion. Mais ils n’étaient qu’une poignée et ils ne possédaient pas tous les atouts de la négociation. Cette femme qui a assisté à l’entrevue rapporte que l’un des deux hommes avait fini par imposer qu’on lui trouve une place sur un autre vol. Comme quoi ! Au cours de la conversation, l’huile d’Aigle Azur aurait dit – je mets cela au conditionnel, s’agissant d’un témoignage de seconde main mais que je n’ai aucune raison de suspecter – que, de toutes façons, la colère des passagers tomberait dès qu’un avion se pointerait. Et à cet instant, tout le monde courrait benoîtement vers l’appareil. Quant au remboursement du billet, un dû de la part de la compagnie coupable d’avoir occasionné ce retard aux passagers, les responsables savent très bien que les formalités consistant à remplir de la paperasse et à les envoyer, découragent une écrasante majorité de gens. Au total, aurait-il évalué, Aigle Azur rembourserait trois ou quatre personnes.
C’est cela, l’hôtel ? Une bâtisse carrée ripolinée de bleu et plantée en face de la mer, sur la plage du Lido, à Bordj El Kiffan. Je connais bien le quartier. Gamin, je venais m’y baigner. Dès l’entrée, les narines sont saisies par une odeur de graillon et vos yeux ont du mal à s’accommoder de la pénombre. Je ne sais pas qui a fait quoi dans cette construction, mais il paraît invraisemblable de bâtir un tel bunker dans un endroit où la lumière du soleil se déverse si généreusement. La qualité de l’établissement est loin d’être au top et c’est sans doute la modicité du prix qui a été à la base du choix par Aigle Azur de cet établissement. Passagers sous-dev, nous ne valons pas mieux ! Nous avons droit à une chambre pour attendre le vol de ce soir. Mais à la réception, on avise tout de suite : pas de chambre individuelle ! On vous colle quelqu’un ou on vous colle à quelqu’un ! Pas le choix. Ou bien tu refuses la chambre. Nous voilà une seconde fois otages !
Vers 13 heures, on a droit à un repas. La qualité est plus que médiocre. Dialogue entre un gamin de 11 ans et sa maman. Le gamin : c’est pas très bon mais c’est gratuit. La maman : ce n’est pas gratuit, tu payes ce repas d’une journée de ta vie.
Et comme par hasard, c’est ce jour-là que cet hôtel ne dispose pas de Wifi. Jamais, en partant le matin vers l’aéroport pour prendre un avion pour Paris, je ne me serais imaginé atterrir deux heures plus tard dans un hôtel sombre et envahi d’odeurs de cuisine au Lido, à me demander ce que je faisais là. Qui allait bien pouvoir s’occuper de tout ce que j’avais à régler comme affaires personnelles ? Aigle Azur n’en avait cure. Ou alors comme le suggérait l’un de ses employés, je n’avais qu’à les traîner devant les tribunaux.
J’ai l’impression d’avoir passé une vie d’ennui et de colère dans cet hôtel, à attendre un hypothétique vol du soir. Vers 19 h, on nous convie à un dîner avant de prendre la navette pour l’aéroport. D’après ce qu’on nous a promis ce matin, le vol ZI 460 partirait à 22h. Le dîner est encore plus médiocre que le déjeuner. Passons. A 20h, nous grimpons dans les microbus.
A l’aéroport, nous nous précipitons vers le lieu idoine en la circonstance : le tableau d’affichage. Ce dernier dit désespérément que le ZI 460 part à 9h40 pour Paris-Orly. Personne d’Aigle Azur pour nous rencarder sur le pourquoi du comment. Quelqu’un propose qu’on gagne la zone internationale puisque nous avons de toutes les façons le ticket d’embarquement. Le policier qui contrôle mes documents de voyage me demande ce qui se passe. Je lui explique que l’avion est en retard de dix heures et que nous ne savons pas encore s’il est arrivé. Optimiste, il me rassure. Il finira bien par arriver. Dans la zone d’embarquement, c’est la débandade. Tandis que nous voyons, meurtris, les derniers avions s’envoler pour Istanbul et Marseille, nous sentant comme des otages incapables d’autre chose que de voir partir les autres, notre malheur est aggravé par l’incapacité à nous renseigner des petits jeunes d’Aigle Azur que les responsables, invisibles, eux, ont jeté en pâture à la colère des passagers.
Il doit être 21 heures. Les gamins commencent à se fatiguer. Certains fondent en larmes. La compagnie n’a prévu ni boisson, ni nourriture à boire pour les enfants, pas plus que pour les malades. Et il y en a parmi les passagers. A un moment, pris d’assaut, un employé d’Aigle Azur promet un décollage à 23 heures. Puis il se ravise : ce sera à minuit. Des groupes de passagers se forment. On sent la tension monter dangereusement. Un jeune demande à l’employé si après ce calvaire, la compagnie allait au moins avoir la décence d’appliquer la loi sur le remboursement. Le type d’Aigle Azur dit qu’il allait nous remettre une attestation de retard mais que, par la suite, ça dépendait du service juridique de la compagnie et que lui, il ne pouvait rien. Une incertitude en totale contradiction avec l’engagement formel du matin. L’employée disait que le remboursement à 80 % était acquis. Quels pigeons nous faisons ! Le jeune réclame une attestation de remboursement menaçant d’inciter les autres à ne pas embarquer. «Dussé-je m’étaler à l’entrée de l’avion, ils me piétineront s’ils veulent embarquer». Au moment de l’embarquement, je remarque que le jeune révolté est le premier à se précipiter vers l’avion, reniant son accès d’héroïsme. Pendant ce temps, le tableau d’affichage n’a pas varié : ZI 460, 9h40.
Je me trouve dans un cercle de révoltés qui surenchérissent dans l’héroïsme. «Moi, je leur ai dit ceci…», clame l’un. «Et moi j’ai envoyé balader un responsable», surenchérit un autre. «Moi, ils vont entendre parler de moi», promet un troisième.
Un des impétrants à l’héroïsme exprime une idée géniale : «Quelqu’un connaîtrait-il un journaliste ? Il faut appeler un journaliste, il tiendrait un scoop.»
- Laisse tomber, tempère un voisin, les journalistes sont tous des carpettes…
Je surprends, à un moment, ce dialogue savoureux entre deux vieux Kabyles émigrés que le double accent trahissait :
- J’aurais presque de la tendresse pour Air Algérie, dit l’un.
- Air Algérie et Aigle Azur, on est pris entre la peste et le choléra, ce n’est pas de chance, rétorque l’autre…
- Oui, Air Algérie, ils font plein de conneries comme ça mais au moins le fric qu’ils nous chipent ne va pas dans la poche d’actionnaires privés…
Il se passera comme ça encore cinq heures d’incertitude, de colère, d’impuissance, et de mépris qu’on manifeste à notre égard. Une passagère :
- Et dire que j’ai payé 500 euros le billet !
Puis vers 1h ou 1h30 du matin, on voit des passagers débarquer. Oui, il est là, l’avion maudit. On s’aligne fiévreusement devant le guichet comme si nous avions peur que l’avion reparte sans nous.
Le miracle se produit. Nous embarquons. On nous délivre une attestation de retard qui, même si elle aboutit, ne dédommage pas de la souffrance et des pertes occasionnées par plus de douze heures de retard.
Dans l’avion, après que nous ayons pris place, le commandant s’excuse de ce retard. Comme s’il ne s’agissait d’une heure ou deux. Le vol maudit ZI 460 qui devait décoller à 9h40 le 13 août s’envole le 14 à 1h30 du matin. Lorsque je me retrouve dans un lit le lendemain à 8h du matin, je m’aperçois que cela faisait 26 heures que j’étais sorti du précédent. Il m’aura fallu 26 heures pour faire Alger-Paris. Et si avec ça, ils ne remboursent pas le billet…


A. M.

zadhand
04/10/2015, 22h55
Chronique du jour_Ici mieux que là-bas
04 Octobre 2015


Ô Conscience!


Par Arezki Metref
[email protected]

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/10/04/Arezki-Metref.jpg


Retour hébété de vacances au paradis de… Satan… Eh oui, vive le paradoxe ! Vanné. Crevé. Et du vague à l’âme !... Et plein d’interrogations de toutes sortes. Notamment sur les clichés. La propagande. Et la bêtise à travers les âges et les landes ! Ça promet !
Mais zut, il ne faut pas parler de choses personnelles …
Et si je ne raconte pas mes histoires, de quoi pourrais-je donc bien parler ? Dis-le-moi, un peu… De tes histoires à toi, peut-être ? Ou des nôtres mais à ta façon ?
Donc, rien de personnel… Alors écrire quoi ? Du brut de décoffrage… Du lourd ! Tiens, vise un peu le morceau : l’Algérie est à la croisée des chemins. Son destin se joue en catimini dans des luttes d’appareil dans lesquelles les forces sociales sont totalement absentes. Tout le politique au sens noble du terme se réduit à de sordides calculs et coups bas autour des leviers du pouvoir. (Ovation)
Ça te va, Ô Conscience exigeante et incorruptible ? C’est ça que tu aimes ? Les clairons ! La fanfare ! Le ronflement ? Je tiens à ta disposition deux turbines et un ronfleur hors échelle…
Soyons sérieux ! L’actualité est opaque. Et incandescente. Ça chauffe. Plus qu’avant ? Ça accélère …
Essayons d’élaguer ses maquis sans trop abuser de cette langue de bois qui fait la solennité que tu apprécies, Ô Conscience ! Toi qui aimes tant les mots qui tonnent comme les fusils de la liberté.
Toufik, inamovible depuis un quart de siècle, a pris sa retraite. Chacun s’est formé son opinion sur la question. Enfin. Oui ! Une opinion !
Tant mieux disent ceux qui, pour diverses raisons, ne le portent pas dans leur cœur. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux que l’on soupçonne d’obséquiosité devant sa puissance jusqu’alors invincible, ont opéré une volte-face sonore qu’on a entendue du fin fond du désert. Un claquement de talon de premier choix.
La vie étant une alternance de retournements, on ne tardera pas à voir ses meilleurs supporters devenir les affidés des nouveaux puissants. Le roi est mort… Classique !
Mais même si le départ de Toufik est un élément important dans la nouvelle façon de l’architecture du pouvoir, comment ne pas s’étonner de la place qu’on lui accorde dans les commentaires politiques et journalistiques ? Un tremblement de terre ! L’éruption d’un volcan… Un tsunami…Presque la fin de l’histoire !
Régulièrement, des chefs de services de renseignement prennent leur retraite sans que cela atteigne la dimension d’un psychodrame national. Le fait même que sa mise à la retraite, dont on ne sait pas grand-chose en réalité, ait cette résonance prouve l’importance des services dans la structure de l’Etat, voire du pays.
De plus, comme en un jeu de dominos, la chute de Toufik semble en entraîner d’autres. Plus grave encore, et plus incompréhensible pour le profane, l’arrestation du général à la retraite Benhadid pour avoir, semble-t-il, diffamé Ali Haddad. Difficile de voir clair dans l’imbroglio. Il paraît quand même stupéfiant de l’arrêter manu militari dans sa voiture.
Quoi qu’il en soit, comme tu le dirais toi, Ô Conscience, seul Dieu est apte à leur faire face !
Le fait est qu’on devine que la lutte sans merci qui a entouré le Trône commence à avoir un perdant… L’Algérie y gagne-t-elle quelque chose ?
Heureusement, tu as des cibles plus faciles ! Allez, vas-y, jette la pierre la première !
Tiens, Boualem Sansal par exemple ! Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il est le bouc émissaire idéal. On peut lui taper dessus à tire-larigot, pas de risques… On peut même se forger sa petite portion d’héroïsme en le ratatinant dans des pensums fleurant bon l’amour de la patrie.
De quoi donc n’est-il pas coupable ? On lui reproche jusqu’à l’admiration germanopratine qu’il suscite. Cela rappelle le procès intenté par l’intelligentsia nationaliste organique à Mammeri à qui l’on faisait grief du fait que la presse colonialiste aime La Colline oubliée. Comme si c’était de sa faute !
A Sansal, on reproche pêle-mêle, son voyage et ses déclarations en Israël — sur lesquels, il y avait sans doute à nuancer d’un certain point de vue —, son roman 2084 et l’ambition de subvertir Orwell, son mimétisme houellebecquien, les faveurs forcément intéressées de la critique parisienne à son endroit, et j’en passe.
En fait, on lui reproche ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas. Ce qu’il fait et ce qu’il ne fait pas.
Tu lui fais grief, au vrai, Ô Conscience, d’avoir démoli les tabous qui te servent de valeurs qu’au passage tu as trahies de longue date. Je sais qu’à tes yeux, j’aggrave mon cas, mais je te rappelle que Boualem Sansal n’est pas un prophète, ni un guide, ni un gourou, ni un leader politique.
Il n’est qu’un écrivain qui raconte des histoires et parfois fait des déclarations parce que le système médiatique est ainsi fait. Ses propos ne sont que ceux d’un homme. Inutile de leur donner un poids qui n’est pas le leur.
En cette rentrée, Ô Conscience nationale, tu t’es aussi inventé une autre cible : Merzak Allouache. Il a commis le crime imprescriptible de participer au festival international de Haïfa en Israël avec son film Madame Courage.
Ô Conscience dite nationale qui t’émeus que Boualem Sansal ait du succès en Europe et qu’Allouache te trahisse en participant à un festival à Haïfa, accorde un peu de ton indignation à tous ces voleurs qui pillent le pays en ton nom ! Et qui, en plus, se permettent d’intenter des procès aux autres !


A. M.

zadhand
11/10/2015, 23h33
Chronique du jour_Ici mieux que là-bas
11 Octobre 2015


Que cachent les monstres ?


Par Arezki Metref
[email protected]


19144

Que s’est-il passé à Zéralda cet été ?... Pourquoi un des colonels les plus puissants du DRS se retrouve-t-il du jour au lendemain en taule ? La retraite du général Toufik est-elle le fait du Président Bouteflika ou la décision a-t-elle été inspirée par les Américains comme le laissent entendre certaines sources ? Et pourquoi ?.... Et cette histoire d’arrestation rocambolesque du général Benhadid ? Et le feuilleton naissant de Rebrab ? Et… Et…
C’est entendu, le sommaire de la vie politique, sociale, intellectuelle de l’Algérie tient dans trois mots carrés : convulsions de sérail.
A lire la presse – répétitive –, à suivre les réseaux sociaux, déchaînés, eux, on a la funeste impression qu’il n’existe que des affairistes insatiables et des gouvernants se tapant dessus pour le pouvoir et les intérêts qu’il génère, et qu’il n’y a, dans ce pays, aucune force sociale, pas de citoyens, pas de peuple même. Et encore moins de société… Le désert, quoi !
En dehors du feuilleton de la conquête du pouvoir total et les dégâts que cela inflige à la partie adverse, il ne se passe rien… Le pouls se tait… Et il n’y a personne dans ce pays…
Erreur. Le silence ou la visibilité insuffisante des sociologues, censés décrypter ces phénomènes, ne signifie pas la mort de la sociologie algérienne. Lassé des commentaires circulaires – auxquels, d’ailleurs, je participe – et inapte à capter les incandescences sociales, je me suis tourné pour un échange informel vers Abdelkrim Elaidi, professeur de sociologie à l’Université d’Oran. Deux questions simples ont vite surgi : y a-t-il encore des forces sociales en Algérie ? Comment se comportent-elles par rapport aux intrigues centrifuges de palais ? Les réponses sont là, dans ce que l’on regarde sans forcément le voir. On pourrait croire que l’Algérie est un peu comme une succession de cercles concentriques où tout se passe dans un noyau dur – pouvoir et périphéries immédiates, clientèles – et plus on en est éloigné spatialement et socialement, moins on se sent concerné. Là aussi, erreur ! En fait, c’est peu dire que nous sommes un pays de paradoxes.
Paradoxale en effet cette impression que des événements importants, auxquels est suspendu le destin du pays, se déroulent sans que les Algériens non seulement n’y prennent aucune part mais qu’ils n’y accordent qu’un intérêt presque voyeuriste.
C’est à croire qu’en dehors de certains milieux surpolitisés aux allures de microcosmes, ce qu’on appelle les «masses» – terme noble autrefois, aujourd’hui ringardisé – commentent ces faits politiques avec le détachement que l’on met face à un événement extérieur au pays chargé d’indifférence.
On a même l’impression, déroutante, que les Algériens s’impliquent émotionnellement davantage dans ce qui se passe en Syrie que dans leur propre pays.
Mais – attention ! – cette distanciation parfois ironique d’avec les luttes au sommet qui envahissent la presse et la sphère politique ne signifie pas un décrochage des forces sociales par rapport à l’enjeu que représente leur devenir, sinon leur avenir.
Les 13 000 conflits sociaux officiellement recensés en 2014, d’amplitudes différentes (grèves, émeutes locales, occupations de lieux de travail, blocages de routes, etc.), pour chaotiques et spontanés qu’ils soient, n’en montrent pas moins la combativité des forces sociales décidées à défendre leurs intérêts dans des formes et des cadres hors contrôle des structures politiques et syndicales classiques que sont les partis et les syndicats qui ne jouissent plus que d’une confiance restreinte. Quand ils ne se sont pas compromis carrément, les partis se sont au bas mot fait rouler dans la farine par un pouvoir rusé. Quant aux syndicats, l’UGTA se confond avec l’appareil d’Etat, donnant le spectacle d’une décomposition avancée. Les syndicats libres ? Libres ?...
Peut-être que ce détachement par rapport aux luttes au sommet qui font les délices des microcosmes procède-t-il d’une forme d’irréalité de la chose politique nimbée dans la brume de la rumeur et du mystère ? L’accélération des luttes au sommet depuis Hassi Messaoud semble imposer une forme d’urgence et de gravité ostentatoire de la chose politique.
Peut-être aussi que ces événements centralisés contraignent au décrochage en réaction à la déliquescence de la centralité – amenuisement de la surface de l’Etat et privatisation de certaines de ses fonctions – et la consécration du local. Les luttes locales qui culminent dans le réveil des régions du Sud – In Salah, Ghardaïa ? – pourraient être la naissance au forceps d’une forme de régionalisation de fait, un processus en cours que l’Etat est bien loin de maîtriser. Les luttes contre le gaz de schiste d’In Salah sont passées de l’international au local sans l’escale du national….
Pour autant, les Algériens paraissent plutôt percevoir la sphère politique, et ses spasmes d’agonie, comme irréelle, écrasés qu’ils sont par ce contrepoids, bien réel lui, constitué par leur quotidienneté éprouvante faite de dégradation du pouvoir d’achat, de recherche d’emploi, de problème de logement, d’incertitude de la jeunesse par rapport à l’avenir, etc. L'observation sociologique a raison de substituer au constat de ce prétendu naufrage des valeurs, la métamorphose du lien social…
Les valeurs sociales échappent à l’immuabilité, sinon à la permanence, pour épouser les contours des conditions objectives d’existence. Pendant qu’on regarde le sommet, c’est l’Algérie profonde qui est en train de changer. Mais les sciences sociales suivent-elles ?
La question mériterait d’être approfondie. Car il paraît évident que nous sommes à une charnière, la configuration sociale est en train de se transformer et ce qui paraît comme les indices d’un naufrage ne sont que des signes de changement…
Certaines choses paraissent énormes ? Sans doute ! Le constat d’Antonio Gramsci reste valable ici et maintenant : «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.»


A. M.

zadhand
25/10/2015, 22h05
Chronique du jour_Ici mieux que là-bas
11 Octobre 2015


De la dignité nationale fouillée au corps


Par Arezki Metref
[email protected]
19320


Question qui ne va pas manquer de fâcher plus d’un et qui, du même coup, exacerbera le scepticisme national : pourquoi et en quoi la fouille à Orly, le 17 octobre dernier, du ministre de la Communication, M. Hamid Grine, serait-elle cette gravissime offense à la dignité nationale que de nombreux commentateurs… indignés… évoquent ?
Avec, parfois, un lyrisme bodybuildé…
J’ai même lu un commentaire gratiné dont l’auteur — tenez-vous bien ! — percevait en cette palpation très peu diplomatique, difficile d’en disconvenir, le coup d’éventail
du dey d’Alger, mais à l’envers cette fois-ci.
Conclusion immédiate : ça doit appeler illico presto la seule et unique riposte valable
en la circonstance : laver l’honneur ! …
Toute outrance mise à part, il n’est pas inutile de rappeler que si la regrettable mésaventure de M. Grine a eu une résonance médiatique, il n’en a pas toujours été ainsi. Le communiqué publié par notre ministère des Affaires étrangères le reconnaît, sans guère plus de précisions : au moins deux ministres algériens avaient été auparavant fouillés au corps dans un aéroport français.
Les précisions, il a fallu les pêcher dans la presse. Deux ministres en effet, et pas n’importe lesquels, des proches du chef de l’Etat dit-on, Abdesselam Bouchouareb (Industrie) et Abdelmadjid Tebboune (Habitat) auraient connu le même désagrément dans un silence assourdissant.
La loi des séries n’étant pas toujours l’effet d’un simple hasard hostile, cela donne à cogiter.
Le fait même qu’il y ait au moins trois fouilles à ce niveau incite à envisager le problème autrement. Et si, plutôt que la dignité nationale, cette notion bateau dans laquelle on peut mettre tout
et n’importe quoi, c’est un système qui est visé ?
Car avant de dégainer de grands mots sonores, il faut se demander où se niche cette amovible dignité nationale. Où est-elle ? Chez qui se réfugie-t-elle ? Qui la détient, qui l’incarne ? De quelles valeurs est-elle constituée ? Quels traits a-t-elle donc pris ? La question n’est pas seulement philosophique. Elle est tragiquement pragmatique. Et la réponse nous implique tous dans notre comportement,
et a fortiori ceux qui nous gouvernent…
En général, il y a des Hautes Consciences pour faire ce boulot.
Définir ! Proclamer. Edicter ! Séparer le Bien du Mal !
Je ne vais pas les spolier de ce monopole quasi-messianique. Comment définir ce qui a coûté aux Algériens, à travers leur Histoire depuis Massinissa et même au-delà, les lourds sacrifices dont leur Histoire est jalonnée. Dans chaque combat pour la liberté, l’indépendance,
il y a un combat pour la dignité. L’intégrité. La droiture.
Plutôt que de délayer des citations d’auteur, j’emprunte cette définition à un vieux paysan qui avait coutume de s’enorgueillir que les Algériens, les siens, qui étaient pauvres, restent en toutes circonstances dignes. Ça veut dire quoi ? Ils ne se bradaient pas pour de l’argent. C’est simple. Et c’était juste. Revenons à nos ministres malmenés par les pafistes français… Il paraît plausible de supputer que si des fonctionnaires français agissent ostensiblement dans le sens contraire aux usages diplomatiques, c’est qu’il y a une raison supérieure — au moins à leurs yeux. Ils s’encombreraient moins du respect de notre dignité nationale – c’est à nous de la respecter et d’abord chez nous, et de la faire respecter — que de celle du respect de leurs lois et de leurs institutions. A charge pour nous d’en faire autant !
Dans le cas de Hamid Grine, il semble que les pafistes en question lui aient précisé qu’ils ont reçu l’ordre de le fouiller. L’ordre venait de qui ? Ils le lui ont peut-être dit ou peut-être pas, mais on ne le sait pas, nous autres qui sommes indignés par ce qui lui est arrivé.
L’ordre émanait forcément d’une autorité supérieure. Mais de quel secteur ?
L’autorité qui a donné cet ordre devait aussi savoir que ce contrôle au corps allait provoquer l’indignation diplomatique qu’il n’a pas manqué d’obtenir. S’il a maintenu l’ordre,
en dépit de ses effets prévisibles, on peut supposer plusieurs choses :
1. S’agit-il de l’action néfaste d’un responsable provocateur qui est situé à un niveau hiérarchique où il peut nuire aux relations entre l’Algérie et la France, plus ou moins bonnes
depuis l’arrivée de Hollande au pouvoir en 2012 ?
Si cette supposition est crédible, on se demande pourquoi alors cela tombe précisément sur MM. Bouchouareb, Tebboune et Grine, alors qu’il semble que beaucoup de nos ministres
sont au moins aussi souvent à Paris qu’à Alger.
2. Cette autorité avait-elle des motivations supérieures à la raison diplomatique, qui l’ont conduite à estimer comme un moindre mal l’effet forcément négatif
de cette fouille sur les relations entre les deux pays ?
3. S’agit-il d’une bavure pure et simple.
Dans cette hypothèse, il faut se demander pourquoi la bavure s’est répétée impunément.
En tout état de cause, si l’acte est en soi choquant, force est de le nuancer. Ce qui attente, et gravement, à la dignité nationale, c’est cette réputation de l’Algérie, et d’abord de certains de ses gouvernants, qui fait peser sur nos hauts responsables la suspicion. Cette suspicion est hélas parfois avérée. La justice, y compris algérienne, a établi qu’il existe un transfert illégal de fonds et l’acquisition en France et en Espagne de biens avec de l’argent mal acquis. Cette réputation est attentatoire à l’Algérie et si nos ministres et nos hauts responsables sont ainsi traités, que dire alors des citoyens qui n’ont pas de passeports diplomatiques ? Eux aussi participent de la dignité nationale. Il faut avoir le courage de se dire que cette réputation n’est pas toujours volée. L’affaire Khalifa et son extension internationale, l’affaire Sonatrach et ses ramifications dans de nombreux pays et d’autres affaires moins connues, impliquant des responsables algériens de haut niveau,
ont porté un sacré coup à notre crédibilité collective.
C’est ça qui écorne notre dignité : finir par produire de l’Algérie une image de république bananière où ceux qui font les lois sont les premiers à les piétiner…
Ce que je sais de Hamid Grine, un homme calme et posé, respectueux des règles, tout le contraire d’un partisan de l’éclat et du scandale, explique peut-être qu’il se soit prêté à la fouille.
Mais ne fallait-il pas s’y opposer ?

A. M.

zadhand
01/11/2015, 20h50
Chronique du jour_Ici mieux que là-bas
01 Novembre 2015



L’héroïsme de Chantal Lefèvre
Par Arezki Metref
[email protected]
A. M.




http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/11/01/Arezki-Metref.jpgDes fois comme ça, tu te mets, soudain, à désespérer du genre humain. Tu broies du noir, rumines de l’ébène, et l’envie te prend presto de trouver une corde pour te pendre ou une arme pour dézinguer. Pfffft !... Le monde te paraît moche et la vie pas folichonne, voilà tout. Et puis, le miracle se produit. Dans les replis d’obscurité où tu te trouves cloitré, te parvient une lumière. Elle vient d’où, cette lumière ?
Tu sais seulement qu’elle se met à chasser
les miasmes de la lassitude et des moisissures…
Oui, parfaitement, j’insiste, il y a des héros positifs ! Non, pas au cinéma. Pas ceux de la caricature taillée dans la glaise du Bien et du Mal détourés par les scénaristes et le final cut. Non, pas ça ! Trop facile ! Des héros positifs dans la vie. Des gens ordinaires, comme toi et moi sauf qu’eux,
ils te filent le courage de te battre et celui de vaincre la bêtise.
Dans ce monde rempli de noirceur et de désenchantement, on peut croiser çà et là ces personnes qui te redonnent le goût de l’humanité. Tu les reconnais au soleil invisible tatoué sur leur front. Rien d’ostentatoire. Juste quelque chose qui irradie. Et c’est l’un d’entre eux qui vient de nous quitter, ou plutôt l’une d’entre eux puisqu’il s’agit de Chantal Lefèvre. Une longue maladie, comme on dit. Elle décède à l’âge de 69 ans. Non, personnellement, je ne l’ai pas connue. Je l’ai croisée deux ou trois fois, comme ça, vite fait, mais en apprenant son histoire, je me suis dit : chapeau bas ! Voilà quelqu’un de bien. De courageux. Une passerelle qui relie le passé au présent mais en opérant la rupture de sens entre le passé colonial de sa famille et sa présence souveraine dans l’Algérie d’aujourd’hui.
Qu’avait-elle donc d’héroïque ? Eh bien, elle a osé revenir en Algérie et quand ? Au début de la décennie noire. Lorsque des milliers d’Algériens prenaient la tangente dans le sens inverse. Ils partaient en catastrophe vers des cieux plus quiets, elle revenait se jeter dans la tourmente algérienne. Elle avait décidé de la faire sienne. Elle aurait pu rester en Europe et pleurer son Andalousie perdue comme beaucoup de pieds-noirs. Non, elle a décidé de franchir le pas.
Fille de pieds-noirs, peu préparés à l’indépendance de l’Algérie,
elle quitte son pays natal en 1962, à l’âge de 16 ans.
Commence alors pour elle une longue errance à travers la France et l’Espagne où elle s’installe.
En 1985, elle revient en Algérie. «En touriste», dit-elle.
Une première fois. Puis l’année d’après. C’est le début du cycle du retour ponctué d’allers et venues entre l’Europe et l’Algérie. Et la période qu’elle choisit coïncide avec le début de la descente aux enfers en Algérie. Ce qui la rend héroïque, à mes yeux du moins, c’est qu’elle décide de revenir s’installer définitivement en Algérie en 1993, année de la grande hémorragie des Algériens vers l’Europe. Nous sommes en pleine période d’attentats. C’est le règne de la mort au petit matin. Tous les jours, des dizaines de personnes étaient abattues. Même des Algériens d’origine européenne, restés après l’indépendance pour partager le sort de leur peuple, ont dû, pour quelques-uns, partir à ce moment-là.
Plus héroïque encore, c’est que Chantal Lefèvre revient à Blida, ville quasiment interdite à l’époque tant les islamistes en avaient fait leur fief. C’est là, dit-on, que Nahnah est venu
la trouver pour la rassurer : «Vous n’avez pas à avoir peur, ma fille.»
Ce à quoi elle aurait répondu : «Je n’ai pas peur. Je n’ai rien fait à personne.»
Blida, en ces années-là, c’est le règne de la terreur. Les rues sont quadrillées par les islamistes, ils y font la loi. Européenne, Chantal Lefèvre vaque à ses occupations, au mépris de la mort. Le fait même de se rendre à son travail est chargé de périls. Mais Chantal Lefèvre brave le danger à Blida et dans le reste du pays puisque la nouvelle mission qu’elle s’est donnée – reprendre l’imprimerie et la librairie Mauguin — exige d’elle des déplacements à travers l’Algérie en proie à toutes les violences.
Née à Alger, Chantal Lefèvre a un ancrage familial à Blida puisque son arrière-grand-père maternel, Alexandre Mauguin, y a fondé la première imprimerie d’Algérie en 1857.
Et depuis, l’imprimerie a fonctionné sans discontinuer.
Mais ça, c’est de l’histoire ancienne à laquelle elle a su superposer une nouvelle histoire. Celle qu’elle a filée avec l’Algérie qui espère. Elle a dû se battre pour remettre en route l’imprimerie, une véritable institution, croulant sous les dettes. Elle a su entrer
en symbiose avec le personnel de l’imprimerie et redresser l’affaire avec lui.
Elle se bat contre les blocages, rénove et modernise l’imprimerie, redonne du lustre à la librairie Mauguin, redevenue le cœur battant de la vie intellectuelle et artistique de Blida, et (re)lance les éditions du Tell qui alignent aujourd’hui un catalogue de qualité porté sur la réflexion sur la littérature et l’histoire. Lancer ? En fait, Alexandre Mauguin, l’aïeul, avait fondé un journal local, Le Tell de la Mitidja. L’héroïsme de Chantal Lefèvre est non seulement d’être revenue se jeter dans le brasier algérien au moment où tout le monde le fuyait, mais aussi d’avoir su conférer un sens nouveau à une vieille histoire. Celle de la colonisation.
On peut descendre d’une famille de pieds-noirs, nous dit-elle dans un message limpide, tout en étant attaché à l’Algérie souveraine, surtout dans ces instants où elle devient le pays de la douleur.

A. M.

zadhand
29/11/2015, 21h27
Chronique du jour_Ici mieux que là-bas
29 Novembre 2015





Par Arezki Metref
[email protected]
A. M.

20057

Deux ou trois bricoles à propos du destin


Le fatalisme voudrait que nul n’échappe à son destin. Mektoub ? Peut-être devrait-on y croire. Ce serait plus simple. Sinon comment expliquer l’inexplicable, autrement dit certaines coïncidences, et même une certaine fatalité ? Comment comprendre l’histoire de ce natif d’El-Asnam, miraculé du séisme du 9 septembre 1954 qui avait
anéanti toute sa famille ?
En désespoir de cause, il quitta la ville maudite, jurant de ne plus jamais y remettre les pieds. Et pour aller où ? A Agadir où il périra six ans plus tard, victime du terrible tremblement de terre de 1960.
Echapper à un tremblement de terre pour mourir dans un autre n’a rien à voir avec le destin ?
Quel destin ? Celui qui a bon dos certes, mais offre, en même temps, l’avantage d’anoblir la perte de sens. Au passage, souvenons-nous que l’obscurantisme peut aussi contaminer l’Etat, institution censée produire du sens dans une perspective rationaliste. Comment interpréter que, suite au séisme de 1980, les autorités aient décidé de supprimer le nom même d’El-Asnam, lequel, comme on le sait, signifie les statues. Celles-ci étant interdites et blasphématoires en islam, le changement de nom de la ville devenue Chlef atteste le fait que l’Etat cède aux intégristes comme le fit autrefois le calife Al Mansur, abandonnant Ibn Rochd
à sa solitude et à sa lucidité.
C’est un peu à ce destin-là que fait penser la mort de Kheireddine Sahbi, le jeune virtuose du violon fauché par les balles des raclures de Daesh, à Paris, le 13 novembre.
Il n’était ni au Bataclan, ni à l’une des terrasses des cafés visés par les terroristes, pas même au restaurant. Il sortait d’une répétition de musique arabo-andalouse et il rentrait simplement à son domicile dans le 10e arrondissement de Paris.
Ce sacré destin a voulu qu’il meure son violon à la main, comme un combattant de lumière contre les semeurs de ténèbres.
C’est aussi sans doute le destin qui a fait que ce musicien que l’on dit hors pair, grandisse à Alger dans les pires années du terrorisme, et qu’il y échappe pour finir en martyr sur le pavé parisien.
Musicien, il était aussi musicologue, inscrit à la Sorbonne pour parfaire sa formation. Il travaillait dans un lycée comme adjoint d’éducation pour financer sa passion. Quand on a poussé dans la décennie noire – il est né en 1986 – dans un pays où dominent la violence de masse et le crime politique, les issues sont bien connues.
Désespoir, nihilisme, pulsions destructrices, tout ce qui peut pousser certains jeunes à se jeter dans les extrêmes. Lui, au contraire, a choisi un chemin d’espérance, celui de la culture et de sa forme la plus épurée, la musique.
C’est encore le destin qui a mis sur le chemin des assassins de Daesh, cet autre Algérien, Djallal-Eddine Sebaâ, dans des circonstances presque similaires, au hasard d’un passage dans le quartier.
Boulanger, la trentaine, il venait de quitter son cousin. On sait peu de choses sur lui, sinon qu’il fait partie de cette foule anonyme et indistincte qui en tout lieu, et de tout temps peut être la cible aveugle des terroristes. Comme beaucoup de nos jeunes, il a quitté l’Algérie pour une vie meilleure. Il a trouvé la mort.
Kheireddine et Djallal font évidemment partie de ces 130 victimes que le destin a sacrifiées. Si j’en parle davantage ici que des 128 autres, ce n’est pas pour hiérarchiser la douleur. C’est parce qu’ils appartiennent à la génération de ces jeunes qui ont échappé à la furie de la terreur des années 1990 en Algérie, pour trouver la mort là où ils croyaient pouvoir lui échapper.
Le destin ! ça fait penser aussi, et peut-être avant tout, à ce film célèbre de Youssef Chahine (1997) qui raconte la résistance à l’obscurantisme d’Ibn Rochd et de ses proches dans l’Andalousie du XIIe siècle, sous le calife Al-Mansur. Qu’est-ce que ça a à voir ? Tout !
Pour mettre dans ses bonnes grâces les extrémistes musulmans, lointains ancêtres d’Al-Qaïda et de Daesh, le calife les autorisa à détruire par le feu les œuvres d’Ibn Rochd dont la tolérance religieuse et les concepts philosophiques ont influencé la pensée des Lumières. Afin de sauver ses ouvrages, les proches d’Ibn Rochd décidèrent d’en faire des copies et de les acheminer clandestinement vers des destinations éloignées de l’Andalousie sombrant dans la régression.
Le film de Youssef Chahine, sorti l’année des grands massacres perpétrés par les GIA en Algérie (Raïs, Bentalha…), trouva son actualité et son acuité dans cette lutte entre un islam rationaliste et l’extrémisme qui, par glissement, finit par mener au meurtre.
Notre Ibn Rochd du 20e siècle pourrait être Mohamed Arkoun, livré par le pouvoir de Chadli aux griffes d’un Al Qaradaoui fort de sa connivence avec les pouvoirs politiques anémiés qui, par son entremise, flirtaient avec les islamistes qui se sentaient pousser des ailes grâce au soutien de l’Occident dans ces années 1980 et 1990.
Et voilà que de fil en aiguille, de petit compromis à l’insondable compromission, on en arrive à ce qui vient de se produire à Paris.
Le destin ? Y a pas que ça !

A. M.

zadhand
27/12/2015, 23h32
Chronique du jour_Ici mieux que là-bas
27 Décembre 2015

20535
Aït-Ahmed, l’ancêtre démocrate

Par Arezki Metref
[email protected]
Et se déclenche le conclave des pleureuses ! Pour autant, doit-on, pour ne pas s’en mêler, se taire ? Et aussi, inévitablement, commence la polémique…
On devrait parler d’autre chose, va !
Je ne savais pas que mort, Aït Ahmed allait être encore plus clivant que vivant. Pourtant, l’évidence est là. A la nécrologie clean qu’on dresse de lui ici, répond un portrait plus contrasté là. Et ailleurs, c’est l’encens et ailleurs encore, le lance-flammes. Normal. Il y a ceux qui éprouvent de l’admiration à son égard, et ceux pour qui son parcours politique a été mitigé. On a le droit de l’admirer. On a aussi le droit de se poser des questions.
Le vieux combattant flamboyant pour les uns, l’intellectuel contraint à un moment donné d’endosser le treillis, le politique fâché avec Machiavel pour les autres, nous a quittés. Je ne sais pas mais on avait l’impression qu’il était là et qu’il serait toujours là, splendide dans une sorte de jeunesse élégante, infroissable, éternelle. Avec un regard aussi vif que ses réparties étaient cinglantes, sa sape impeccable de play-boy décomplexé et son écharpe rouge de révolutionnaire qui n’a jamais retiré le mot «socialiste» de l’acronyme de son parti, même lorsqu’il fut passé de mode, on le croyait à jamais voué à redevenir jeune à chaque nouvelle génération. Politiquement, du moins dans sa capacité à intégrer de nouvelles idées, il demeura constamment jeune, davantage même et mieux que des jeunes, c'est-à-dire des personnes peu âgées.
Mais son parcours aura-t-il été un sans-faute total ? De tels parcours n’existent pas, évidemment !
Ayant vécu les étapes les plus héroïques de la Révolution algérienne sans jamais désarmer ni faire de son engagement un fonds de commerce comme ces moudjahidine qui ont fait payer au pays leur participation réelle ou supposée à la libération, il était là depuis si longtemps qu’on avait fini par céder à la croyance qu’il ne serait pas
concerné par les basses contraintes biologiques de la vie et de la mort…
Il avait fini par faire partie de notre paysage politique et intellectuel, un peu comme une masse critique qui veillerait à faire respecter une certaine forme de déontologie, voire de morale, en politique, ce lieu où toute déontologie se dissout dans le marigot où fourmillent la versatilité, l’imposture, et l’empirisme peu regardant sur les valeurs. On sentait qu’il était pour le moins une tête au- dessus de la moyenne de nos hommes et femmes politiques.
Aït-Ahmed était un homme politique moderne et, dans le même temps, il continuait d’appartenir à la vieille école. Moderne, il avait acclimaté sa sensibilité politique, ce nationalisme libérateur autoritariste mâtiné de socialisme tiers-mondisant, au libéralisme politique post-Guerre froide. Celui qui avait appartenu aux instances dirigeantes clandestines du PPA et de l’OS, structures verticales très centralisées faisant primer l’efficacité sur le débat, le régalisme sur le droit du militant de base, avait su troquer ce vieil attirail contre les nouveautés de ces trente dernières années. Ses credo étaient devenus l’Etat de droit, la citoyenneté, la souveraineté populaire et la philosophie des droits de l’Homme.
Mais ces valeurs ne l’ont-elles pas poussé à des faux-pas comme l’alliance, incompréhensible,
y compris par une partie de la base du FFS, avec les
islamistes ? Alliance étonnante de la part de celui qui avait lancé le slogan «Ni Etat policier, ni Etat intégriste».
L’autre face de sa modernité est la maîtrise presque instinctive de la communication politique et de ses contraintes, notamment en termes de débat. Alors que les vieux briscards de sa génération s’exhibaient à la télévision lestés de leur autoritarisme quasiment inné et d’une irascibilité morbide devant la contradiction, s’exonérant comme de droit divin du besoin d’argumenter, Hocine Aït-Ahmed montra en maintes occasions qu’il n’avait rien à voir avec ces abonnés de la péroraison péremptoire. Il jouait le jeu de la contradiction, témoignait de sa maîtrise des dossiers, acceptait la compétition politique et respectait ses contradicteurs comme ses alliés. Une attitude totalement atypique pour quelqu’un qui avait été façonné dans le moule du nationalisme plébéien. Mais, en ce qui concerne le fonctionnement du FFS,
le messianisme n’a-t-il pas pris pas le pas sur les rouages démocratiques ?
Aït-Ahmed conservait de la vieille école certaines valeurs, comme celles de ne pas brader sa ligne politique au profit de compromis autour du pouvoir. C’est ce qui s’est passé en 1962 lorsqu’il se retira du pouvoir. Ce retrait, admirable pour certains, n’est pas nécessairement héroïque pour les autres. C’est à ce moment-là, pensent-ils,
qu’il aurait fallu se battre pour infléchir le système de l’intérieur.
Il tirait aussi de la fréquentation des milieux dirigeants nationalistes cette roublardise si caractéristique.
Il faisait partie de ces hommes politiques qui savaient s’adapter à la modernité tout en gardant des principes. C’est sans doute le respect de ces derniers qui lui a assigné une vie entière d’opposant. Jamais il n’abandonna ses principes pour accéder au pouvoir, en dépit des demandes qui lui avaient été faites. Ce qui lui valut, et pas seulement de la part de ses détracteurs, la suspicion d’être meilleur critique que gouvernant.
Il faut rappeler pour l'histoire qu’il fut le seul haut responsable du FLN à s'être élevé en 1962 contre l'interdiction du Parti communiste algérien (PCA) prononcée par le régime de Ben Bella. En 1963, il fut encore le seul historique à exprimer son opposition contre ce qu’on appela le Décret de la Honte, ce décret pondu par l’étroitesse arabo-musulmane qui stipulait que la nationalité algérienne était consubstantielle à la confession musulmane. Ce qui obligeait les Algériens d’autres confessions, fussent-ils des héros de la Révolution, à subir l’humiliation de faire une demande de nationalité. Si Fernand Yveton avait échappé à la guillotine, il aurait été contraint, à l’indépendance, de demander la nationalité algérienne.
Aït-Ahmed fut aussi l’un des rares hauts responsables du FLN à concrétiser son opposition
en prenant les armes avec la création du FFS en 1963.
Cependant, concernant cet épisode, sa gloire ne fait pas l’unanimité. Des écrits, parfois inspirés peut-être par la rupture de la fraternité d’armes, remettent en cause son rôle ou y voient une diversion. Des avis sereins dans des milieux jadis très proches de lui considèrent que la création du FFS en 1963 a abouti objectivement à empêcher Krim Belkacem de prendre le leadership de l’opposition. De plus, le maquis du FFS s’est «soldé par quelques
centaines de morts et la marginalisation de l’encadrement kabyle».
Comment comprendre certaines de ses actions politiques comme l'accord avec Ben Bella en 1986 dit accord de Londres ou l’accord de Sant’Egidio en 1995 ? On ne peut cependant nier leur inscription dans une cohérence politique.
Il y a des choses qu'on ne peut lui ôter. D'abord, son nationalisme précoce, durable et clairvoyant, pour ne pas dire intelligent. Ensuite, une intégrité jamais démentie. Enfin, une conviction profonde dans les droits de l'Homme. Il faut rappeler qu’il était l'un des rares hauts responsables de la révolution algérienne à avoir entrepris de longues études, son sujet de doctorat ayant précisément porté sur les droits de l'Homme…
Il avait réussi la prouesse de traverser les périodes les plus terribles de l’histoire de ces 70 dernières années, au cœur de l’action, en ayant échappé à la liquidation et en gardant intactes ses convictions démocratiques,
les transmettant au FFS et au-delà.
En refusant d’être enterré au carré des martyrs d’El-Alia, ce Club-des-Pins des morts, il a voulu envoyer un dernier message de divorce avec un système qui a tout brouillé.


A. M.

zadhand
07/02/2016, 21h41
Chronique du jour_Ici mieux que là-bas
07 Février 2016


L’ethnologue et le vieux baroudeur
Par Arezki Metref
[email protected]

21482

Aux funérailles de Camille Lacoste Dujardin, l’autre jour, j’ai fait part à un ami de mon intention de lui consacrer un article, admiratif ajouté-je, car j’ai toujours été impressionné par l’amplitude de son travail de recherche sur les sociétés berbères et par sa capacité à intégrer notre culture dans toute son étendue, son ancienneté, mais aussi toute son âpreté. Elle en était si imprégnée et si attachée, elle en étudia si profondément les différents aspects, qu’elle finit par nous éclairer à bon escient sur nous-mêmes.
Je me souviens, par exemple, de sa réaction rétive et offensive, à La domination masculine (Seuil, 1998), un ouvrage dans lequel Pierre Bourdieu, s’appuyant sur «le cas kabyle» comme sur «une archéologie objective de notre inconscient sexuel »,
postulait l’incorporation résignée par la femme kabyle de l’ascendant des hommes.
Elle y répondit d’abord par des articles puis, d’une certaine manière, par ce livre remarquable paru en 2008 qui s’intitule « La vaillance des femmes. Relations entre femmes et hommes berbères de Kabylie » (Editions la Découverte). Camille Lacoste-Dujardin soutenait qu’on ne pouvait arriver à la conclusion de Bourdieu que parce que, dans le meilleur des cas, on avait insuffisamment étudié le monde des femmes. Elle y décrit, par le menu, les contre-pouvoirs symboliques opposés par la femme kabyle au patriarcat. C’est un monde qu’elle connaissait bien et à propos duquel elle faisait autorité. L’ami que je rencontrai donc dans ce cimetière, qui partage la même admiration que moi à l’endroit de Camille-Lacoste Dujardin, approuva bien évidemment mon intention, mais il ajouta, avec même un soupçon d’agacement :
- Et pourquoi tu ne parles pas de Si L’Hafid aussi ?
Oui, bien sûr…Si L’Hafid vient de nous quitter, lui aussi, et il a droit à notre reconnaissance. Non seulement l’un n’empêche pas l’autre, mais le devoir de gratitude s’adresse aux deux, séparément et ensemble.
Plus tard, je m’apercevrai de la difficulté de l’entreprise, quand commença cette quête parfois artificielle qui consiste à trouver des points communs autres que la concordance des dates de leur disparition respective, pour donner une cohérence au propos.
Que peuvent avoir en commun cette anthropologue née le 1er mars 1929 à Rouen adoptée par une famille de Tisira, aux Iflissen, et un vieux baroudeur du FLN, Yaha Abdelhafid dit Si L’Hafid, né en 1933 à Aït Atsou,
dans la commune d’Iferhounène, qui avait pris le maquis à la première heure, c'est-à-dire dès le 1er novembre 1954 ?
A priori, rien ! Vraiment ?
A la réflexion, on peut leur trouver bien des points communs. Notamment celui d’avoir vécu l’un et l’autre au cœur des événements marquants de l’histoire contemporaine de l’Algérie et des relations avec la France. Ensuite d’avoir eu
une affection toute particulière pour ce pays au point de lui donner beaucoup de soi.
Camille Lacoste Dujardin vécut avec son époux, le géopoliticien bien connu Yves Lacoste, en Algérie. Elle fut adoptée par une famille, au sein de laquelle elle approfondit sa connaissance de la langue apprise aux Langues Orientales.
Si L’Hafid, lui, né dans une famille pauvre de Kabylie, mais néanmoins nationaliste, ne connaîtra d’école que celle de la destinée et de l’engagement. Jeune, il se trouvera comme beaucoup de montagnards de Kabylie contraint de traverser la mer pour gagner sa vie en France. Profession : ouvrier, bien sûr ! Mais, en ce début des années 1950, les milieux de l’émigration ouvrière algérienne sont en pleine effervescence nationaliste, et Si El Hafid parachève cette formation de militant indépendantiste qui le prépare à se jeter dans l’action aux premières heures. Il fallut attendre 2012 pour qu’il raconte cette séquence de son parcours dans un récit autobiographique plein de pudeur et d’humilité, «Ma guerre d’Algérie,
Au cœur des maquis kabyles (1954-1962)» (Riveneuve, éditions).
Camille Lacoste-Dujardin est allée bien au-delà de l’étude d’une population. Elle avait une réelle «solidarité et admiration pour la culture kabyle». Ses travaux sont inestimables et ont inspiré et mis sur la voie de la recherche de nombreux étudiants. Directrice de recherche émérite au CNRS, elle aligne une bibliographie impressionnante, en articles scientifiques et ouvrages. Cette recherche de toute une vie culmine dans le «Dictionnaire de la culture berbère de Kabylie» (La Découverte),
somme de la cosmogonie culturelle kabyle.
Si L’Hafid, officier de l’ALN, ne dormira pas sur ses lauriers à l’indépendance. Il sera l’un des fondateurs du FFS et reprendra le maquis pour se rebeller contre le despotisme du duo désaccordé Ben-Bella-Boumediène. Le dénouement tragique de cette histoire le conduira par la suite en exil où il poursuivra, avec l’auréole de l’héroïsme, son combat auprès de Hocine Aït Ahmed. Mais au bout d’années et d’années de militantisme dans le dénuement au sein de l’immigration ouvrière, Si L’Hafid rentre au pays, après l’instauration du multipartisme post-octobre 1988, en rupture avec Aït Ahmed. Le FFS s’est coupé en deux, lui aussi. Il racontera ce militantisme laborieux dans un autre livre paru en 2015, «FFS contre la dictature» (Koukou éditions).
Camille Lacoste-Dujardin était une femme souriante, affable, humble et qui écoutait les autres avec une attention sincère. Si L’Hafid lui, en dépit de son âpre vie de baroudeur, après avoir mené deux guerres et des années d’un exil militant douloureux, avait gardé une simplicité proche de la candeur. Un autre point commun : l’humilité, la simplicité. C’est à cela que l’on reconnaît les grands !


A. M.

zadhand
06/03/2016, 23h21
Chronique du jour_Ici mieux que là-bas
06 Mars 2016


Un désir de Gauches

Par Arezki Metref
[email protected]

22074

Pendant longtemps, le 24 Février, anniversaire de la création de l’UGTA en 1956
et de la nationalisation des hydrocarbures en 1971, a été un repère dans
le calendrier progressiste algérien. Cette année, pas mieux que les années précédentes
depuis le début des années 1990, cette date ne veut visiblement plus rien dire.
Elle passe et il ne se passe rien ! Bien au contraire, inconsciemment, elle est reléguée
à une sorte de préhistoire fruste, l’équivalent d’une djahilya politique.
Suite...

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zadhand
27/06/2016, 00h38
Chronique du jour_Ici mieux que là-bas
26 Juin 2016

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Le Brexit anglais vu de ma dachra

Par Arezki Metref
[email protected]

24715


L’histoire que je m’en vais te raconter est véridique. Pourquoi cette
mise au point préalable, alors ? Parce que j’ai conscience
qu’elle peut paraître invraisemblable ou opportunément advenue.
Erreur !Au vrai, c’est une histoire banale qui ne vaudrait
éventuellement que par les conclusions qu’on pourrait en tirer.
Et les commentaires qu’elle pourrait susciter.
C’est un ami qui me l’a rapportée. Il en est l’acteur involontaire.
Journaliste à ses heures, cet ami s’intéresse à tout.
Pas seulement par nécessités professionnelles. Par curiosité
personnelle aussi, et surtout. Apprenant la victoire du
Brexit anglais l’autre jour, cet ami a publié sur sa page
Facebook le post suivant «Crise en vue. La majorité des
Britanniques votent pour le Brexit. Désavoué, Cameron démissionne.»

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